Sybil 2000

 

Le texte évangélique

 

Lc 2, 16-21

16 Les bergers partirent avec hâte pour Bethléem et trouvèrent Marie et Joseph ainsi que le nourrisson couché dans la mangeoire pour animaux. 17 Voyant cela, ils firent connaître la parole qui leur avait été dite au sujet de cet enfant. 18 Alors tous ceux qui les entendirent s’étonnèrent de ce que leur disaient les bergers. 19 Quant à Marie, elle retenait tous ces événements en les méditant dans son cœur. 20 Les bergers, eux, s’en retournèrent en proclamant la qualité d’être extraordinaire de Dieu et en le louangeant pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu, et qui correspondait avec ce qu'on leur avait dit.

21 Quand fut arrivé le moment de circoncire l’enfant, huit jours plus tard, on lui donna le nom de Jésus, comme l’avait appelé le messager de Dieu dès avant sa conception dans le ventre maternel.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Pourrons-nous un jour trouver toutes le réponses au sens de cette vie?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

La vie peut-elle être une affaire classée?

Récemment, un de mes employés me parle de sa fille. Elle a 19 ans et a décidé d’emménager avec son copain qui réside à Waterloo, à 6 heures de distance en voiture. Il exprime sa préoccupation ainsi que la consternation de sa conjointe. Que peut-on y faire, conclue-t-il, sinon être là quand elle aura besoin d’eux. Elle a toujours été quelque peu rebelle, s’est lancée dans plusieurs expériences. Son copain actuel n’est pas si mal, mais tous les deux auront une vie précaire : ils ont tous les deux lâché l’école, elle s’est trouvé un travail à temps partiel, lui un boulot dans une petite compagnie paysagiste. Comme nous sommes loin de l’image que l’on pouvait avoir il n’y a pas si longtemps quand un couple se mariait et emménageait ensemble : n’entendait-on pas les parents dire que les enfants étaient maintenant « placés », comme une affaire classée?

Mais la vie peut-elle vraiment devenir un jour une affaire classée, totalement comprise, totalement sous contrôle? Si elle ne l’a pas été pour Jésus, elle ne le sera guère plus pour nous. Et ne vous fiez pas à votre première impression du récit de la naissance de Jésus où tout semble sous contrôle et prévu d’avance : les bergers reçoivent une annonce du ciel qu’un sauveur, le Christ Jésus, est né et ils trouveront le nourrisson dans une mangeoire, et en le découvrant comme on leur avait annoncé, ils y voient la confirmation d’une parole de Dieu. N’oubliez pas : les récits de l’enfance de Jésus ne sont pas une vidéo de ce qui s’est passé, mais une catéchèse qui projette sur Jésus enfant ce Christ qu’on ne découvrira qu’après Pâques. Autrement, non seulement le récit ne se terminera sur aucun message, mais il vous donnera des maux de tête sur le plan logique : d’abord comment des bergers pouvaient-ils comprendre l’expression « Christ Seigneur » qui n’a été utilisée qu’après Pâques pour désigner Jésus? Ensuite, que pouvait signifier le mot sauveur pour des bergers, des gens pauvres en marge de la communauté pratiquante et mal vus des autres, et pour qui l’attente d’un messie était la dernière de leur préoccupation? On pourrait ajouter qu’il est étonnant que l’évangile ne mentionne aucune foule pour rende visite au bébé après le témoignage passionné des bergers.

Alors comment faut-il lire ce récit? L’une des clés nous est fournie par cette mention que Marie retenait tous ces événements en les méditant dans son cœur. Que veut dire : retenir des événements? On retient un événement quand on accepte de ne pas le fuir, mais et de le laisser nous marquer. À l’opposé on ne retient pas un événement quand on s’en détourne comme s’il n’existait pas, et cela se produit quand il attaque notre manière de voir les choses, ou qu’il nous fait très mal. Voilà pourquoi Luc ajoute : et Marie méditait ces événements dans son cœur; il faut méditer des événements quand on a des questions sans réponse. Mais accepter ainsi de méditer un événement est fondamentalement un geste de foi, car il présuppose que ce monde est compréhensible et qu’on peut trouver un sens à un événement. Pensez-y : quelqu’un pour qui ce monde est au point de départ totalement le fruit du hasard, et donc incompréhensible et absurde, ne perdra pas son temps à chercher la signification des choses. Luc nous présente ainsi en Marie un être de foi, et donc un être qui vit une tension entre la souffrance des questions sans réponse et la ferme conviction que la source de ce monde est lumière et amour, et donc qu’il vaut la peine de continuer sans cesse à chercher à comprendre.

N’oublions pas que Marie a eu sa part de questions sans réponse, en commençant probablement avec la décision de Jésus de quitter son travail et sa famille pour rejoindre Jean Baptiste et devenir prédicateur itinérant. Ensuite, il y a eu sa prise de distance par rapport au temple et à l’observance des lois religieuses, en particulier le sabbat. Enfin, on peut ajouter son arrestation et sa condamnation à subir le sort atroce des esclaves et des meurtriers. Mettez-vous à la place de cette mère, comment auriez-vous réagi? En plus d’avoir le cœur en sang, y a-t-il quelque chose à comprendre? La vie est tellement pleine de mystère pour qui essaie de croire. Le journal du matin présentait le récit d’une mère qui a eu des jumeaux : l’un est hétérosexuel, l’autre est homosexuel. Difficile de faire entrer tout ça dans nos schèmes. Une collègue de travail me parle de son fils adolescent qui doit combattre la leucémie : pourquoi lui, lui qui était si actif et avait des habitudes de vie saine?

Quand on a des questions sans réponse, la tentation est grande d’éliminer ces questions et de fuir la réalité, ou encore de proposer une réponse immédiate et simpliste. Mais en montrant en Marie cette femme qui accueille tous les événements de sa vie et accepte de porter des questions tout le temps qu’il faudra, le récit de ce jour nous laisse entrevoir que nous trouverons un jour une réponse. C’est ce que signifie la scène des bergers, même s’il est étrange qu’on présente d’abord la scène du dénouement avant celle qui présente le problème.

Au seuil d’une année nouvelle, nous nous demandons : que sera cette année? Nous vivrons probablement des événements qui nous dérouteront, nous troublerons et nous feront mal. Les vivre dans la foi, comme le propose notre récit à travers la figure de Marie, impliquera d’accueillir ces événements avec les mains ouvertes et de nous laisser interroger, même si les réponses ne seront pas disponibles. Sommes-nous prêts à vivre cela, nous qui nous disons des êtres de foi?

 

-Novembre 2011