Sybil 2001

 

 

Le texte évangélique

Lc 10, 38-42

38 Comme ils étaient en route, Jésus entra dans un village. Une femme répondant au nom de Marthe l'accueillit. 39 Elle avait une soeur appelée Marie, qui était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. 40 Marthe, par contre, était affairée à un service des tables exigeant. Faisant irruption, elle dit: « Seigneur, tu ne te soucies pas que ma soeur me laisse seule à veiller au service des tables? Dis-lui donc de me venir en aide. » 41 Le Seigneur lui fit cette réponse: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour beaucoup de choses, 42 pourtant on a besoin que d'une seule. Parce que Marie a choisi la fonction par excellence, on ne le lui enlèvera pas.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Tant de choses à faire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Qu'est-ce qui est important?

Le récit de Marthe et Marie est archi-connu. Mais, à mon avis, il est habituellement très mal compris. La plupart du temps, on y verra l'affirmation de la supériorité de la contemplation sur l'action: ce que fait Marie à écouter la parole du Seigneur est beaucoup plus important que ce que fait Marthe dans sa cuisine. De là on met sur un piédestal les groupes dédiés à la prière, au détriment de ceux qui s'occupent d'action sociale, ou encore ce que fait le clergé au détriment de l'action laïque.

Le premier éclairage sur ce récit provient de l'auteur lui-même, dans son autre livre, les Actes des Apôtres. Souvenez-vous de cette scène où les gens non juifs de la communauté chrétienne sont frustrés parce que leurs veuves sont oubliées par le service social chrétien, parce qu'en fait les apôtres sont débordés. Comment réagissent ceux-ci? Il ne convient pas, disent-ils, que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des tables. Alors on décide de déléguer la fonction du service des tables à sept personnes, que traditionnellement certains appelleront «diacres». Par cette délégation, les apôtres veulent pouvoir continuer à assurer la prière et le service de la parole. Ainsi a-t-on résolu la tension entre le service des tables et le service de la parole de Dieu.

Une première observation s'impose ici à propos du récit de Marthe et Marie: le rôle que joue Marie et qu'entend soutenir Jésus, c'est celui-là même joué par les apôtres. Quoi? Une femme ayant la même fonction éminente qu'un apôtre? Oui, répond Luc. D'ailleurs, tout son évangile est marqué par la place privilégiée qu'il accorde à plusieurs femmes, en commençant par Marie, la mère de Jésus. Dans le débat actuel sur la place de la femme dans l'Église, Luc aurait beaucoup de choses à dire. Et à mon avis, la tension entre le rôle de Marthe et celui de Marie, représentée par le reproche de Marthe à Jésus lui-même, reflète une situation de l'Église primitive, en particulier à Corinthe, et c'est en partie une réponse à cette question qui est présentée ici.

Mais, vous le devinez bien, notre récit contient beaucoup plus qu'une affirmation sur l'organisation des rôles dans l'Église. Que peut bien représenter Marthe, cette femme très occupée, tout inquiète de mener à bien tout ce qu'elle a entrepris et qui ne comprend pas que les énergies de tout le monde n'aillent pas dans le même sens? Dans la figure de Marthe, je vois ma vie à certaines heures, où je me sens débordé par le travail, essayant de tout contrôler, écrasé par les responsabilités, inquiet de mon avenir, angoissé devant ce qui attend mes enfants. Je vois aussi les églises locales, où des gens, laïcs comme prêtres, se brûlent au travail, au service des unités pastorales, en espérant qu'ainsi naîtra l'Église de demain. À l'opposé, je vois une foule de gens s'étourdissant dans mille et une activités, pour fuir le vide du présent.

Quel est donc l'enjeu ici? L'enjeu est de déterminer ce qui vaut la peine d'être fait de ce qui n'en vaut pas la même, de déterminer ce qui est important de ce qui l'est moins ou pas du tout. Or, la question se pose tant sur le plan humain que sur le plan spirituel. Quelqu'un comme Stephen Covey présente l'homme efficace comme celui qui a pu clairement identifier le but de sa vie, et donc donne constamment la priorité aux actions qui vont dans cette direction, et par là construit sa personne. Sa vie est intégrée, unifiée. Pour Luc, c'est par l'union intérieure avec Jésus, tant dans la prière que dans la réflexion, ce qu'il appelle l'écoute de la parole de Dieu, que je peux prendre le recul nécessaire face à ma vie, que les choses prennent leur véritable sens et qu'ainsi je peux déterminer ce qui est important et ce qui ne l'est pas. C'est la Marie en moi qui permet d'intégrer correctement ce qui est la Marthe en moi.

Comme nous le voyons, nous sommes loin d'une opposition entre action et contemplation. D'ailleurs la scène qui précède notre récit est celle du bon samaritain, qui illustre l'homme qui sait agir. Mais, pour pouvoir agir ainsi, il faut d'abord prendre le temps d'écouter celui qui ne cesse de nous répéter son amour. Autrement, nous ne faisons que nous agiter et passons notre vie à faire des choses inutiles.

C'est ma conviction que le nouveau visage de l'Église ne naîtra que de ces longs moments d'écoute. Puisse ce dimanche être l'un de ces moments.

 

-Avril 2004