Sybil 1997

Le texte évangélique

Jean 10, 11-18

11 Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. 12 La personne salariée, qui n’est pas le berger et à qui les brebis n’appartiennent pas, abandonne les brebis et s’enfuit, lorsqu’elle voit venir le loup – et le loup s’en empare et les disperse, 13 car elle n’est qu’une personne salariée et n’a pas le souci des brebis. 14 Moi, je suis le bon berger et je connais celles qui m’appartiennent, et celles-ci me connaissent, 15 comme le Père me connaît et que, moi, je connais le Père, et je donne ma vie pour mes brebis. 16 Cependant, j’ai des brebis qui ne sont pas de cet enclos. Celles-là, je dois les conduire et elles écouteront ma voix, et elles deviendront un seul troupeau, et il y aura un seul berger. 17 Voilà pourquoi le Père m’aime, car, moi, je donne ma vie, afin de la reprendre de nouveau. 18 Personne ne me l’enlève, mais c’est moi qui la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, et celui de la reprendre. Tel est le précepte que j’ai reçu de mon Père.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour affronter les obscurités de cette vie, nous avons besoin d'un phare

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Bon berger ou prédateur?

L’histoire de Shayma m’a quelque peu bouleversé. À 18 ans, la vie s’ouvrait devant elle. Ses études secondaires dans un programme enrichi avaient été complétées. On la considérait comme une élève modèle, elle qui avait remporté la bourse de la commission scolaire pour l’engagement social et la persévérance scolaire. En même temps, elle excellait dans le sport. Mais voilà qu’un soir, sous le prétexte d’une soirée entre amis, elle quitte la demeure familiale pour ne plus y revenir : elle était en route pour la Syrie comme djihadiste. Les parents n’y comprennent rien. C’était oublier le rôle de l’iman controversé Adil. Ce dernier avait ouvert une école du dimanche destinée aux jeunes et qu’a fréquenté Shayma. Il y a quelques années, cet homme avait défrayé les manchettes alors que les services secrets le soupçonnaient d’être un agent dormant d’Al-Qaïda. Ce qui est clair, c’est qu’il a su semer dans le cœur sensible et plein d’idéal de Shayma quelque chose qui allait la conduire vers les membres de l’État islamiste de Syrie, elle qui était préoccupée du sort des Palestiniens et s’insurgeait contre l’islamophobie. Adil a-t-il été un bon berger ou un prédateur?

Cette question est posée par l’évangile de ce jour. L’évangile selon Jean affirme en effet que Jésus est le bon berger ou pasteur. Quel est le critère pour déterminer un tel berger? Il est prêt à laisser sa vie pour ceux et celles dont il a la garde. Prenons le temps de nous arrêter à ce critère et nous poser la question : pour quelles personnes et pour quelle réalité sommes-nous prêt à donner notre vie? Même si cela ne va pas jusqu’à la mort physique : pour quoi ou pour qui sommes-nous prêt à tout donner, temps, argent, énergie? Je lisais récemment le dévouement héroïque de parents pour leur enfant handicapé. Voilà le premier critère du véritable pasteur. Et pour les premiers chrétiens, qui devaient faire face aux sarcasmes des autres concernant la mort ignominieuse de Jésus avec des bandits et des maudits de Dieu, c’était proclamer le sens profond d’une mort pour les autres.

Mais pour l’évangile selon Jean, il y a un deuxième critère, tout aussi important, qui confirme que Jésus est le bon berger : c’est la connaissance mutuelle qui existe entre lui et ceux dont il est responsable. Cette connaissance mutuelle joue dans les deux sens. D’une part, connaître signifie savoir qui est l’autre, savoir ce qui l’amènera à devenir totalement lui-même, le fera grandir et atteindre sa plénitude. D’autre part, connaître signifie aussi reconnaître chez l’autre quelque chose qui nous est connaturel, des valeurs communes, une voix qui nous est familière et qui nous rejoint au plus profond de nous-mêmes. Tout cela demande de la patience, un temps d’apprivoisement et beaucoup de perspicacité. On imagine facilement que c’est cela qui s’est passé entre Jésus et ses disciples.

Pour moi, deux milles ans après avoir quitté les routes de Palestine, Jésus demeure ce bon berger. C’est ce qu’il fut pour ses disciples, c’est ce qu’il est pour moi, c’est ce qu’il peut être pour notre monde. Sa parole reflète une connaissance profonde de ce que nous sommes, une claire vision ce qui nous fera grandir et nous fera atteindre notre plénitude, non seulement nous, mais également notre monde. Pourtant, le cheminement qu’il nous indique n’est pas facile. Quand on lit le contexte de la parabole du bon pasteur, on note que sept fois les autorités cherchent à se saisir de lui et à le tuer. Mais, tout en restant ferme, Jésus refusera de recourir à la violence, il dira à Pierre à Gethsémani au moment de son arrestation : « Rentre le glaive dans le fourreau », car le chemin qu’il choisira est celui de l’amour qui accepte d’y laisser sa vie afin d’embrasser une vie plus grande encore. Et qui peut entendre une telle parole? Il faut que celle-ci puisse résonner au fond de son cœur, il faut qu’elle souffle sur la braise d’amour qui couve au plus profond de nous, il faut qu’elle éveille ce qui fait déjà partie de nous, il faut qu’elle rencontre un cœur ouvert.

Pour moi, Adil est un prédateur, et non pas un bon berger. Car le bon berger ne se met pas au service d’une idéologie, mais au service des personnes. Adil s’est servi de Shayma, de son authentique indignation face aux injustices contre les Palestiniens et certains musulmans, de sa soif d’un monde meilleur, pour semer la haine et la violence. Shayma ne l’intéresse pas, il n’a jamais pris le temps de la connaître profondément, et je suis sûr que jamais il ne donnerait sa vie pour elle. Shayma s’est fait montrer un chemin qui l’aliénera. C’est un faux dieu qu’on lui a présenté.

Tout cela fait ressortir la grande importance des bons bergers pour guider notre humanité. Et il y a un lien indissociable entre le bon berger et son Dieu. Quand Jésus dit : « Voilà pourquoi le Père m’aime, car, moi, je donne ma vie, afin de la reprendre de nouveau », il affirme qu’en lui c’est Dieu qui a refusé la voie de la toute puissance pour choisir celle de l’amour qui se donne, et qui seule ouvre sur une plus grande vie. Quand quelqu’un dit : Dieu, ou Allah, ou Jehovah m’impose toutes sortes d’exigences, et que ces exigences n’ont aucun lien avec l’amour qui se donne, il suit un faux berger et un faux dieu qui finiront par l’aliéner. De la même façon, si quelqu’un entend une parole qui suscite avant tout la haine, il ne vient pas chercher ce qu’il y a de meilleur en moi, et sûrement m’aliénera. Il est ainsi vital de répondre à la question : qui est mon berger?

 

-Avril 2015