Sybil 2007

 

Le texte évangélique

 

Luc 12, 13-21

13 Quelqu’un parmi la foule lui dit: « Maître, dis à mon frère de partager avec moi l’héritage. » 14 Jésus lui répondit : « Cher monsieur, qui m’a nommé juge pour régler la question de vos héritages? » 15 Puis s’adressant à la foule : « Sachez vous éloigner de toute cupidité, car la vraie vie ne vient pas de l’abondance de ce qu’on possède. » 16 Il leur raconta alors cette histoire inspirée de la vie : « Il y a avait un homme riche dont la terre avait beaucoup rapporté, 17 et donc se mit à faire les calculs suivants : “Que dois-je faire, car je n’ai pas d’endroit pour engranger toute cette récolte ?” 18 Finalement, il se dit : “Je sais ce que je ferai. Je vais détruire ma grange et en construire une plus grande, et j’y amasserai tout mon blé et mes possessions, 19 je me dirai : mon cher, tu as de bons placements pour de nombreuses années, repose-toi, mange, bois, fais la fête.” 20 Dieu lui dit alors : “Stupide, cette nuit même on réclame ta vie. Et ce que tu as planifié, cela servira à qui ? ” 21 Ainsi en est-il de quelqu’un qui ramasse des richesses pour lui-même, plutôt que de s’enrichir avec l’optique de Dieu. »

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Peut-on trouver dans l'opulence un sens durable à sa vie?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Qu’est-ce que vivre?

Il y a une image sur ma région natale qui m’est restée. Je suis originaire de Rouyn-Noranda. Cette région de l’ouest québécois a vu l’enrichissement de beaucoup d’explorateurs miniers. Un jour d’hiver, à l’époque de la ruée vers l’or et le cuivre, dans les années ’30, l’un d’eux, qui était devenu propriétaire et pilote d’un petit avion, s’était envolé pour Montréal. Mais au retour, son avion est tombé en panne au dessus de la réserve faunique La Vérendrye et a dû faire un atterrissage d’urgence sur un lac gelé, en plein milieu de la forêt. On retrouva son corps plusieurs jours plus tard. J’ai encore à l’esprit la photo prise : un homme étendu visage contre la neige, et des centaines de billets de banque éparpillés en éventail tout autour de lui. J’imagine que dans un moment de folie, sentant sa fin venir, il a crié son désespoir au milieu de la solitude glacée et a vidé ses poches de tout cet argent désormais inutile. Je pouvais comprendre son geste : à quoi pouvait servir la richesse maintenant qu’il allait mourir?

Jésus aurait pu utiliser cet événement dans le récit d’évangile de ce jour. Car l’histoire qu’il raconte est semblable : un homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté planifie d’agrandir sa grange afin d’entreposer toute sa récolte et s’assurer d’un avenir doré. Malheureusement il ne pourra pas en profiter : il décèdera d’une mort subite. Question : a-t-il eu tord de vouloir agrandir sa grange? Qui oserait le lui reprocher? Bien sûr, si on savait qu’on mourrait demain, on ne s’en donnerait pas la peine. Mais avec la possibilité qu’on vive 100 ans, qui ne chercherait pas à s’assurer qu’il puisse subvenir à ses besoins pour une longue période. Chacun de nous a des placements pour veiller sur la période où il ne pourra plus avoir un travail rémunéré. N’est-ce pas là la plus élémentaire sagesse, à moins d’être totalement irresponsable? Mais alors où est le problème que veut signaler Jésus?

Tout d’abord le drame de l’homme riche de notre récit est qu’il s’est cassé la tête à chercher une réponse à la question sur la façon de gérer la surabondance de sa récolte. C’est beaucoup d’énergie dépensée pour une solution qui finalement de lui rapportera rien, puisqu’en mourant la solution trouvée deviendra inutile. Qui de nous est intéressé à investir temps et énergie à des choses qui n’apportent rien à qui que ce soit? Tous, qui que nous soyons, nous avons besoin de sentir que ce que nous faisons a un sens. Or, ce sens n’est pas évident au premier abord. Il faut souvent le chercher. Il y a souvent essais et erreurs. Notre homme riche a cherché dans la mauvaise direction. Et Jésus donne cet avertissement : « La vraie vie ne vient pas de l’abondance de ce qu’on possède. »

Mais alors la vraie vie vient de quoi? Comment chercher dans la bonne direction? Il existe presqu’autant de réponses que d’individus. Pour l’un, la joie de se lever le matin vient de sa famille qui l’attend, de ses enfants à la belle frimousse qu’on a envie de croquer. Pour l’autre, c’est un conjoint que la flamme amoureuse ne se fatigue pas d’envelopper. Pour un autre encore, c’est un projet à la dimension de ses ambitions. Mais qu’arrive-t-il quand le paysage change, quand le temps burine le corps et l’affaiblit, quand ce qu’on peut apporter à cette société ne trouve plus preneur, quand le conjoint n’est plus de ce monde, quand la famille devient un glaive qui fend le cœur, quand sa vie a été marquée par des erreurs irréparables? Dans ces heures difficiles, il faut chercher plus longtemps et plus profond le sens à sa vie. On également besoin de l’aide de certains témoins qui nous ont précédé dans cette recherche. Pensons à Paul de Tarse, extrémiste religieux qui jette en prison les chrétiens et soutient le meurtre d’Étienne, mais qui par la suite deviendra ce missionnaire infatigable malgré toutes les oppositions et écrira : « Pour moi, vivre c’est le Christ. » (Ph 1, 21) Pensons à Etty Hillesum, qui passera de longs moments au camp de réfugiés de Westerbork, verra mourir les siens avant de connaître elle-même le camp de la mort à Auschwitz en 1943. Dans son journal elle écrit : « La seule certitude touchant notre manière de vivre et ce que l’on doit faire ne peut venir que des sources qui jaillissent du fond de nous-mêmes. » En d’autres mots, si on sait être attentif et patient, du fond de nous-mêmes on finira par entendre cette voix qui indique le chemin et par lequel notre vie prend un sens, malgré les choses difficiles qui nous entourent.

L’évangile de ce jour se termine par une phrase qui m’est longtemps demeurée énigmatique : « Ainsi en est-il de quelqu’un qui ramasse des richesses pour lui-même, plutôt que de s’enrichir en vue de Dieu. » Qu’est-ce que s’enrichir « en vue de Dieu », que je préfère traduire par « dans l’optique de Dieu » ? Notre expérience de vie nous révèle que le sens d’une vie évolue sans cesse, que ce qui apparaissait autrefois fondamental devient un jour futile, jusqu’au jour où nous nous rendons compte que cette évolution ne se terminera jamais. Pourquoi? N’est-ce pas mystérieux? Ce mystère ne peut être élucidé que par la foi que notre être porte la marque de Dieu même, notre quête a quelque chose d’infini à la dimension même de Dieu. Voilà notre grandeur, voilà pourquoi toutes les richesses de ce monde ni même toute une longue vie ne peut totalement répondre à ce que nous cherchons fondamentalement. Oui, il est grand le mystère de la foi, si vraiment nous croyons.

 

-Avril 2010