Sybil 2005

 

Le texte évangélique

Lc 14, 1a.7-14

14 1 Il arriva que Jésus se rendît un jour de Sabbat chez un des chefs des Pharisiens pour prendre un repas.

7 Observant comment les invités choisissaient les places d’honneur à table, il donna cet avis de sagesse à leur intention : 8 « Si jamais tu es invité à des noces, ne va pas t’asseoir à la place d’honneur, au cas où on aurait invité quelqu’un de plus important que toi, 9 et que celui qui vous a invité tous les deux te dise : “Cède-lui la place”, si bien que tu iras tout piteux rejoindre la dernière place. 10 Au contraire, quand tu es invité, va plutôt t’asseoir à la dernière place, pour que celui qui t’a invité te dise à son arrivée : “Mon ami, monte plus haut. ” Alors tu seras honoré devant tous ceux qui partagent le repas avec toi. 11 Toute personne qui se grandit elle-même en sortira diminuée, toute personne qui se diminue elle-même en sortira grandie. » 12 Jésus disait également à celui qui l’avait invité : « Quand tu organises soit un repas le midi soit un grand festin, ne va pas appeler tes amis ou tes frères ou ta parenté ou tes riches voisins, car ils vont se mettre à t’inviter à leur tour pour rembourser ce qu’ils te doivent. 13 Au contraire, quand tu organises une réception, invite plutôt les pauvres, les estropiés, les paralytiques et les aveugles. 14 Et ce sera formidable pour toi qu’ils ne soient pas capables de t’inviter à leur tour, car cela te sera rendu à la résurrection des justes.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

Vouloir briller, se sentir important et désiré est normal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Notre véritable grandeur

En 2005 un scandale secoue la communauté scientifique : un éminent scientifique sud-coréen reconnu pour ses travaux sur le clonage, les embryons et les cellules souches avoue avoir falsifié les données dans son célèbre article paru dans la revue américaine Science et avoir contrevenu à certaines règles éthiques. Qu’est-ce qui peut amener un homme à agir de la sorte? Le désir de consolider ou d’accentuer son statut d’être unique au monde? Au moment d’écrire ces lignes, un tueur fou vient d’abattre 32 personnes dans une université américaine. Une spécialiste des tueries dans les écoles affirme que ces gestes proviennent fondamentalement d’un désir de changer la perception de perdants qu’ont les autres à leur sujet, de capter l’attention et d’obtenir quelques semaines de célébrité ne serait-ce que sous le visage de l’anti-héro. Les gestes du scientifique et du tueur ne sont évidemment pas du même ordre, mais ne seraient-ils pas l’expression biaisée d’un besoin fondamental chez tout être humain, celui de se sentir important et désiré?

Face à ces événements d’une assez grande ampleur, le récit de l’évangile de ce jour peut sembler assez bénin, voire insignifiant : éviter de prendre les premières places lors d’invitations sociales. Franchement, Jésus serait-il à court d’inspiration pour perdre son temps à enseigner les bonnes manières, d’autant plus que les motivations données, celles d’éviter de perdre la face et d’avoir honte, ne sont pas très élevées? Nous devinons bien qu’il y a dans ce récit un contenu beaucoup plus profond que ce qui apparaît à première vue. Mais quoi exactement?

Le piège qui nous guette, et qui risque de bloquer une compréhension juste du récit, est d’y voir une petite morale, par exemple en s’imaginant que Jésus est en train de prêcher sur l’humilité : il faudrait être humble, éviter les honneurs et passer inaperçu. De même, comme l’indique la fin de notre récit, il faudrait donner sans compter et refuser tout retour. Une telle morale est étouffante et surtout ne reflète pas la profondeur de l’enjeu.

La clé du récit se trouve dans la bonne compréhension du personnage de l’hôte, celui qui invite : il s’agit de Dieu lui-même. C’est à Lui et à Lui seul qu’il revient de déterminer ma place et ma véritable grandeur. C’est Lui qui m’aide quand j’ai la tentation de me prendre pour quelqu’un d’autre, ou à l’opposé, de me dénigrer et de me considérer comme un nul. « Va t’asseoir à la dernière place » signifie donc : évite d’être l’esclave du regard des autres, prend tes distances face aux diverses hiérarchies humaines et à tes propres catégories, appuie-toi ultimement sur le jugement de Dieu lui-même.

Mais, dira-t-on, comment connaître ce jugement, puisque personne n’a vu Dieu ou ne peut communiquer directement avec Lui, à moins d’être un illuminé? Tout l’enseignement de Jésus et son agir est un témoignage continu de ce que nous sommes devant Dieu : des êtres aimés infiniment, uniques et si importants qu’il est légitime d’aider les autres au prix de sa vie. Encore plus profondément, nous sommes une parcelle de Dieu. C’est dans ce sens qu’il faut lire la fin de notre récit : tout comme la création de l’univers, sous forme de « Big Bang » ou autre, est l’explosion de la bonté et de la générosité de Dieu, ainsi nos gestes sociaux, sous forme d’invitation à manger ou autres, reflèteront également ce trop plein de tendresse qui nous habite.

Nous avons cependant besoin de plus que le témoigne de Jésus pour nous rappeler de notre véritable grandeur, nous avons besoin des paroles et des gestes tangibles de ceux et celles qui nous entourent. C’est ici la mission que nous avons les uns pour les autres.

Nous avons besoin de nous sentir unique. Nous avons besoin de nous sentir important et désiré. Ce besoin qui peut parfois créer des gestes malheureux comme ceux du scientifique sud-coréen ou du tueur fou, ou des gestes mesquins comme bousculer les autres pour obtenir les premières places, est pourtant celui qui peut nous orienter ultimement vers Dieu : lui seul pourra combler totalement notre désir d’être important et désiré. Quand nous subissons la tentation de nous juger avec le regard des autres ou d’acheter leur attention et leur affection, c’est cette foi en Dieu qui nous permet de demeurer libre et d’éviter ces pièges. Également, c’est cette même foi qui nous permet de nous révéler les uns aux autres notre véritable grandeur, cette part d’infini qui nous habite. Est-ce bien là notre foi?

-Avril 2007