L’ensevelissement de Jésus, troisième partie : le jour du sabbat; le garde au sépulcre
(Mt 27, 62-66; Lc 23, 56b)

Raymond E. Brown, La mort du Messie. De Gethsémani au tombeau, p. 1284-1313.
(Résumé détaillé)


Sommaire

Le récit sur la garde du tombeau a probablement existé dans les milieux populaires, de manière indépendante des évangiles. Matthieu en connaissait une version qu’il a intégrée dans son évangile, comme il a intégré d’autres récits populaires, tels le massacre des enfants de Bethléem, la fuite en Égypte, le suicide de Judas, le rêve de la femme de Pilate, le lavement des mains de Pilate ou les phénomènes cosmiques à la mort de Jésus; il y a chez Matthieu un aspect beaucoup plus folklorique que chez les autres évangélistes. L’évangile non canonique de Pierre, écrit probablement au 2e siècle, donc quelques décennies après l’évangile de Matthieu, connaissait une version plus longue d’un récit de la garde du tombeau qui avait évolué avec le temps, et qu’il a intégré avec ce qu’il se rappelait de l’épisode de Matthieu.

Quand il intègre ce récit populaire à son évangile, Matthieu le scinde en deux afin d’y insérer l’épisode des femmes au tombeau et le remanie pour donner à l’ensemble une certaine unité, et surtout pour faire inclusion avec son récit de l’enfance où se succèdent cinq épisodes, alternant les scènes positives et négatives. Nous connaissons les éléments principaux du récit : les autorités juives demandent à Pilate un garde pour surveiller avec eux le tombeau pendant trois jours, à cause des paroles de Jésus, ce qui amène à poser un scellé sur la pierre; mais cette initiative est totalement inutile devant un phénomène cosmique où un ange roule la pierre du tombeau, ce qui provoque la décision des autorités juives d’inventer le mensonge du vol du corps par les disciples de Jésus. Dans tout cela, quelle est la visée de l’évangéliste? Elle est d’abord eschatologique dans un langage apocalyptique : affirmer la puissance de Dieu qui fait triompher son fils malgré tous les stratèges humains. Elle est aussi polémique pour réfuter le mensonge répandu dans les milieux juifs pour expliquer le tombeau vide.

Ce récit a-t-il des chances d’être historique? Nous n’avons aucune donnée tant interne qu’externe pour en soutenir l’historicité. Le plus grand obstacle à l’historicité est l’absence de la garde du tombeau chez tous les autres évangélistes. Même plus. La présence de gardes rendrait tout à fait inintelligible ce que racontent Marc, Luc et Jean, où le seule obstacle à l’entrée des femmes au tombeau est la pierre; s’il y avait eu des gardes, les femmes n’auraient même pas pu penser y entrer.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. La requête faite à Pilate (Mt 27, 62-64)
      1. Indication de temps
      2. Les gens impliqués
      3. Le souvenir de Jésus et ce qu’il a dit
      4. Une requête formulée par crainte concernant les disciples
    2. Pilate accepte la requête
    3. Conclusion sur le récit des gardes dans la scène de la résurrection (Mt 28, 2-4.11-15)
  3. Analyse
    1. La structure de la narration matthéenne de l’ensevelissement et le récit du garde-au-sépulcre
      1. Un récit consécutif à l’origine
      2. Une histoire tirée de la même collection de matériel populaire d’où proviennent les autres ajouts de Matthieu au récit de la passion
      3. Une histoire que Matthieu a conservée sous une forme moins développée que l’évangile de Pierre
      4. La visée fondamentale du récit du garde
    2. L’historicité du récit matthéen du garde au sépulcre

  1. Traduction

    La traduction du texte grec est la plus littérale possible afin de permettre la comparaison des mots utilisés.

    Luc 23Matthieu 27Évangile de Pierre 8
    56b Et, bien sûr, au sabbat, elles se reposèrent selon le commandement.62 Puis, le lendemain, qui est le jour après la préparation, se rassemblèrent les grands prêtres et les Pharisiens chez Pilate28 Les scribes, les pharisiens et les anciens se rassemblèrent, parce qu'ils avaient appris que tout le peuple murmurait et se frappait la poitrine, disant: « Si ces signes inouïs se sont produit à sa mort, voyez comme il était juste ! »
    63 disant : « Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit encore vivant : "Après trois jours, je suis réveillé". 29 Inquiets (plus particulièrement les anciens) et ils vinrent trouver Pilate et le suppliant et disant:
    64 Ordonne donc que soit surveillé le sépulcre jusqu’au troisième jour, de peur que, étant venus, ses disciples le dérobent et disent au peuple : "il s’est réveillé des morts", et cette dernière imposture serait pire que la première. »30 « Donne-nous des soldats pour surveiller son tombeau pendant trois jours, de peur que ses disciples, étant venus, ne viennent le dérober, que le peuple accepte qu’il s’est réveillé des morts et ne cherche à nous nuire. »
    65 Pilate leur déclarait : « Vous avez un garde. Allez, surveillez comme vous savez (comment) ».31 Puis, Pilate leur donna le centurion Petronius avec des soldats pour garder le sépulcre. Et avec ceux-ci, les anciens et des scribes vinrent au tombeau.
    66 Puis, eux étant allés, ils surveillèrent le sépulcre, ayant scellé la pierre avec le garde.32 Et ayant roulé une grande pierre, tous ceux qui étaient là, ensemble avec le centurion et les soldats, la placèrent sur l’entrée du tombeau.
    [28, 2 (le sabbat, au sépulcre) Et voici un grand tremblement de terre arriva. Car un ange du Seigneur étant descendu du ciel et étant venu, il roula la pierre et il était assis au-dessus d’elle.33 Et ils y apposèrent sept sceaux de cire; et ayant dressé là une tente, ils (le) surveillèrent.
    28, 3 Puis, était son apparence comme un éclair, et son vêtement blanc comme neige.9, 34 Mais tôt quand le sabbat commença, une foule arriva de Jérusalem et des environs pour voir le tombeau scellé.
    28, 4 Puis, à cause de la peur de lui, tremblèrent ceux qui étaient gardant et ils devinrent comme des morts.][9, 35 Puis, dans la nuit où le jour du Seigneur commença, pendant que les soldats le surveillaient, deux par deux pour chaque veille, il y eut une grande voix dans le ciel;
    [28, 11 (après que les femmes eurent rencontré Jésus ressuscité et reçurent la demande d’aller vers ses frères, les disciples) : Puis, elles marchant, voici quelques uns des gardes étant allés vers la ville, ils rapportèrent aux grands prêtres toutes choses qui étaient arrivés. 9, 36 et ils virent s'ouvrir les cieux et deux hommes avec un grand rayonnement étaient descendus de là et s’étaient approchés du sépulcre.
    28, 12 Et s’étant rassemblés avec les anciens, en plus ayant pris une décision, ils donnèrent beaucoup de pièces d’argent aux soldats, 9, 37 Puis, cette pierre-là, qui avait été placée sur la porte, roula d'elle même, et couvrit une distance sur le coté, et le sépulcre s'ouvrit et les deux jeunes hommes entrèrent.
    28, 13 disant : « Dites que ses disciples, étant venus de nuit, le dérobèrent, nous étant endormis.10, 38 Et alors, les soldats, ayant vu, réveillèrent le centurion et les anciens (car eux aussi étaient présents, surveillant).
    28, 14 Et si cela est entendu par le gouverneur, nous-mêmes nous le persuaderons et nous vous ferons sans soucis. »10, 39 Et alors qu’ils leur racontaient ce qu'ils avaient vu, de nouveau ils virent trois mâles qui étaient sortis du sépulcre, deux d'entre eux soutenant l’autre, et une croix les suivant,
    28, 15 Et eux, ayant pris les pièces d’argent, ils firent comme ils avaient été enseignés. Et ce propos-là a été répandu chez les Juifs jusqu’à ce jour.10, 40 et la tête des deux atteignait le ciel, puis celle de celui qu’on ramenait dehors par la main dépassant les cieux.
    10, 41 Et ils entendaient une voix des cieux disant : « As-tu fait la proclamation à ceux qui dorment ? »
    10, 42 Et une obéissance fut entendue de la croix: « oui ».
    11, 43 Et alors ces gens cherchaient une approche commune pour partir et clarifier ces choses pour Pilate;
    11, 44 et alors qu’ils en débattaient encore, là apparaît encore les cieux ouverts et un homme quelconque étant descendu et étant entré dans le tombeau.
    11, 45 Ayant vu ces choses, ceux qui étaient autour du centurion se hâtèrent de nuit vers Pilate (ayant quitté le sépulcre qu’ils surveillaient) et décrivirent toutes les choses qu’ils avaient en effet vus, étant grandement tourmentés et disant : « Vraiment il était fils de Dieu ».
    11, 46 En réponse, Pilate dit: « Je suis pur du sang du fils de Dieu, mais c’était pour vous que cela semblait (la chose à faire).
    11, 47 Alors tous, s'étant approchés, le suppliaient et l’exhortaient à ordonner au centurion et à ses soldats de ne dire à personne ce qu'ils avaient vu.
    11, 48 « Car », dirent-ils, « il vaut mieux pour nous, d’être débiteur de la dette du plus grand péché devant Dieu, que de tomber aux mains du peuple juif et d'être lapidés. »
    11, 49 Et ainsi Pilate ordonna au centurion et aux soldats de ne rien dire.]

  2. Commentaire

    Marc ne nous dit rien de ce qui s’est passé entre le début du sabbat le vendredi soir et le dimanche de Pâques, quand les femmes trouvent le tombeau vide. Luc interprète le silence de Marc comme signifiant que les femmes se sont reposés, comme l’exige la loi, faisant de celles-ci des femmes pieuses, à l’image de toutes ces figures pieuses qui amorcent son évangile, incluant l’enfant Jésus qui se rend au temple de Jérusalem. C’est une forme d’inclusion autour de la figure de Jésus, lui-même très respectueux de la loi. Chez Matthieu, il y a aussi une forme d’inclusion comme nous l’avons déjà fait remarquer : dans la séquence ensevelissement-résurrection il y a cinq épisodes qui font écho aux cinq épisodes du récit de l’enfance. Les deux épisodes sur les gardes sont probablement tirés d’une collection de récits populaires d’où nous viennent également le suicide de Judas, le rêve de la femme de Pilate, le lavement des mains de Pilate, les phénomènes extraordinaires à la mort de Pilate. L’évangile de Pierre, en plus de s’inspirer de l’évangile de Matthieu, a probablement utilisé également cette collection. Les récits autour des gardes du tombeau sont centrés sur la confirmation miraculeuse par Dieu de la victoire de Jésus. C’est ce que nous verrons maintenant en détail.

    1. La requête faite à Pilate (Mt 27, 62-64)

      1. Indication de temps

        L’évangile de Pierre situe cette requête avant le début du sabbat (9, 34), ce qui signifierait tard le vendredi après-midi selon le calendrier juif, ou encore tôt le samedi matin selon le calendrier grec. Étant donné cette imprécision, on ne peut rien conclure. Pour Matthieu, la requête a lieu après la préparation, i.e. le jour du sabbat. Cette variation suggère que le récit originel sur les gardes ne contenait pas d’indication précise de temps, et chaque évangéliste a insérée la scène au moment qui lui convenait.

      2. Les gens impliqués

        « Se rassemblèrent les grands prêtres et les Pharisiens ». Les grand prêtres reviendront plus loin avec les anciens (28, 11-12). Nous sommes devant les adversaires traditionnels de Jésus. Ce qui surprend, c’est la présence des Pharisiens qui n’ont jamais été associés directement à la mort de Jésus. Et comme ils sont également présents dans l’ÉvP, on peut penser qu’ils font partie du récit originel des gardes. De plus, on peut penser que ce récit a été formulé à une période où les Pharisiens présentaient l’opposition principale à la communauté chrétienne, ce qui suggère une date après l’an 70. Enfin, notons deux choses sur l’ÉvP : le fait qu’il utilise le même verbe « se rassemblèrent », qu’on a chez Matthieu, trahit une certaine connaissance de cet évangile; ensuite, en décrivant une série d’activités pour sceller la tombe tout en maintenant qu’il s’agit du jour du sabbat, l’auteur de l’ÉvP démontre une méconnaissance des lois du sabbat, ce qui permet de douter qu’il soit un juif chrétien.

      3. Le souvenir de Jésus et ce qu’il a dit

        • « Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet imposteur (planē) a dit encore vivant : "Après trois jours, je suis réveillé" ». C’est surprenant d’entendre « Seigneur » dans la bouche des autorités juives qui s’adressent à Pilate, un geste de politesse totalement absent des récits de la passion. De plus, planē (imposteur) n’apparaît nulle part ailleurs dans les récits synoptiques de la passion. Comme cette dernière expression apparaît dans le Talmud pour désigner Jésus, nous avons une indication que ce récit des gardes est une création tardive.

        • « Après trois jours, je suis réveillé ». Nulle part dans l’évangile de Matthieu on a cette expression dans la bouche de Jésus qui parle plutôt de troisième jour : dans l’annonce de la passion, Jésus dit que le fils de l'homme se réveillera le troisième jour. De plus, dire « après trois jours » nous amène au lundi. Peut-être ne faut-il pas insister sur le sens exact des mots, et considérer non pas le moment où c’est prononcé, mais l’ensemble du récit de la passion. Par contre, ce qui surprend tout à fait, c’est de constater que les chefs des prêtres et les Pharisiens comprennent parfaitement que l’expression « après trois jours » désigne la résurrection de Jésus, alors que même les disciples semblent n’avoir rien compris avant la résurrection. Tout cela favorise l’idée que le récit a été formulé dans un contexte où les chrétiens ont déjà proclamé la résurrection, et leurs adversaires comprennent de quoi il s’agit.

      4. Une requête formulée par crainte concernant les disciples

        • « Ordonne (keleuein) donc que soit surveillé le sépulcre jusqu’au troisième jour, de peur que, étant venus, ses disciples le dérobent et disent au peuple : "il s’est réveillé des morts", et cette dernière imposture serait pire que la première ». C’est le même verbe « ordonner » (keleuein) que Matthieu a utilisé plus tôt pour décrire le geste de Pilate qui ordonna qu’on remette le corps à Joseph. La requête est pour trois jours, donc limitée dans le temps, ce qui facilite une réponse positive. Il y a quelque chose de sarcastique dans le récit de Matthieu : les autorités juives, qui ont considéré comme fausse la prédication de Jésus, prennent maintenant au sérieux une de ces prétentions sur sa mort. Dans l’évangile de Pierre on retrouve la même idée et une formulation semblable : on craint que les disciples viennent dérober le corps. Mais la finale est un peu différente : les autorités juives craignent le peuple qui pourrait lui vouloir du mal.

        • Posons la question : ce que raconte ce récit est-il plausible? Ou encore, est-il vraisemblable que Pilate aurait agi pour empêcher une telle exaction? Notons que la violation des lieux de sépulture n’était pas inhabituel dans l’Antiquité, soit pour des raisons honnêtes, comme déplacer un corps vers un meilleur lieu de sépulture, soit pour des raisons malhonnêtes, comme le vol d’objets précieux ou pour exercer la sorcellerie ou la magie; le cas qui nous intéresse tombe dans cette dernière catégorie. Il vaut la peine de mentionner ici cette plaque de marbre (61 cm x 38 cm) trouvée à Nazareth (mais provenant probablement d’ailleurs) au 19e s., écrite en grec, mais probablement traduite du latin, et portant le titre : Diatagma Kaisaros (Édit de César). Les experts datent cette inscription dans la période qui va de l’an 50 av. JC à l’an 50 ap. JC, et probablement au moment où l’empereur Auguste régnait. Son but est de déclarer que les sépulcres et les tombeaux doivent demeurer intacts à perpétuité, et ceux qui violent ces lieux doivent être traînés en justice et punis; on ne peut pas bouger un corps sans raison valable. Il n’en fallait pas plus pour que certains biblistes émettent l’idée farfelue qu’on aurait ici une réponse de l’empereur à un rapport de Pilate sur la découverte du tombeau vide de Jésus et du grabuge qui s’en suivit entre les disciples de Jésus et les Juifs. On n’a aucune donnée sur un rapport quelconque de Pilate, ou d’un intérêt quelconque de Rome sur cette question. Quoi qu’il en soit, cette inscription offre un arrière-plan à l’histoire des gardes : d’une part, elle rappelle qu’on prenait au sérieux la possibilité de violer un lieu de sépulture, et d’autre part, elle montre le côté ridicule de la peur des Juifs que des disciples, qui ont fui au moment de l’arrestation de Jésus, aurait eu le courage par la suite le courage d’affronter l’édit et de dérober le corps de Jésus.

    2. Pilate accepte la requête

      • « Donne-nous (parididomai) des soldats… Puis, Pilate leur donna (parididomai) le centurion Petronius avec des soldats » (ÉvP 8, 30-31). Le même verbe (donner) est utilisé dans l’évangile de Pierre pour la demande et la réponse à la demande, et comme c’est le même verbe utilisé quand on « livra » ou « donna » Jésus aux autorités, le récit comporte une note ironique. Le centurion reçoit un nom, Petronius, un nom très latin, mais ce dernier ne prononcera aucune parole.

      • « Vous avez (echete) un garde (koustōdian). Allez, surveillez comme vous savez (comment) » (Mt 27, 65). Quel est le sens de « vous avez un garde ». Certains biblistes ont pensé que Pilate aurait dit aux autorités religieuses : « Vous avez déjà des gardes qui vous servent, prenez l’un d’eux ». C’est mal comprendre le texte de Matthieu : on n’aurait pas été voir Pilate, si on pouvait utiliser sa propre garde, et le terme même de koustōdia est un latinisme qui n’apparaît qu’ici et convient à un préfet romain assignant des troupes. Ce que les autorités religieuses demandent, c’est de disposer d’un soldat romain pour surveiller le sépulcre. Ainsi, quand la résurrection aura lieu, le lecteur de Matthieu reconnaîtra que Dieu s’est moqué à la fois de la puissance romaine et juive.

      • « Puis, eux étant allés, ils surveillèrent le sépulcre, ayant scellé la pierre avec le garde » (Mt 27, 66); « Et ils y apposèrent sept sceaux de cire; et ayant dressé là une tente, ils (le) surveillèrent » (ÉvP 8, 33). Matthieu et l’évangile de Pierre parlent tous les deux du geste de sceller le sépulcre pour le protéger. Et dans les deux cas, on applique de la cire sur la pierre, si bien qu’ouvrir le tombeau impliquerait de briser le sceau. L’ÉvP parle de sept sceaux, un chiffre qui pourrait avoir une symbolique spéciale comme en Ap 5, 1-5 qui parle d’un rouleau scellé de sept sceaux, qui ne peut être ouvert que par le lion de la tribu de Judas : cela rend son ouverture plus difficile, mais démontre la puissance de Dieu qu’aucune précaution humaine ne peut restreindre.

    3. Conclusion sur le récit des gardes dans la scène de la résurrection (Mt 28, 2-4.11-15)

      • « (alors que le sabbat commence à poindre et que les femmes arrivent au tombeau) Et voici un grand tremblement de terre arriva. Car un ange du Seigneur étant descendu du ciel et étant venu, il roula la pierre et il était assis au-dessus d’elle. Puis, était son apparence comme un éclair, et son vêtement blanc comme neige. Puis, à cause de la peur de lui, tremblèrent ceux qui étaient gardant et ils devinrent comme des morts ». Alors que l’évangile de Pierre présente le récit de la garde du tombeau comme une unité, et qui sera suivi par celui des femmes venant au tombeau, Matthieu entremêle les deux récits. Pour les démêler, il faut considérer ce qu’il ajoute au récit de Marc. Tout d’abord, alors que ce dernier décrit les femmes comme arrivant tôt le dimanche matin, pour trouver le tombeau déjà ouvert et un jeune homme assis à l’intérieur, Matthieu raconte plutôt que les femmes sont venues tard le samedi soir et, alors qu’elles arrivent au sépulcre, assistent à un tremblement de terre et voient un ange ressemblant à un éclair descendre du ciel pour rouler la pierre. Et de manière ironique, alors que la terre « tremble », les gardiens « tremblent »; alors qu’ils sont responsables de surveiller le « mort », ils deviennent comme « mort ». L’évangile de Pierre comporte des similitudes et des différences par rapport à celui de Matthieu :
        • La scène se passe également le soir où se termine le sabbat et commence le « jour du Seigneur »
        • Par contre, la scène commence avec un cri venant du ciel qui s’ouvre et deux anges mâles qui en descendent
        • Quant à la pierre, elle roule par elle-même sur le côté pour laisser entrer les anges
        • Enfin, les soldats réveillent le centurion et les anciens pour raconter ce qu’ils ont vu
        Mais l’évangile de Pierre présente une scène qui lui est unique
        • Les deux anges mâles, dont la tête atteint le ciel, sortent du sépulcre le Christ dont la tête est encore plus élevée
        • Ils sont suivis par une croix qui parle pour rassurer les cieux que ceux qui se sont endormis ont également reçus la proclamation

      • Voici quelques uns des gardes étant allés vers la ville, ils rapportèrent (apaggellein) aux grands prêtres toutes choses qui étaient arrivés (ta ginomena). Et s’étant rassemblés (synagein) avec les anciens, en plus ayant pris une décision (symboulion lambanein), ils donnèrent beaucoup de pièces d’argent (argyrion) aux soldats… ». Tout le vocabulaire de Matthieu est une réutilisation ce qu’il a écrit plus tôt pour créer une inclusion : le centurion qui, en voyant ce qui est arrivé (ta ginomena) a proclamé sa foi (27, 54), les grands prêtres qui s’étaient rassemblés (synagein) plus tôt pour prendre une décision (symboulion lambanein) pour condamner Jésus (26, 3), et ce qui a amené Judas à rapporter l’argent (argyrion). Pour Matthieu, les autorités juives continuent à être cohérentes dans leur fourberie.

      • « Dites que ses disciples, étant venus de nuit, le dérobèrent, nous étant endormis. Et si cela est entendu par le gouverneur, nous-mêmes nous le persuaderons et nous vous ferons sans soucis. Et eux, ayant pris les pièces d’argent, ils firent comme ils avaient été enseignés. Et ce propos-là a été répandu chez les Juifs jusqu’à ce jour ». Le lecteur de Matthieu ne devait pas être surpris de cette fourberie, car l’évangéliste a raconté au procès de Jésus comment les autorités religieuses ont recherché des faux témoignages pour le mettre à mort : tout comme a recouru au mensonge pour le mettre à mort, on recourt maintenant au mensonge pour tuer sa mémoire. Et tout comme Judas a pris l’argent (26, 15), les soldats prennent l’argent pour agir selon les instructions reçues. La scène se termine avec la référence aux « Juifs » qui ont répandu la fausse histoire. C’est ici une des occurrences dans les synoptiques où l’expression « les Juifs » désigne un groupe étranger et hostile, reflétant une période où les disciples de Jésus ne se considéraient plus comme des Juifs.

      • Le récit de ÉvP 11, 43-49 est beaucoup plus élaboré. Ceux qui surveillaient le tombeau (soldats et anciens) se rendent immédiatement chez Pilate, même s’il fait nuit, pour raconter ce qu’ils ont vu, incluant leur compréhension que tout cela montre qu’il était fils de Dieu, une confession de foi. La réponse de Pilate montre qu’il admet cette confession de foi, tout en rappelant que la responsabilité de la mort de Jésus revient aux Juifs. Pourtant, l’acceptation de cette confession ne l’empêche pas d’être d’accord avec eux pour garder le silence sur toute l’affaire. Ainsi, pour l’ÉvP, tant les autorités juives que romaines sont malhonnêtes et trompent le peuple.

  3. Analyse

    1. La structure de la narration matthéenne de l’ensevelissement et le récit du garde-au-sépulcre

      1. Un récit consécutif à l’origine

        • Deux indices facilement observables démontrent qu’à l’origine l’épisode de la garde du tombeau constituait un seul récit consécutif :
          1. C’est un seul récit consécutif que présente l’évangile de Pierre, et on comprendrait mal pourquoi l’auteur se serait donné la peine de coudre ensemble les divers morceaux de Matthieu et d’en faire ensuite une préface au récit des femmes au tombeau
          2. Quand on enlève du récit du tombeau chez Matthieu tout ce qui vient de Marc, on obtient un récit complet sur la garde du tombeau

        • Mais alors, pourquoi Matthieu aurait-il scindé un récit originel consécutif pour l’imbriquer dans une structure plus complexe? Pour répondre à cette question, il faut regarder l’ensemble de l’évangile, et plus particulièrement son récit de l’enfance : tout comme il a organisé le récit de l’enfance en cinq épisodes, alternant les épisodes favorables à Jésus avec ceux défavorables, chaque épisode comportant une référence à l’Écriture, de même il a construit l’ensemble ensevelissement-résurrection en cinq épisodes, alternant les épisodes favorables à Jésus avec ceux défavorables. Appelons A les épisodes favorables (en majuscule, le personnage principal), et B les épisodes défavorables (en caractère foncé, le personnage principal).

          Partie 1 : Le récit de la naissance
          A11, 18-25(Is 7, 14)Premier rêve de JOSEPH où un ange lui révèle que l’enfant à naître de Marie est le messie
          B12, 1-12(Mi 7, 5)Les mages rencontrent Hérode, les grands prêtres, et les scribes, qui donnent de l’information, mais en fait complotent contre Jésus; les magent trouve l’enfant et sa mère à Bethléem et offrent leur révérence; ils repartent par un autre chemin
          A22 13-15(Os 11, 1)Deuxième rêve de JOSEPH où un ange demande de partir en Égypte avec l’enfant et sa mère
          B22, 16-18(Jr 31, 15)Hérode tue les enfants mâles de Bethléem dans un effort infructueux de tuer Jésus
          A32, 19-23(Is 4, 3?)Troisième rêve de JOSEPH où un ange demande de quitter l’Égypte pour Nazareth, car ceux qui cherchaient à atteindre à la vie de l’enfant sont morts

          Partie 2 : Le récit de l’ensevelissement-résurrection
          A127, 57-61L’ensevelissement par Joseph, un DISCIPLE, avec des FEMMES DISCIPLES qui observent
          B127, 62-66Les chefs des prêtres et les Pharisiens obtiennent de Pilate un garde de surveillance pour protéger le sépulcre des prétentions de Jésus de se réveiller
          A228, 1-10Les FEMMES DISCIPLES font au sépulcre; un tremblement de terre; un ange descend du ciel et roule la pierre; les gardes tremblent et deviennent comme morts; un ange fait une révélation aux femmes qui doivent l’annoncer aux DISCIPLES; les femmes voient Jésus
          B228, 11-15Le garde de surveillance annonce toutes ces choses aux grands prêtres, qui, en accord avec les anciens, les soudoient avec des pièces d’argent pour qu’ils racontent faussement que les disciples ont dérobé le corps
          A328, 16-20Sur une montagne de Galilée Jésus apparaît aux onze DISCIPLES et les envoie en mission vers toutes les nations

          Comme on peut le constater, les épisodes positifs (A) ont été enchevêtrés avec les épisodes négatifs (B) dans un schéma : positif-négatif-positif-négatif-positif. Cette structure dans le récit ensevelissement-résurrection soutient l’idée que l’arrangement actuel chez Matthieu de l’histoire de la garde du tombeau ne représente pas la séquence originelle. En créant cet écheveau, Matthieu a dû s’écarter de la séquence de Marc qui a utilisé l’ensevelissement comme une scène de transition entre la crucifixion et la résurrection; chez Matthieu, l’ensevelissement est le début d’une séquence qui pointe vers la résurrection. Et dans l’alternance des épisodes positifs et négatifs, l’accent est sur les épisodes positifs : les épisodes négatifs ne sont là que pour mettre en valeur la puissance de Dieu.

      2. Une histoire tirée de la même collection de matériel populaire d’où proviennent les autres ajouts de Matthieu au récit de la passion

        • Nous avons déjà fait remarquer que Matthieu complète de temps en temps le récit qu’il reçoit de Marc avec des récits populaires marqués par une réflexion d'une imagination très colorée sur la mort de Jésus : parler de récits populaires signifie seulement qu’ils ont été véhiculés par d’autres voies que la prédication missionnaire ou la catéchèse baptismale. On peut penser à la scène du suicide de Judas et l’achat d’un champ avec l’argent de la trahison, celle du rêve de la femme de Pilate et de la description du lavement des mains de Pilate, celle du quatrain poétique (tremblement de terre, rochers qui se fendent, tombeaux qui s’ouvrent, morts qui sortent) sur les événements accompagnant la mort de Jésus. La scène du garde au tombeau appartient à cette collection. Mais notons son caractère très anti-juif avec les grands prêtres, les Pharisiens et les anciens présentés comme des fourbes.

        • L’idée d’un récit populaire est renforcée par la présence d’un parallèle dans l’évangile apocryphe de Pierre où Pilate dit aussi qu’il est innocent du sang du juste, où la résurrection est proclamée aux déjà-endormis, tout comme les déjà-endormis se réveillent chez Matthieu. L’idée d’un récit populaire est aussi renforcée par le parallèle avec le récit de l’enfance qui présente également des scènes populaires, comme les révélations en rêve par un ange et l’histoire des mages qui reçoivent une révélation céleste à travers une étoile qui se pose sur Bethléem.

        • Mais n’allons pas croire que Matthieu a pris seulement de la colle et des ciseaux pour insérer ces récits populaires dans l’évangile qu’il reçoit de Marc. Il a pris le temps de les repenser et de les reformuler pour donner au résultat final une unité de propos et de style.

      3. Une histoire que Matthieu a conservée sous une forme moins développée que l’évangile de Pierre

        • Nous avons déjà fait remarquer que l’évangile de Pierre a conservé la forme originelle du récit du garde, alors que Matthieu l’a scindé. De plus, la version de ÉvP est beaucoup plus longue, due d’une part au fait qu’elle reflète l’évolution du récit au 2e s., et d’autre part au fait qu’elle connaissait probablement par un lointain souvenir le récit de Matthieu et l’aurait combiné avec le récit bien connu.

        • Voici une liste possible d’emprunts à Matthieu qu’on trouve dans l’évangile de Pierre.

          • L’expression « Vraiment, fils il était de Dieu » (ÉvP 11, 45) est beaucoup plus près de celle de Matthieu « Vraiment, fils de Dieu était celui-là », que celle de Marc « « Vraiment, cet homme-là était fils de Dieu ».
          • L’ÉvP parle trois fois des anciens dans son récit de la passion, un terme également très utilisé par Matthieu dans le même cadre : Mt = 7; Mc = 3; Lc = 1; Jn = 0.
          • La situation de ceux qui dorment (« As-tu fait la proclamation à ceux qui dorment ? » ÉvP 10, 41) est probablement un écho de Mt 27, 52 (« plusieurs corps de des saints qui avaient été endormis furent réveillés).
          • L’ÉvP a probablement entendu parler au moins vaguement du lavement des mains de Pilate et de sa déclaration de non responsabilité dans la mort de Jésus (Mt 27, 24), qu’il reprend à deux moments, 1,1 pour le lavement des mains, et 11, 46 pour la déclaration de non responsabilité

        • Par contre, on trouve dans l’évangile de Pierre des éléments absents de Matthieu et qui soutiennent l’idée qu’il avait en sa possession un récit beaucoup plus développé des gardes au tombeau.
          • L’épisode contient 22 versets, contre 10 chez Matthieu, donc présente un récit plus développé
          • Le centurion a un nom, Petronius
          • On parle de sept sceaux
          • La pierre roule d’elle-même
          • Il y a la présence de figures gigantesques
          • La croix parle
          • La confession par les autorités juives de Jésus comme fils de Dieu
          • Leur peur du peuple

        • Un autre fait vient soutenir l’idée que l’auteur de l’évangile de Pierre connaissait deux versions de l’épisode du garde au tombeau. On trouve dans le codex Bob(b)iensis (version vieille latine du 4e ou 5e s., mais probablement une copie d’un archétype du 2e ou 3e s.) de Mc 16, 3/4 une addition latine : « Soudainement à la troisième heure du jour, l’obscurité vint sur toute la terre, et des anges descendirent du ciel; et s’élevant dans l’éclat brillant du Dieu vivant, ils montèrent avec lui; et aussitôt la lumière revint ». Nous avons ici un parallèle de ÉvP 9, 36 (deux hommes au grand rayonnement qui descendent du ciel); 10, 39-40 (les trois hommes, dont la tête montent jusqu’au ciel, sortent du sépulcre) dans un contexte semblable. Il est possible que le récit de ce codex était attaché originellement à l’heure où Jésus meure, quand l’obscurité vint sur toute la terre, et que les anges vinrent pour enlever Jésus de la croix. Dans ce cas, ÉvP aurait combiné cette scène avec celle des gardes au sépulcre.

        • En plus des emprunts à un récit populaire et à l’évangile de Matthieu, l’évangile de Pierre reflète aussi des touches personnelles de l’auteur.
          • L’expression « Jour du Seigneur »
          • La fixation à la fin du vendredi, avant le début du sabbat, du moment où la requête fut adressée à Pilate, alors que le récit originel n’avait pas de date précise
          • La fréquence de l’expression « les Juifs »

      4. La visée fondamentale du récit du garde

        Cette visée prend trois directions

        1. Une visée polémique. Il réfute le bobard que les disciples de Jésus auraient dérobé son corps. Cet accent est probablement apparu tardivement dans le récit du garde, au moment où les Juifs ont commencé à décrire Jésus comme un imposteur et qu’il y avait des conflits permanents entre les missionnaires chrétiens et les enseignants juifs d’affiliation pharisienne.

        2. Une visée apologétique. Car le récit montre que Jésus respecte sa parole : « Après trois jours, je suis réveillé »; dès lors, il n’y plus de doute sur la vérité de la parole qui est prêché à toutes les nations jusqu’à la fin des temps.

        3. Une visée eschatologique avec un imaginaire apocalyptique. Le message proclame le triomphe du fils de Dieu contre ses ennemis, ceux qui apparaissaient comme des chefs tout puissants et les plus hautes autorités religieuses; à travers des phénomènes cosmiques on a la dramatisation de la grande puissance de Dieu que ne peuvent arrêter les obstacles humains.

    2. L’historicité du récit matthéen du garde au sépulcre

      • Quand on discute de l’historicité d’un récit, c’est une mauvaise méthode de déclarer d’entrée de jeu comme non historique un récit, parce qu’il contient du surnaturel, comme ici avec l’ange qui descend du ciel pour rouler la pierre; un tel principe écarterait au point de départ toute discussion sur la résurrection. De même, ce n’est pas parce qu’un récit est étiqueté comme histoire populaire ou comme ayant une visée apologétique qu’il doit être rejeté d’emblée comme une fabrication. Enfin, ce n’est pas une meilleure méthode qu’ont utilisé certains biblistes qui, après avoir examiné par exemple la scène de corruption des gardes pour répondre une fausse nouvelle, ont décidé que la scène était absurde, et donc non historique; au contraire, si on examine tout le récit pour lui-même, ses éléments sont tout à fait plausibles.

      • Par contre, un argument majeur contre son historicité est non seulement l’absence de garde au sépulcre chez tous les autres évangiles, mais le fait que leur présence aurait rendu leur récit inintelligible; en effet, le seul obstacle à l’entrée des femmes au tombeau est la pierre, et s’il y avait eu des gardes, les femmes n’auraient même pas pu penser y entrer. On pourrait aussi signaler d’autres éléments invraisemblables, quoique mineurs, comme le fait que les autorités juives connaissaient les paroles de Jésus sur sa résurrection et l’auraient bien interprétées, alors que ses propres disciples n’ont clairement rien compris. Certains biblistes ont essayé d’imaginer un récit préévangélique où un Joseph d’Arimathée aurait pris des précautions pour protéger le sépulcre, et ce récit préévangélique auraient évolué pour devenir le récit qu’on a chez Matthieu. Mais ni Matthieu, ni ÉvP, qui présentent cet épisode de la garde du tombeau, ne font de lien entre Joseph et cet épisode. Il vaut mieux reconnaître que nous n’avons aucune donnée tant interne qu’externe pour soutenir l’historicité de cette scène, tout comme pour d’autres scènes de Matthieu, comme le massacre des enfants de Bethléem ou la fuite en Égypte de l’enfant Jésus.

      • Ceci étant dit, tout cela n’enlève pas sa valeur au récit qui a avant tout une visée eschatologique dans un cadre apocalyptique, i.e. la dramatisation de la puissance de Dieu par laquelle la cause de son fils sort victorieuse de toute l’opposition humaine, et qui permet l’envoie en mission avec ces mots : « Voici! Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».

 

Brown v.2: Acte 4 - #40 L’ensevelissement de Jésus, troisième partie : le jour du sabbat; le garde au sépulcre, pp 1284-1313 (version anglaise).


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