Sybil 2010

 

Le texte évangélique

 

Jn 11, 1-45

1 Il y avait un homme malade, Lazare de Béthanie, du même village que ses sœurs Marie et Marthe. 2 C’est cette Marie qui avait oint le Seigneur avec de la myrrhe et avait essuyé ses pieds avec ses cheveux, et son frère était malade. 3 Les sœurs lui envoyèrent ce message : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » 4. En entendant cela Jésus répondit : « Cette maladie n’entraîne pas la mort, mais vise à montrer la qualité d’être extraordinaire de Dieu, afin que par elle vous voyez la qualité d’être extraordinaire du fils de Dieu. 5 Jésus aimait Marthe et sa sœur et son frère Lazare. 6 À la nouvelle de sa maladie, Jésus demeura donc deux jours à l’endroit où il se trouvait. 7 Ensuite, après cela, il dit à ses disciples : « Allons de nouveau en Judée ». 8 Ceux-ci lui rétorquent : « Maître, au moment où les Juifs cherchent à te lapider, tu veux t’y rendre de nouveau? » 9 Jésus fit cette réponse : « Les journées n’ont-elles pas douze heures? Si quelqu’un marche de jour, il ne trébuche pas, car il voit la lumière de ce monde. 10 Par contre, si quelqu’un marche dans la nuit, il trébuche, car il n’a pas de lumière en lui. » 11 Ayant dit cela, il leur dit ensuite : « Lazare, notre ami, s’est endormi, mais je vais aller le réveiller. » 12 Ses disciples lui disent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il s’en portera bien. » 13 Jésus avait en fait parlé de sa mort. Mais eux croyaient qu’il parlait de l’assoupissement du sommeil. 14 Alors Jésus leur dit clairement : « Lazare est décédé. 15 Je me réjouis pour vous de ne pas avoir été là, afin de vous emmener à la foi. Allons maintenant vers lui. » 16 Alors Thomas, appelé Didyme, dit à ses condisciples : « Allons-y également pour mourir avec lui. »

17 Après être parti, Jésus le retrouva alors qu’il était depuis quatre jours au tombeau. 18 Béthanie est située près de Jérusalem, à environ trois kilomètres. 19 Beaucoup de Juifs étaient venus chez Marthe et Marie pour les soutenir dans le deuil de leur frère. 20 Or Marthe, quand elle apprit l’arrivée de Jésus, alla à sa rencontre. Marie, pour sa part, était assise à la maison. 21 Marthe s’adressa à Jésus en disant : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. 22 Maintenant je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te le donnera. 23 Jésus lui répond : « Ton frère ressuscitera. » 24 Marthe reprend: « Je sais qu’il ressuscitera à résurrection lors des derniers jours. » 25 Jésus lui dit: « Je suis à la fois la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il connait la mort, vivra. 26 Et tout être qui vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela? » 27 Elle répondit : « Oui, Seigneur. J’ai toujours cru que tu es le messie, le fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. »

28 Puis, après avoir dit cela, elle partit appeler discrètement Marie, sa sœur, en lui disant : « Le maître est là et te réclame. » 29 En entendant cela, celle-ci se leva aussitôt et se mit en marche vers lui. 30 Jésus n’était pas encore arrivé au village, mais se trouvait encore à l’endroit où Marthe était allée le rencontrer. 31 Or les Juifs qui se trouvaient avec elle dans la maison pour la soutenir, en voyant Marie se lever brusquement et sortir, la suivirent, s’imaginant qu’elle allait au tombeau pour y pleurer. 32 Quand Marie arriva où se trouvait Jésus et le vit, elle se jeta à ses pieds en disant : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » 33 En la voyant ainsi pleurer de même que les Juifs qui l’accompagnaient, Jésus eut l'esprit courroucé et fut troublé intérieurement. 34 Alors il demanda : « Où l’avez-vous déposé? » On lui répondit : « Seigneur, viens voir ». 35 Jésus pleura. 36 Certains Juifs se mirent à dire: « Voyez comme il l’aimait. » 37 Mais d’autres dirent: « N’était-il pas capable, lui qui a ouvert les yeux de l'aveugle, de faire en sorte qu’il ne meure pas? »

38 De nouveau, courroucé intérieurement, Jésus se rend au tombeau. Il y avait une grotte, et une pierre posée sur elle. 39 Jésus dit : « Enlevez la pierre. » Marthe, la sœur de celui qui était décédé lui dit : « Seigneur, il sent déjà, car ça fait quatre jours. » 40 Jésus lui réplique : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la qualité d’être extraordinaire de Dieu? » 41 On enleva donc la pierre. Jésus leva les yeux vers le haut et dit : « Père, je te suis reconnaissant de m’avoir écouté. 42 Moi, je sais que tu m’écoutes toujours, mais j’ai parlé pour cette foule qui est tout autour, afin qu’elle croie que tu m’as envoyé. 43 Après avoir dit cela, il cria d’une voix forte: « Lazare, viens ici, dehors! » 44 Celui qui était mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage enveloppé très serré par un linceul. Jésus leur dit : « Détachez-le et laissez-le aller. »

45 Alors, beaucoup de Juifs, qui étaient allés chez Marie et avaient vu ce qu’il avait fait, crurent en lui.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que vivre? Qu’est-ce que mourir?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Qu’est-ce que vivre? Qu’est-ce que mourir?

Ernestine est très croyante. À chaque fois qu’un prêtre vient célébrer la messe, elle se rend à la chapelle de centre d’accueil où elle vit. Des prières, elle en a beaucoup fait dans sa vie, car tant de fois elle s’est sentie exaucée. Mais cela ne l’a pas empêché de vivre de grandes déceptions. Elle a tant prié quand sa belle-fille souffrait d’un cancer, pour finalement la voir mourir à trente-six ans. Elle a tant prié quand le ménage de son fils et des ses trois enfants s’est effondré, pour devoir finalement accepter l’inévitable divorce. Elle a tant prié pour l’une de ses filles lorsqu’elle a appris son diabète sévère, et quelques années plus tard, son cancer du sein contre lequel la lutte continue. Elle a tant prié pour son mari qui est mort aux soins palliatifs, après plusieurs années de souffrance. Elle s’était sans doute imaginé une vieillesse paisible entourée de ses enfants, mais ceux-ci sont dispersés à travers le monde, et la voilà maintenant dans un centre d’accueil, au milieu d’inconnus qu’elle doit apprendre à connaître. Et elle s’ennuie, elle vit l’angoisse existentielle et le vertige de la mort qui approche.

L’histoire d’Ernestine reflète l’expérience de plusieurs. Et elle peut nous offrir une porte d’entrée dans le difficile récit de l’évangile selon Jean, appelé : la ressuscitation de Lazare. Selon la plupart des biblistes, ce récit a connu plusieurs rédactions avant de se retrouver dans les mains du rédacteur final de l’évangile. À l’origine, il s’agissait probablement d’un simple récit de miracle avec seulement Lazare et Marie comme personnages et où Jésus guérit un homme atteint d’une maladie mortelle, une guérison perçue dès le début comme une victoire sur la mort. Notons ici que nous parlons de ressuscitation et non de résurrection : Lazare devra mourir de nouveau, un peu plus tard. Mais Jean a développé ce récit en une catéchèse magistrale en ajoutant le personnage central de Marthe, et où sont présentés les grands thèmes de sa théologie : la foi, la maladie et la mort comme occasion pour Dieu de manifester sa gloire à travers Jésus, la vie et la résurrection comme étant liés à la foi en Jésus. Le résultat est un petit chef-d’œuvre de composition. Mais un chef-d’œuvre n’enlève pas notre difficulté : qu’est-ce que cette mort qui manifeste la gloire de Dieu? Qu’est-ce que ressusciter? Qu’est-ce que la vie en plénitude? Que signifie croire?

Commençons par une première question liée à un commentaire provenant à la fois de Marthe et Marie : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » Les deux femmes reprochent à Jésus d’avoir été absent. Même le narrateur du récit dit explicitement : « À la nouvelle de sa maladie, Jésus demeura donc deux jours à l’endroit où il se trouvait. » En d’autres mots, Jésus a voulu être absent. Cette absence évoque facilement notre vécu. Bien sûr, on peut y voir l’absence de Dieu, qui est en fait notre réalité quotidienne. Mais c’est aussi tout ce qui nous manque, tout ce que nous aurions souhaité voir arriver, et qui n’est pas arrivé. C’est le reflet d’une partie de la vie d’Ernestine. Ce sont tous nos vides, notre angoisse existentielle, quand nous acceptons le silence autour de nous et en nous, quand nous n’essayons pas de la dissimuler par le bruit et l’activisme, de le fuir en nous réfugiant dans le passé ou dans l’avenir. La réponse de Jésus à cette situation est déroutante et pose question : cette situation ne provoque pas la mort, mais vise à manifester ce qu’il appelle la « gloire de Dieu », expression que je préfère traduire par « qualité d’être extraordinaire de Dieu ». Que signifie tout cela?

On ne peut résoudre cette énigme sans examiner la vie même de Jésus. Nous ne savons pratiquement rien de sa vie personnelle, sinon que, lorsqu’il entreprend son ministère public qui durera à peine plus de deux ans, il a déjà perdu son père, Joseph. Mais la mission qu’il s’est donnée d’amener les gens à s’ouvrir à ce règne de Dieu est un quasi échec. Dans notre récit, il est sur le point d’être arrêté et exécuté. Thomas a beau dire que les disciples mourront avec lui, Jésus se retrouvera seul. Pourquoi Dieu n’a-t-il pas exaucé toutes ses prières, s’il est vraiment l’enfant chéri de Dieu, comme le raconte le récit de son baptême. Qu’est donc ce Dieu, à la source de ce monde d’absence, de souffrance et de mort? Nous frappons ici un mur, à moins d’accueillir dans la foi que ce Jésus, qui a bu jusqu’à la lie les aléas de notre vie, est passé dans la vie en plénitude de la résurrection. Quiconque s’ouvre à ce monde dans toute sa profondeur, qui accepte la morsure de ses absences et l’angoisse existentielle qu’il fait surgir, connaîtra la qualité d’être extraordinaire de Dieu, à la suite de Jésus.

Avons-nous ici une explication de la souffrance et de la mort? Absolument pas. Tout cela demeure un mystère. Est-ce que cela éclairera Ernestine? Je ne sais pas. S’il en était autrement, nous ne parlerions pas de foi. Mais c’est de foi qu’il s’agit ici, justement. On indique une direction à suivre pour trouver la vie, sans avoir de preuve, mais un simple témoignage. Et cette vie en plénitude demeure un mystère, puisque nous ne savons pas exactement de quoi il s’agit. Alors que faire? Sommes-nous prêt à emprunter ce chemin inconnu jusqu’au bout, et à croire?

 

-Janvier 2011