Sybil 1999

 

Le texte évangélique

 

Lc 2, 41-52

41 Les parents de Jésus avaient l’habitude de se rendre à chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque. 42 Quand il eut atteint ses 12 ans et qu’ils montèrent à Jérusalem selon la coutume de la fête, 43 il arriva qu’au terme de la période des célébrations ses parents s’en retournèrent en Galilée, alors que l’enfant Jésus demeura à Jérusalem sans qu’ils ne le sachent. 44 Croyant qu’il se trouvait dans la caravane de retour, ils firent route pendant une journée avant de se mettre à sa recherche dans la parenté et les gens qu’ils connaissaient. 45 Mais ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. 46 Or, après trois jours, ils le trouvèrent dans le complexe religieux du Temple, assis au milieu de maîtres théologiens, en train de les écouter et de les interroger. 47 Et tous ses auditeurs étaient stupéfaits par son intelligence et les réponses qu’il donnait. 48 En le voyant, ses parents furent abasourdis et sa mère lui dit: « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? Ton père et moi te cherchions tout angoissés. » 49 Il leur répondit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me fallait être dans le monde de mon Père ? » 50 Mais eux ne saisirent pas le sens de ce qu’il venait de leur dire. 51 Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth, et il leur était soumis. Sa mère, de son côté, gardait avec soin toutes ses paroles dans son cœur. 52 Ainsi, Jésus se développait en sagesse et en taille ainsi qu’en amour débordant aux yeux de Dieu et yeux des hommes.


 

 

 

 

 

 

 

 

Telle mère, telle fille?
Pas nécessairement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Nos enfants ne sont pas nos enfants

Une mère était heureuse de voir sa fille fréquenter l’université comme elle l’avait fait il y a quelques années. Bien sûr, la biologie n’avait pas le prestige du monde des arts et de la peinture où elle s’était illustrée, mais c’était tout de même le monde universitaire. Le baccalauréat obtenu, voilà que sa fille décide de retourner au CEGEP : techniques policières. Est-ce bien là sa fille ? Comment la chair de sa chair peut-elle prendre plaisir aux subtilités de la loi, aux techniques d’assaut et de défense, aux données sur les gangs de rue ? Mais son cœur saigne davantage quand, après trois ans d’effort, les portes de l’école de police se referment sur sa fille après l’échec des épreuves d’endurance physique. Alors elle ne peut que demeurer spectatrice en la voyant sur une voie de garage pendant plusieurs mois comme garde de sécurité, avant qu’enfin elle se décroche un emploi dans une compagnie de transport. Mais voilà que, tout récemment, elle annonce qu’elle vient de poser sa candidature dans la police militaire au sein des forces armées canadiennes. Comment peut-on dire que nos enfants nous ressemblent ? Ne serait-il pas juste de dire qu’ils sont là pour nous faire naître à autre chose ? C’est ce que semble dire l’évangile de ce jour.

Nous connaissons par cœur ce récit. À 12 ans, Jésus échappe à ses parents qui, après des jours d’angoisse, le retrouvent au milieu de théologiens avec comme excuse qu’il lui faut investir du temps dans la connaissance de son Père du ciel. Quand on prend ce récit au pied de la lettre, on y trouve des choses invraisemblables. Comment des parents peuvent-il prendre plus d’une journée à se rendre compte de l’absence de leur enfant sur la route de retour à Nazareth ? Comment un enfant peut-il se loger et se nourrir seul pendant trois jours à Jérusalem, un gros village, sans que tout le monde ne soit au courant ? Mais si on considère que notre épisode fait partie de ce qu’il est convenu d’appeler « récit de l’enfance », alors on sait que le récit entend projeter dans le Jésus enfant ce qu’a vécu le Jésus adulte. Regardons tout cela d’un peu plus près.

Le Jésus adulte n’a cessé de dérouter les gens. Quand ceux-ci disent: "N'est-il pas le fils de Joseph, celui-là?", ils signifient combien ils le trouvent différent. Quand en Galilée Jésus dit à ceux qui lui annoncent que sa mère et ses frères veulent le rencontrer et qu’il répond : "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique", il désigne la même réalité que mettait en scène le récit de Jésus au Temple à l’âge de 12 ans. Malgré toute l’admiration qu’on peut avoir pour Joseph et Marie, Jésus a suivi sa propre voie, et cette voie était vraiment différente de celle entrevue par ses parents. Dans notre récit on dit de ses parents : « Mais eux ne saisirent pas le sens de ce qu’il venait de leur dire ». Pourquoi une telle insistance sur la distance ? Parce que c’est justement ce qui nous ouvre à Dieu, à ce mystère infini.

Il y a des parents qui ne connaissent pas leur enfant, faute d’un dialogue continu. Mais il y aussi ceux qui s’engagent dans un dialogue incessant pour ensuite être surpris et déçu de la tournure des événements : notre enfant n’est pas exactement ce que nous aurions souhaité, ses choix nous font mal. La tentation est grande d’accuser les gênes du conjoint ou des ancêtres, ou encore l’influence des amis ou du monde ambiant. Mais pourquoi ne pourrait-on pas dire tout simplement : voilà une Parole de Dieu qui veut nous rappeler que nos enfants ne sont pas vraiment nos enfants, ils sont plutôt une responsabilité qui nous est confiée par leur véritable Père et Mère, Dieu lui-même.

Mais quel peut-être l’obstacle qui empêche d’accueillir notre enfant dans sa différence ? Si nous n’avons pu accueillir notre propre cœur dans ses désirs et ses aspirations, dans ce qu’il a d’unique et de différent, en cédant aux pressions de notre entourage et de la conformité, nous aurons beaucoup de difficulté à l’accepter chez notre enfant. Voilà l’importance de porter attention à ce qui nous habite. « Sa mère, dit l’évangile, gardait avec soin toutes ses paroles dans son cœur. »

Joseph et Marie ont permis à Jésus de vivre sa différence, et par là lui ont permis d’accomplir sa mission et d’être pour nous une source de vie, tout en trouvant leur propre authenticité. En cela, ils représentent une famille sainte. Est-ce la route que nous voulons suivre ?

-Septembre 2006