Sybil 1999

Le texte évangélique

Lc 24, 13-35

13 Or voici que ce même jour de Pâques deux des disciples de Jésus étaient en chemin vers un village éloigné d’une douzaine de kilomètres de Jérusalem, appelé Emmaüs. 14 Ils conversaient entre eux de tous ces événements qui s’étaient produits. 15 Pendant qu’ils conversaient et discutaient ainsi, Jésus lui-même s’approcha d’eux et se mit à cheminer avec eux, 16 mais leurs yeux étaient incapables de le reconnaître. 17 Il les aborda ainsi : « Quelles sont ces paroles que vous vous adressiez l’un à l’autre tout en marchant ? » Ils s’arrêtèrent alors, tout tristes. 18 L’un deux, du nom de Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem à ignorer ce qui est arrivé ces jours-ci dans cette ville. » 19 « Mais quoi donc! » demanda Jésus. Ils lui répondirent : « Tout ce qui concerne Jésus de Nazareth, un homme qui s’est montré un prophète influent tant par ses actions que par ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple, 20 ainsi que la façon dont on l’a livré aux grands-prêtres et à nos autorités pour recevoir sa sentence de mort et on l’a crucifié. 21 Pourtant nous étions pleins d’espoir que ce serait lui qui libèrerait Israël. Mais nous en sommes déjà au troisième jour depuis que ces choses se sont produites. 22 Il est vrai que quelques femmes de notre groupe de disciples nous ont stupéfiés. Alors qu’elles s’étaient rendues tôt le matin au tombeau 23 et n’avaient pas trouvé son corps, elles allèrent annoncer qu’elles avaient entendu un message de Dieu qu’il est vivant. 24 Alors certains d’entre nous se sont rendus au tombeau et trouvèrent les choses exactement comme l’avaient décrites les femmes, mais sans le voir, lui. » 25 Alors Jésus leur dit ceci : « O gens dont le cœur est sans intelligence et lent à croire tout ce dont ont parlé les prophètes. 26 Ne convenait-il pas que le messie endure toutes ces choses pour que se révèle la qualité d’être extraordinaire de sa personne ? » 27 Puis, commençant par Moïse et tous les prophètes, il se mit à leur expliquer comment toutes les Écritures parlaient de lui.

28 Quand ils arrivèrent au village où ils se dirigeaient, Jésus fit semblant de poursuivre plus loin sa route. 29 Mais les disciples insistèrent fortement pour lui dire : « Reste avec nous, c’est le soir et le jour a déjà disparu. » Alors Jésus entra dans la maison pour demeurer avec eux. 30 Quand Jésus se mit à table avec eux, il fit la bénédiction après avoir pris le pain, puis, après l’avoir rompu, il se mit à le leur donner. 31 Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. Mais lui leur devint aussitôt invisible. 32 Les disciples se dirent l’un à l’autre : notre cœur n’était-il pas allumé quand il nous parlait en chemin et qu’il nous ouvrait à la compréhension des Écritures? 33 Se levant immédiatement, ils retournèrent à Jérusalem et trouvèrent réunis les onze, ainsi que les gens qui accompagnaient ces derniers, 34 qui leur dirent : « Le Seigneur est ressuscité et Simon en a fait l’expérience. » 35 Et eux se mirent à raconter ce qui s’était passé sur le chemin et comment il s’était révélé à eux à la fraction du pain.


 

 

 

 

 

 

 

 

La vie n'est pas toujours ce que nous attendions, mais elle permet des rencontres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Comprendre et se sentir épaulé

Combien de fois dans nos vies avons-nous été déçus? Les petites déceptions, d’abord. Déception du résultat d’un examen. Déception de ne pas avoir été reconnu pour tout l’effort fourni dans un projet. Déception devant une promotion qui n’est pas venue? Déception de sa situation financière? Déception d’un enfant qui ne répond pas à nos attentes. Déception au niveau politique? Vous auriez dû voir le visage de certains à la suite de l’élection américaine 2004. Mais il y a aussi les grandes déceptions. Déceptions devant l’échec d’un mariage. Déception de ne pas trouver de conjoint. Déception devant un choix de vie qui ne nous rend pas heureux. Déception devant un corps qui nous cause trop de soucis. Déception devant une part de notre vie que nous aurions voulu qu’elle n’existe jamais. C’est ce que disent des gens qui ont souffert de leur milieu familial, de leur éducation ou des bêtises qu’ils ont commises. Quoi qu’il en soit, les déceptions aux multiples visages font partie de notre vie. Pourtant, s’il en était uniquement de nous, nous construirions un monde où les déceptions n’existeraient jamais. Alors, pourquoi Dieu a-t-il construit un monde où la déception fait partie de notre pain quotidien?

Sans connaître la réponse à cette question, je pense que c’est le contexte dans lequel il faut écouter le récit des disciples d’Emmaüs présenté dans la liturgie de ce dimanche. Car ces deux hommes dont nous parle Luc sont des gens déçus. Il ne s’agit pas ici d’une petite déception, comme celle d’avoir raté la soupe. Quand on espère en un libérateur politique, toute sa vie est engagée. Luc mentionne qu’ils regardent Jésus avec un air « sombre » quand ce dernier les interroge : le mot « dépression » serait plus adéquat pour décrire ce qu’ils vivent. Car que reste-t-il à des gens lorsqu’on leur enlève ce qui fait le ressort de leur vie? Nous pouvons nous identifier à divers titres à ces deux hommes. Alors, dans un tel contexte, qu’a donc à leur dire Jésus?

La première chose qui m’apparaît fondamentale, c’est le fait que Jésus soit présent lorsqu’ils discutent ensemble et essaient de comprendre ce qui est arrivé à Jérusalem. Un des termes du texte originel grec pour décrire ce qu’ils font est « homilein », qui a donné notre mot homélie : ils se donnent mutuellement une homélie. Le fait même que des gens se mettent ensemble pour chercher à comprendre, pour faire la lumière sur leur vie, pour découvrir la vérité, est le signe clair qu’il est présent. Qu’est-ce à dire? Tu vis une grande déception? Ne fuis pas! N’enterre pas cela dans l’alcool, le jeu, la pornographie ou la drogue. Ne nie pas ta déception. Pleure, crie et interroge-toi. Avec d’autres, oui, surtout avec d’autres, laisse monter tes incompréhensions, continue à chercher la lumière. Il me semble que croire à la présence de la personne même de Jésus au coeur de mon questionnement, donne une dimension mystique à ce qui me semble pénible.

Dans le récit de Luc, Jésus reproche aux deux hommes leur manque d’intelligence et leur manque de foi en concluant : ne convenait-il pas que le messie endure toutes ces choses pour que se révèle la qualité d’être extraordinaire de sa personne ? Avons-nous ici une explication de la souffrance, la sienne, la nôtre? Pas du tout! Mais l’affirmation de la conclusion heureuse de ce parcours douloureux permet de lui donner un sens, une direction. Aussi, croire qu’au bout de mes diverses blessures se trouvent un printemps que je ne peux imaginer, ne répond pas à toutes mes questions, mais me permet de continuer à marcher et, d’une certaine façon, de comprendre.

Le récit se termine avec un repas dans une chaumière, la nuit tombée. Pourquoi est-ce à ce moment que les deux disciples reconnaissent Jésus? Ne me dites-pas parce qu’ils ont fait le lien avec les paroles de la « consécration ». Le geste du partage du pain est le symbole même de la fraternité. Il ne suffit pas de donner un sens à toutes nos déceptions, il faut aussi se sentir épaulé. Le « Je comprends » doit être accompagné du « Je t’aime ». Cependant, tout « je t’aime », toute communion, sonnera faux s’il n’y a pas eu au préalable confrontation de nos questions et dialogue.

Si vous êtes perspicace, vous avez remarqué que le récit de Luc ressemble à la messe du dimanche, avec d’abord la liturgie de la parole et l’homélie, suivie de l’eucharistie proprement dite. Mais en fait, ça devrait être l’inverse : la messe du dimanche est le miroir de ce que nous vivons vraiment, nos efforts constants à comprendre la vie et l’amitié qui nous rend solidaires.

 

-Décembre 2005