Sybil 2008

Le texte évangélique

Jn 6, 60-69

60 Après avoir entendu le discours de Jésus, beaucoup de ses disciples lui fuirent ce commentaire : « Ce que tu viens de dire est difficile. Qui est capable de le comprendre ? » 61 Voyant en lui-même que ses disciples maugréaient à ce sujet, Jésus leur dit : « Est-ce que cela est un obstacle à votre foi? 62 Mais alors que direz-vous quand vous verrez le premier Adam rejoindre le monde d’où il vient? 63 C’est l’esprit qui ouvre sur la vie, la nature humaine ne sert à rien. Ces choses que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. 64 Mais il y en a quelques uns parmi vous qui ne croient pas. » Car Jésus connaissait depuis le début ceux qui ne croyaient pas et celui qui allait le trahir. 65 Aussi il leur disait : « C’est la raison pour laquelle je vous ai dit que personne n’est capable de devenir mon disciple à moins que le Père ne lui donne cette force. »

66 À partir de ce moment, plusieurs de ces disciples s’éloignèrent de lui et cessèrent de marcher avec lui. 67 Jésus dit alors aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi? » 68 Simon Pierre lui répondit : « Seigneur, nous partirions pour aller vers qui ? Tu es celui qui a des paroles de vie sans fin, 69 et nous avons toujours cru et nous avons toujours su que tu es habité par Dieu. »


 

 

 

 

 

 

 

Vers qui irions-nous ? Tes paroles sont source de vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Du pain d’humanité au pain de vie sans fin

Pour des gens qui fréquentent régulièrement les Évangiles ou le Nouveau Testament, il y a des passages qui deviennent une référence ou un repère, parce qu’ils jettent une lumière particulière sur la vie, parce qu’ils nomment ce qu’on ressent ou perçoit. L’évangile de ce jour joue précisément ce rôle pour des gens comme moi. Quand Jésus voit ses disciples le quitter et demande aux Douze s’ils veulent aussi le lâcher, Simon Pierre répond : « Seigneur, nous partirions pour aller vers qui ? Tu es celui qui a des paroles de vie sans fin. » Que de fois ce cri a été la seule parole dans la nuit de la foi ! Essayons d’en comprendre l’enjeu.

Tout d’abord, pourquoi les disciples veulent-ils quitter Jésus ? Pourtant tout a bien commencé. Jésus a nourri une foule avec du pain d’orge et du poisson et les gens semblent s’attacher à lui. Quand il les invite à travailler non juste pour le ventre, mais pour accomplir les œuvres de Dieu, les gens suivent toujours. À Jésus qui présente le vrai pain qui vient de Dieu, différent de la manne donnée par Moïse au désert, les gens répondent : « Donne-nous de ce pain. » Mais le tout se gâche quand Jésus ajoute : « Je suis ce pain. » Pourquoi ? Quelle est ici la difficulté ? « N’est-ce pas le fils de Joseph », disent les gens. En d’autres mots, comment Dieu, si grand et si puissant, peut-il donner sa nourriture de vie à travers un être limité de chair et d’os.

Et il y a cette phrase où même ses disciples vont commencer à décrocher : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie sans fin. » Comment est-ce possible, disent les gens ? Quelle est la vraie difficulté de cette affirmation ? Ici, faisons attention pour ne pas projeter sur l’évangile de Jean notre cadre liturgique : l’enjeu n’est pas du tout de croire qu’en mangeant le pain et en buvant à la coupe nous communions au corps du Christ. L’enjeu ici est de croire que la vie donnée de Jésus, que son sang répandu par amour aura un impact universel, et que quiconque emprunte le même chemin, connaîtra la même vie sans fin. Ainsi, non seulement ce n’est pas « au ciel » mais dans l’être humain limité qu’on trouve Dieu, mais on fera l’expérience d’une vie sans fin qu’en faisant sienne la vie donnée de Jésus. « Ce que tu viens de dire est difficile, disent les disciples.

Ce qui est en jeu ici, c’est notre vision de Dieu. Jésus dit : « Personne n’est capable de devenir mon disciple à moins que le Père ne lui donne cette force. » Car soyons honnête, si nous avions eu à créer ce monde dans lequel nous vivons, nous l’aurions créé différent, sans laisser toute cette place au hasard des accidents de toutes sortes, à la maladie et aux forces du mal. Il est très difficile de réconcilier notre image de Dieu avec une vision réaliste sur la vie. C’est comme si ce monde est trop humain pour venir de Dieu. Et réconcilier ces deux mondes serait presque impossible si nous n’avions le témoignage de Jésus. Voilà le cri de Pierre et le nôtre : « Où chercher ailleurs un sens à ce monde et à cette vie? Personne n’est capable d’apporter une lumière comme tu le fais. »

Mais comment expliquer que des gens croient et que d’autres ne croient pas, comme se plaint Jésus ? Est-ce dire que certains recevraient cette force de Dieu dont parle Jésus, et d’autres non ? Croire, n’est pas d’abord l’adhésion théorique à une formule théologique. Croire est d’abord un mouvement de son cœur qui se laisse ouvrir par l’amour et regarde le monde avec ces lunettes. Ce simple mouvement et ce regard, quand il s’installe, change tout. C’est seulement avec ce regard que Simon Pierre peut comprendre et accepter non seulement la vie donnée de Jésus, mais également le visage de Dieu qu’il propose. Il y a des choses qu’on ne comprend que de l’intérieur, qu’en les vivant, et la foi fait partie de ces choses. Voilà le sens profond de l’invitation de Jésus à manger sa chair et boire son sang, bref à communier à la même vie.

La grande décision d’une vie est d’accepter ou de refuser cette vie qui est la sienne, ou pour poser la question en terme croyant, accepter ou refuser que le pain de la vie humaine devienne pain de vie sans fin. Pour un chrétien, cela se fait en parallèle à sa reconnaissance que Jésus, sa vie donnée et son sang versé dans la mort, reflète le visage même de Dieu. Pour une Etty Hillesum, jeune juive morte à Auschwitz en 1943, elle prend la forme de l’ouverture à la splendeur du monde dans un camp de concentration. Peu importe la confession religieuse, la même décision existe, comme le montre l’histoire récente de ce médecin palestinien soignant des Juifs, qui a perdu trois de ses filles dans un bombardement à Gaza, mais qui refuse la haine et veut continuer sa vie donnée. Comme ce monde peut être dur ! Qui est donc est Dieu ? Alors écoutons de nouveau la réponse de Simon Pierre.

 

-Avril 2009