Sybil 2004

 

Le texte évangélique

 

Luc 7, 36 - 8, 3

36 Un jour, un des Pharisiens l’invita à manger. Après être entré dans la maison, il s’allongea pour manger. 37 Or voici qu’une femme, connue dans toute la vielle pour être une femme de mauvaise vie, ayant su qu’il était couché à table dans la maison du Pharisien et ayant emporté un vase de parfum d’albâtre, 38 et se tenant debout derrière ses pieds et pleurant, commença à mouiller ses pieds avec ses larmes et les essuya avec les cheveux de sa tête, et embrassait ses pieds et les enduisait de parfum. 39 Observant la scène, le Pharisien qui l’avait invité se dit en lui-même : « Si vraiment il était prophète, il saurait quelle genre de femme est celle qui le touche, qu’elle est en fait une femme de mauvaise vie. » 40 Jésus s’adressa à lui pour lui répondre : « Simon, j’ai quelque chose à te dire. » « Maître, parle », fit-il. 41 « Un bailleur de fonds avait deux personnes qui lui avaient emprunté de l’argent. L’un lui devait 35 000$, l’autre 3 500$. 42 Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il les exonéra tous les deux. Lequel des deux l’aimera le plus? 43 Simon lui répondit : « J’imagine que c’est celui qu’il a exonéré le plus ». Jésus lui dit : « Tu as bien jugé. » 44 Puis se tournant vers la femme il dit à Simon : « Vois-tu cette femme? Quand je suis entré dans ta maison, tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds. Mais elle, elle m’a mouillé les pieds de ses larmes et m’a essuyé avec ses cheveux. 45 Tu ne m’as pas donné de baiser. Mais elle, depuis mon arrivée, elle n’a cessé de m’embrasser les pieds. 46 Tu ne m’as pas parfumé la tête d’huile. Mais elle, elle a enduit mes pieds de parfum. 47 Voilà pourquoi je te dis : elle est déjà libérée de tous ses égarements, car elle a beaucoup aimé. Celui à qui on pardonne peu, n’aimera pas beaucoup. » 48 Il dit à la femme : « Tu es déjà libérée de tous tes égarements. » 49 Alors les convives commencèrent à se dire les uns aux autres : « Qui est-il pour libérer les gens de leurs égarements. » 50 S’adressant à la femme il dit : « Ta foi t’a libéré. Poursuis ta route dans la paix ».

8, 1 Par la suite Jésus se trouvait à parcourir les villes et les villages pour annoncer tout haut la bonne nouvelle du monde de Dieu. Et les douze étaient avec lui, 2 ainsi que certaines femmes qui avaient été guéris d’esprits mauvais et de la maladie, Marie, appelée Madeleine, de laquelle il avait fait sortir sept pulsions mauvaises, 3 Jeanne, femme de Chouza, un administrateur auprès d’Hérode, Suzanne, et plusieurs autres femmes qui les assistaient de leurs biens.

 


 


 

 

 

 

 

 

 

 

Lâcher prise sur son passé, se laisser guider par un amour nouveau, voilà croire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

C’est dans les larmes que commence l’expérience de la vie

Écoutez l’histoire d’Alain. Très tôt dans sa vie il a commencé à briller. À la maison, il était l’enfant modèle. On ne pouvait rien lui reprocher : toujours gentil avec ses frères et sœurs, serviable pour ses parents. En classe, il s’illustre par son intelligence, son sens de la discipline et son ardeur au travail, et obtient les meilleures notes. Bien sûr, il mène une vie sociale active, fait du théâtre, et est membre de la chorale. Alain terminera avec succès ses études, décrochera un poste dans une grande firme d’ingénierie, et finalement rencontrera celle qui deviendra sa conjointe. Malgré ce parcours sans faute, Alain garde au fond de son cœur un terrible secret : il est un accroc de la pornographie sur Internet. Il aimerait en parler à sa conjointe, mais il se sent captif de son image d’homme idéal et presque parfait. Malgré tous ses efforts pour protéger son image, sa conjointe finit par découvrir ce secret. C’est le drame : Alain s’effondre en larmes, et pleurera toutes les larmes de son corps. Son passé d’homme modèle est en miettes, il est confronté à sa vulnérabilité. En même temps, il perçoit à travers les paroles fermes et sans compromis de sa conjointe, un amour inconditionnel pour l’homme qu’il est vraiment. Progressivement il se met à mourir à cette image qu’il a tant essayé de protéger, pour naître à une nouvelle relation. Bien sûr, le chemin sera long, et les larmes couleront encore, mais il sait que l’amour sans compromis de sa conjointe sera au rendez-vous.

Depuis que le monde existe, cette histoire a été revécue sous de multiples formes. Le récit de l’évangile de ce jour nous en offre une variante, mais sous le visage de deux personnages : un homme et une femme. L’homme représente en quelque sorte la perfection religieuse : car les Pharisiens pratiquaient avec zèle la loi juive dans les plus petits détails, et étaient fiers de ne pas être comme les autres. On voulait être sans reproche devant Dieu. Qu’y a-t-il de mal à ça? N’est-ce pas ce que nous devrions tous être? De l’autre côté, nous avons une femme. Nous ne savons presque rien sur elle, mais le fait de dire qu’elle était une femme de mauvaise vie de notoriété publique laisse entendre qu’elle pratiquait le plus vieux métier du monde, i.e. prostituée. Que s’est-il passé pour qu’elle veuille retrouver Jésus, pour qu’elle pleure toutes les larmes de son corps, pour qu’elle embrasse les pieds de Jésus? Jésus l’a-t-elle rencontré auparavant dans la rue et posé sur elle un regard où elle ne s’est pas sentie jugée, où elle s’est sentie respectée et aimée? On ne le saura jamais. Mais nous savons clairement qu’elle n’a pas hésité à le toucher en embrassant ses pieds et les enduisant de parfum. Comment a-t-elle pu oser poser ce geste sans avoir une confiance totale qu’elle ne serait pas rejetée? Elle n’aurait pu poser ce geste sans percevoir en elle-même quelque chose de commun avec Jésus. Ne nous y trompons pas : ses larmes expriment l’écroulement de son monde ancien. À l’inverse, en se laissant ainsi toucher, Jésus renonçait à son image de prophète et d’homme pas comme les autres. En se laissant toucher, Jésus affirmait qu’il partageait quelque chose avec cette femme de « mauvaise vie ». À partir de ce jour, une femme s’est mise en marche vers la vie, mais un homme, un bon Pharisien, est peut-être resté figé dans son zèle religieux.

Qu’est-ce qui en jeu ici? Au point de départ, notre croissance humaine et spirituelle ne ressemble pas vraiment à une démarche olympique où l’athlète s’entraîne tous les jours au prix d’efforts héroïques et se bâtit un corps hors du commun, pour enfin recevoir sa médaille d’or. Notre croissance humaine et spirituelle est bien plutôt un abandon, un lâcher prise de ce qui constitue notre passé et tous nos acquis, avec ses assises et sa sécurité, pour s’ouvrir aux interpellations de la vie présente et de l’amour. Et cela ne peut se faire sans une foi totale en la vie et aux différents visages de l’amour véritable. Alain est appelé à mourir à son image d’homme modèle et laisser la force de l’amour de sa conjointe guider sa vie. La « femme de mauvaise vie » de l’évangile est appelée à mourir à l’image qu’elle s’était faite d’elle-même pour se regarder avec les yeux de Jésus, et vivre jusqu’au bout ce regard. Dans les deux cas, on s’ouvre à un amour qui ne vient pas de soi et on le laisse guider sa vie: c’est ça la foi. C’est ça aussi le pardon : le véritable pardon désigne un être qui meurt à son passé et vit une transformation.

Le récit de ce jour peut apporter une lumière à un fléau longtemps gardé secret qui afflige en ce moment l’Église : on a voulu protéger sa réputation en ne dénonçant pas les cas de prêtres ou religieux pédophiles. Mais justement ce récit ne vient-il pas de nous rappeler que la « réputation » n’a rien d’évangélique, que le pardon et la véritable transformation commence quand on meurt à cette réputation. L’Église ne sera vraiment pardonnée et transformée que lorsque ses larmes viendront de la perception avec les yeux de l’amour des souffrances causées aux victimes, plus que de la perte d’une réputation. Et cette Église n’est pas une réalité extérieure à nous, elle est nous.

 

-Mars 2010