Sybil 1997

Le texte évangélique

Lc 23, 35-43

35 Alors que le peuple s'était tenu là, se contentant de regarder, les dirigeants par contre le ridiculisaient en disant: «Il a sauvé les autres, qu'il se sauve maintenant lui-même, si vraiment il est le messie de Dieu, celui qu'Il a vraiment choisi. 36 Les soldats eux aussi se moquaient de lui, alors qu'ils s'approchaient pour lui présenter du vinaigre, 37 en disant: «Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même.» 38 De fait, on avait placé une pancarte au dessus de lui qui disait: « Celui-ci est le roi des Juifs ».

39 L'un des malfaiteurs qui étaient suspendus à la croix l'engueulait avec des injures en disant: « N'es-tu pas vraiment le messie? Alors sauve-toi toi-même, et nous également. » 40 Mais l'autre lui répliqua par des reproches en déclarant: « N'as-tu aucun respect pour Dieu, alors que tu subis la même peine? 41 Pour nous, c'est vraiment mérité, car nous vivons les conséquences de nos actes; mais lui, il n'a rien fait de mal. » 42 Puis il ajouta: «Jésus, rappelle-toi de moi, au moment où tu entreras dans ton domaine. » 43 Jésus lui rétorqua: « Vraiment, je te dis, tu seras avec moi aujourd'hui même dans le paradis. »

 


 

 

 

 

 

 

 

 

À quand la paix?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Pour continuer à croire à l'être humain

Au mois de juillet, le tour cycliste de France connaît son apothéose avec l'arrivée des coureurs à Paris, sur les champs Élysées. Non pas qu'il s'agisse du moment le plus important. Les moments décisifs se sont joués dans les Alpes et les Pyrénées. Mais l'arrivée à Paris vient couronner le champion. Il y a quelque chose de semblable dans la fête du Christ roi: même si Pâques est le sommet de la liturgie, la célébration de ce dimanche veut en quelque sorte "couronner son champion". Cependant l'évangile de ce jour est marqué à ce point par la violence, qu'il faut que nous nous y arrêtions pour comprendre qui est notre "champion".

La violence est omniprésente. Il y a bien sûr la crucifixion de Jésus. Mais ce n'est pas sur cela que je veux attirer l'attention. Il y a d'abord cette foule muette qui regarde la scène sans comprendre. C'est l'une des grandes violences que nous fait la vie, une violence subtile, mais bien réelle. On peut parler des gens qui ne s'intéressent pas aux grandes questions de la vie. Mais ça devient plus dramatique quand ce sont des parents qui ne comprennent pas ce qui arrive à leurs enfants, des groupes sociaux qui ne comprennent pas ce qui se passe chez d'autres groupes, des dirigeants qui ne comprennent pas la situation dans leur patrie ou dans leur aire d'influence dans le monde.

Ensuite, il y a l'élite politico-religieuse qui se moque de Jésus. Vous avez peut-être déjà fait l'expérience de la moquerie. Quel est bien souvent le résultat de moquerie, sinon la destruction des idées et du comportement d'une personne, et bien souvent la personne elle-même? Des cas d'adolescents ayant déclenché une fusillade à l'école ces dernières années étaient le fait de gens dont on se moquait par exemple de leur bégaiement ou de leur timidité : la violence du fusil est le reflet d'une autre violence.

Puis, il y a diverses formes de forces politiques représentées par les soldats, qui se gaussèrent de lui: s'approchant pour lui présenter du vinaigre". Le terme grec qu'on traduit par "gausser" exprime quelque chose de plus rustre et de plus violent que la moquerie. D'ailleurs on lui offre de la "piquette" pour se remettre en forme. Je trouve la situation éminemment triste à chaque fois que je vois des petits fonctionnaires s'amuser avec leur autorité aux dépens des autres. La violence de petites gens sur d'autres petites gens a ceci de particulier: elle cherche à perpétuer la philosophie de la vie comme prison, comme milieu étouffant et de l'impossibilité (ou du caractère ridicule) de toute libération. "Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même!"

Enfin, il y a la révolte de ceux qui sont "dans la merde": l'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait. Je me rappelle un jour d'un fourgon de prisonniers arrêté à un feu de circulation, d'où est sorti soudain par la fenêtre grillagée un crachat qui manqua à peine les beaux souliers d'une dame bien mise qui attendait au coin de la rue; qui pourrait dire la haine qu'il y avait dans ce crachat?

Quand nous regardons tout cela comme un seul bloc, nous nous sentons tellement impuissants et découragés, que nous avons le goût soit de fuir, soit de nous joindre à ce concert de violence! Pourtant l'attitude de Jésus ne correspond pas à nos comportements habituels. Malheureusement, par son découpage du récit, la liturgie a enlevé le verset du début qui lui donne tout son sens : "Père, pardonne-leur: ils ne savent pas ce qu'ils font." Attention! Ne nous méprenons pas sur le sens de "pardonner". Il ne s'agit pas du coup d'éponge, de l'esprit bonasse qui laisse tout passer. Pardonner, c'est croire que le coeur peut être vraiment transformé. En d'autres mots, malgré toute cette violence qui se déchaîne, Jésus continue de croire à l'être humain. La preuve, l'un des malfaiteurs se converti, change d'attitude: «Jésus, rappelle-toi de moi, au moment où tu entreras dans ton Royaume.»

La royauté de Jésus fut de continuer à croire à l'être humain, au moment où la désespérance était justifiée. C'est cette foi qui nous permet aujourd'hui de dire: "Jésus, souviens-toi de nous et de notre monde en ce début du 2e millénaire".

 

-Août 2001