L'arrestation de Jésus, première partie : la rencontre initiale
(Mc 14, 43-46; Mt 26, 47-50; Lc 22, 47-48; Jn 18, 2-8a)


Sommaire

La description du rôle de Judas avant Gethsémani varie selon les évangiles. Chez Marc, Judas se rend chez les grands prêtres pour faire des arrangements, mais lors du dernier repas, il ne sera jamais clairement identifié par Jésus comme celui qui doit le livrer et on ne sait rien sur le moment où il quittera le groupe pour exécuter son plan. Matthieu ajoute quelques détails, comme les trente pièces d’argent pour livrer Jésus et le fait que Judas sait que Jésus a deviné que c’est lui qui le livrera. Luc met l’accent sur le mobile de Judas : Satan entra en lui. Jean, offre une version un peu différente, alors que le geste de Judas semble motivé par sa relation à l’argent et on obtient des détails sur le moment où Judas quitte la table pour exécuter son plan, après que Jésus eut donné des indications à Pierre et au disciple bien-aimé sur celui qui allait le livrer.

Le groupe venu l’arrêter est présenté de manière différente selon les évangiles. Le seul point commun est qu’il ne s’agit pas d’un groupe spontané venu lyncher Jésus, car ils ont reçu un mandat des autorités religieuses. Luc précise que ce groupe comprend des chefs de garde du Temple, et Jean une cohorte romaine et des gardes du Temple. Marc/Matthieu nomment les armes (glaives, bâtons) qu’il porte, Jean dit simplement qu’ils sont armés, Luc ne mentionne rien, sinon indirectement à travers une parole de Jésus.

La façon de présenter le rôle de Judas diverge également. Chez Marc, suivi par Matthieu, Judas va vers Jésus en le saluant du titre de Rabbi (Mon maître), une façon révérencieuse et habituelle de saluer quelqu’un dans le monde juif, avant de l’embrasser chaleureusement, comme cela est également attesté dans le même milieu. Matthieu fait précéder cette salutation de la manière grecque de saluer, « salut (chaire) », que connaît son auditoire grec. Luc abrège la scène, dit simplement qu’il s’approche pour l’embrasser, mais sans aucun détail, si bien qu’il n’est pas clair si Judas l’a vraiment embrassé. Jean ignore totalement ce baiser, sans qu’on sache pourquoi, et Judas demeure en retrait, tout à fait passif.

La réaction de Jésus varie également. Chez Marc, Jésus ne réagit tout simplement pas. Chez Matthieu, il interpelle Judas avec le titre de « ami », un terme qu’il est seul à utiliser et qui est apparu dans des paraboles pour désigner des gens qui auraient dû exprimer de la gratitude pour leur maître, mais ne l’ont pas fait. Luc, selon son habitude, adoucit les angles et colore la figure trop noire de Judas, alors que Jésus l’interpelle en l’appelant par son nom, comme la dernière perche tendue pour qu’il se repente. Jean construit un tableau totalement différent, en accord avec sa théologie sur la souveraineté de Jésus où se dernier prend l’initiative d’interpeller ses ravisseurs en leur demandant ce qu’ils cherchent, un thème qui amorce et termine sont évangile, et en s’identifiant avec le titre connu pour désigner Dieu dans l’Ancien Testament, ce qui amène ses ravisseurs au sol, comme lorsqu’on mentionne le nom de Dieu.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. Le portrait antérieur de Judas dans chaque évangile
    2. L’arrivée de Judas (Marc 14, 43a.44a; Mathieu 26, 47a.48a; Luc 22, 47a; Jean 18, 2)
    3. Le groupe de l’arrestation (Marc 14, 43b; Matthieu 26, 47b; [Luc 22, 52]; Jean 18, 3)
    4. L’identification de Jésus par le baiser de Judas (Marc 14, 44b; Matthieu 26, 48b-49; Luc 22, 47b)
    5. La réponse de Jésus au baiser (Matthieu 26, 50a; Luc 22, 48)
    6. L’identification de Jésus par lui-même (« Je suis ») en Jean 18, 4-8a
    7. L’arrestation de Jésus (Marc 14, 46; Matthieu 26, 50b)

  1. Traduction

    Les passages parallèles sont soulignés. Les parenthèses () indiquent les mots sous-entendus qu’il faut ajouter pour la bonne compréhension. Les mots en bleu indiquent ce qui est commun à Matthieu et Luc, tandis que les mots en rouge ce qui est commun à Matthieu, Luc et Jean.

    Mc 14Mt 26Lc 22Jn 18
    43 Et aussitôt, comme il parlait encore, survient Judas, l'un des Douze, et avec lui une foule avec des glaives et de bâtons, venant de la part des grands prêtres, des scribes et des anciens.47 Et comme il parlait encore, voici Judas, l'un des Douze, il vint, et avec lui une foule nombreuse avec des glaives et des bâtons, venant de la part des grands prêtres et les anciens du peuple.47Tandis qu'il parlait encore, voici une foule, et un nommé Judas, l'un des Douze, marchait devant eux;2 Mais Judas, qui le livrait, connaissait aussi ce lieu, parce que bien des fois Jésus s'y étaient réunis avec ses disciples. 3 Judas donc, ayant pris la cohorte et, provenant des grands prêtres et des Pharisiens, des gardes, il vient là avec des lanternes, des torches et des armes.
    44 Celui qui le leur livrait leur avait donné un signal, disant : "Celui à qui je donnerai un baiser, il est (la personne). Arrêtez-le et emmenez-le sous bonne garde."48 Or celui qui le leur livrait leur donna un signe, disant : "Celui à qui je donnerai un baiser, il est (la personne). Arrêtez-le."
    45 Et étant arrivé, s’étant aussitôt approché de lui, il dit : "Rabbi", et il l’embrassa chaleureusement.49 Et s’étant aussitôt approché de Jésus, il dit : "Salut, Rabbi", et il l’embrassa chaleureusement.et il vint près de Jésus pour l’embrasser.
    46 Mais ils mirent la main sur lui et l'arrêtèrent.50 Mais Jésus lui dit: "Ami, c’est pour cette raison que tu es ici." Alors, s’étant avancés, ils mirent la main sur Jésus et l'arrêtèrent.48 Mais Jésus lui dit: "Judas, avec un baiser tu livres le Fils de l'homme? "4 Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui advenir, sortit et leur dit: "Qui cherchez-vous?" 5 Ils lui répondirent: "Jésus le Nazôréen." Il leur dit: "Je (le) suis." Mais se tenant là avec eux il y avait aussi Judas, celui qui le leur livrait. 6 Alors quand Jésus leur eut dit: "Je (le) suis", ils reculèrent et tombèrent à terre. 7 Alors, de nouveau, il leur demanda: "Qui cherchez-vous?" Mais ils dirent: "Jésus le Nazôréen." 8 Jésus répondit: "Je vous ai dit que je (le) suis."

  2. Commentaire

    1. Le portrait antérieur de Judas dans chaque évangile

      1. Marc

        1. En 14, 1-2 il nous apprend que les chefs des prêtres et les scribes cherchent furtivement à tuer Jésus pour éviter la réaction de la foule. Par la suite (14, 10-11), il nous présente Judas allant chez les grands prêtres pour livrer Jésus, sans que le lecteur sache si Judas est au courant des intentions des autorités religieuses et le motif de son geste. Lors du dernier repas (14, 18-21), le nom de Judas n’est jamais mentionné, même si Jésus annonce que l’un d’eux le trahira, celui qui plonge avec lui la main dans le même plat. Aussi le lecteur pourrait facilement imaginer que Judas a accompagné les autres disciples à Gethsémani et être surpris de le voir arriver avec une bande armée. Et comme Marc ne mentionne pas que c’est un lieu habituel pour Jésus, le lecteur pourrait se demander également comment Judas connaissait ce lieu.

        2. Malgré tout, il ne faut pas trop mettre l’accent sur ces lacunes dans le récit de Marc. Car ses lecteurs auront aisément comblé ces lacunes avec leur imagination, d’autant plus qu’il devait exister un certain nombre de récits populaires sur Judas comme on le voit chez Matthieu.

      2. Matthieu

        Il ajoute un certain nombre de détails au récit qu’il reçoit de Marc. Tout d’abord, les anciens du peuple s’ajoutent aux grands prêtres (26, 3-5), et ensemble c’est dans le aulē (cour, palais) qu’ils en discutent, là où Jésus sera emmené devant Caïphe, et où Pierre le reniera. Ensuite, Mathieu ajoute qu’on a remis à Judas trente pièces d’argent pour son geste. Enfin, lors du dernier repas (26, 21-25), Jésus répondra explicitement à Judas : « Tu l’as dit », alors que ce dernier lui demande si c’est lui qui le trahira; ainsi, non seulement Jésus connaît le traitre, mais ce dernier sait que Jésus sait. Nous sommes ici devant la christologie de Matthieu.

      3. Luc

        Il suit Marc de près dans le complot (22, 2) des grands prêtres et des scribes contre Jésus. Mais il élimine l’intermède de la scène de l’onction de Jésus par une femme et passe à une version adaptée de la démarche de Judas auprès des grands prêtres; il mentionne l’argent (sans préciser la somme) et le motif de son action : Satan est entré en lui. Pour le dernier repas (22, 21-23), il suit Marc, mais de façon plus concise.

      4. Jean

        1. La comparaison de Jean avec les Synoptiques est compliquée par le fait que les scènes parallèles sont dispersées sur quelques chapitres. Prenons la scène de l’onction de Jésus par une femme qui se situe entre le complot des grands prêtres, deux jours avant la Pâque, et l’offre de Judas de ses services juste avant la Pâque chez Marc et Matthieu, mais qui a lieu chez Jean six jours avant la Pâque. De plus, chez Jean on connaît l’identité de celui qui proteste de ce gaspillage du parfum de grand prix, Judas, ainsi que de son motif : sa relation à l’argent qui est explicitée par son habitude de voler le contenu de la caisse commune.

        2. Lors du dernier repas, Jean mentionne Judas à deux reprises. Au tout début (13, 2), on apprend que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas le dessein de le livrer. Sur ce point, il est très près de Luc (22, 3) qui mentionne également Satan qui entre en Judas avant le repas. Plus tard, au cours du repas (13, 18-30), le récit de la prédiction de la trahison de Judas est beaucoup plus long alors que Jésus identifiera le traite aux yeux de Pierre et du disciple bien-aimé en donnant une bouchée à Judas. Après cette bouchée, Jean mentionne que Satan entra en lui et Jésus lui dit de faire vite ce qu’il avait à faire. Cette scène se termine avec le questionnement des disciples sur ce départ.

        3. Jean comble donc certaines lacunes de Marc, en particulier son départ lors du repas. Mais lui-même en introduit une ici : comment Judas peut-il obtenir si soudainement une cohorte sans arrangement préalable avec les grands prêtres?

    2. L’arrivée de Judas (Marc 14, 43a.44a; Mathieu 26, 47a.48a; Luc 22, 47a; Jean 18, 2)

      1. Chez Jean, Jésus ne prononce aucune parole dans ce jardin qui se situe au-delà du Cédron, et on a l’impression qu’il ne sert que de lieu de rendez-vous après que Jésus eut dit à Judas de faire vite ce qu’il avait à faire. À l’opposé, dans les récits synoptiques, même si Jésus a annoncé la trahison de Judas, il y a une touche de surprise très artistique avec son arrivée accompagné de gens armés.

      2. Chez Matthieu, on a une belle progression dans les verbes utilisés pour parler de l’heure et de l'homme qui va le livrer : voici que s’est approché l’heure (45), voici que s’est approché celui qui me livre (46), Judas vint (47). De plus, il introduit le mot idou (voici) qui apparaît pour la troisième fois dans cette scène de Gethsémani pour souligner le début de l’heure annoncée. C’est plus chaotique chez Marc qui exprime la réalisation de la prédiction avec son mot fétiche : aussitôt (euthys). Chez Luc, l’accent porte plutôt sur les disciples à qui Jésus avait demandé de prier pour ne pas entrer en épreuve (22, 46) et qui voient maintenant arriver une foule précédée de Judas : la grande épreuve vient de commencer.

      3. Pourquoi Judas est-il appelé « l’un des Douze » ou « celui qui le livrait », comme si l’appeler Judas n’était pas suffisant? Certains biblistes ont émis l’hypothèse que le récit évangélique avait d’abord été formé en commençant avec le récit de la passion, et donc il fallait introduire ce personnage, comme on le voit chez Luc avec l’expression « un nommé Judas » (22, 47); par la suite, avec l’expansion des récits évangéliques, ce nom lui serait resté. Si séduisante que paraît cette hypothèse, il est plus probable que ce titre de Judas était déjà fixé depuis longtemps par la tradition et reflétait le désarroi des chrétiens devant le fait que Jésus a été trahi par l’un de ceux qu’il a choisi.

    3. Le groupe de l’arrestation (Marc 14, 43b; Matthieu 26, 47b; [Luc 22, 52]; Jean 18, 3)

      1. Le portrait de Marc

        1. Matthieu suit étroitement le portrait de Marc. Cette foule qui vient vers Jésus ne constitue pas un attroupement spontané venu le lyncher, car elle a été mandatée par les autorités religieuses (venant de la part). De fait, il arrivait au sanhédrin de recruter dans la population des gens responsables de l’ordre à qui on donnait des armes.

        2. De quelles armes parle-t-on ici? Il y le machaira qu’on a traduit par glaive, qui est une arme militaire ou paramilitaire se plaçant dans un fourreau. Ensuite, on mentionne le xylos, qu’on a traduit par bâton, qui renvoie plutôt à quelque chose qu’on a saisi en hâte.

        3. Marc/Matthieu ne donne aucun indice qu’il y aurait pu avoir des gardes en permanence à Gethsémani, même si des gardes seront présents à la cour du grand prêtre lors du procès.

      2. Le portrait de Luc

        1. Quand il présente la foule qui arrive, Luc ne mentionne aucune arme. C’est par la suite, dans la bouche de Jésus, qu’on évoquera leurs armes quand il reprochera aux grand prêtres, aux chefs de garde et aux anciens d’être venus vers lui comme s’il était un bandit. Luc est seul à parler ici des chefs de garde (stratēgoi) (du Temple) qui devaient veiller au maintien de l’ordre. Mais cela a pour effet de nous offrir une scène où la présence des armes est tout à fait logique.

        2. Le récit de Luc avec cette foule comprenant des chefs de garde du Temple établit un pont entre celui de Marc/Matthieu où il a une foule et celui de Jean où il n’y pas de foule, mais des gardes qui jouent un rôle policier.

      3. Le portrait de Jean

        1. Judas arrive avec une cohorte (speira), donc 600 personnes. Notons qu’il ne la commande pas, mais joue seulement le rôle de guide. Certains biblistes ont débattu le fait d’une intervention romaine, et de la présence de tant de soldats, considérant tout cela comme improbable. Il est possible que nous soyons ici devant la mémoire confuse de la tradition qui se rappelait de la présence d’une cohorte dans le prétoire de Pilate.

        2. Dans le groupe venu l’arrêter, il y a également des gardes (hypēretēs) envoyés par les grands prêtres et les Pharisiens. C’est la dernière mention des Pharisiens et leur action lors du procès pourrait s’être exercée à travers le Sanhédrin. Mais pour la communauté johannique, les Pharisiens constituaient leurs ennemis principaux et l’évangéliste entend juxtaposer les ennemis du temps de Jésus et ceux du temps de la communauté.

        3. Le groupe venu l’arrêter arrive avec des lanternes, des torches et des armes. Le type d’arme n’est pas mentionné, sinon plus loin, quand Pierre dégainera son glaive (machaira) pour couper l’oreille du serviteur du grand prêtre. La présence des lanternes et des torches semble logique, car la scène se passe de nuit. Mais elle a aussi une valeur théologique, puisque Judas est entré dans le royaume de la nuit, et comme il n’a pas reconnu la lumière du monde, il doit recourir à une lanterne ou une torche.

        4. On pourrait poser la question : cette scène d’arrestation de Jésus chez Jean est-elle historique, théologique ou les deux? Le groupe qui procède à son arrestation comprend des troupes romaines et juives. La présence romaine pose problème, car, d’une part, les troupes romaines étaient très peu nombreuses, et d’autre part, on les voit mal intervenir pour ensuite remettre le prisonnier aux autorités religieuses juives. Mais il faut reconnaître qu’une intervention romaine n’est pas impossible, comme on le voit dans ce récit où un tribun de cohorte intervient pour protéger Paul de la foule de Juifs qui veut le lyncher (Actes 21, 27-36). De plus, pourquoi Jean aurait-il inventé un récit qui présupposait l’intervention de Pilate pour envoyer une cohorte, alors qu’il nous présente un portrait plutôt sympathique de Pilate qui cherche à le relâcher. Bref, on ne peut apporter de conclusion définitive sur cette question, même s’il faut admettre que la christologie de Jean entend affirmer l’autorité de Jésus à la fois sur les Romains et les Juifs.

        5. Terminons avec le rôle de Judas. On ne sait rien sur la façon dont il aurait pu comploter l’arrestation de Jésus avec les autorités religieuses; sa décision de livrer Jésus semble apparaître brusquement lors du repas. Son rôle semble se limiter à deux choses : 1) indiquer le lieu et le moment; 2) l’identifier parmi le groupe des disciples. On pourrait être surpris du fait que Jésus ait besoin d’être identifié, lui qui semble si populaire. Mais rappelons-nous que Jésus ne semble pas avoir beaucoup enseigné au Temple, et que c’est la première fois qu’on mentionne une foule hostile. Ajoutons à cela qu’il fait nuit, alors distinguer Jésus de ses disciples a du sens.

    4. L’identification de Jésus par le baiser de Judas (Marc 14, 44b; Matthieu 26, 48b-49; Luc 22, 47b)

      1. « et emmenez-le sous bonne garde (asphalōs) ». On a voulu donner diverses interprétations à asphalōs qui signifie : sûrement, avec certitude, et dont le nom asphaleia (sécurité) apparaît parfois couplé avec paix (voir 1 Thess 5, 3). Certains biblistes y voient un début de repentir de Judas qui diraient alors : prenez bien soin de lui; cette interprétation serait soutenue par le fait qu’il l’embrasse chaudement (kataphilein). Mais l’interprétation la plus solide est de considérer asphalōs comme signifiant : assurez-vous qu’il ne vous échappe pas, comme on le voit en Actes 16, 23 (ils les jetèrent en prison, en recommandant au geôlier de les garder avec soin (asphalōs) ). Matthieu n'a pas retenu cette phrase de Marc, car elle intervient trop tôt dans la scène.

      2. « Judas dit : "Rabbi" ». Le mot hébreu rab signifie « le grand » et rabbi : mon grand, et donc mon maître. Ce titre a déjà été utilisé dans les relations des disciples avec Jésus (Marc 9, 15; 11, 21). C’est une formule normale de respect en s’adressant à quelqu’un. Mais chez Matthieu, Jésus a déjà demandé à ses disciples de ne pas se faire appeler Rabbi (23, 8), et donc l’emploie de ce titre ici trahit le fait que Judas n’appartient plus au groupe des disciples.

      3. Chez Matthieu, Rabbi est précédé de « Salut (chaire) ». Chaire est la forme habituelle chez les Grecs de se saluer, comme aujourd’hui « Bonjour » en français. Comme l’auditoire de Matthieu parlait grec, il voyait ici une salutation tout à fait normale de la part de Judas. Mais on ne peut s’empêcher de souligner l’ironie de l’expression dans ce contexte, puisque le mot chaire signifie littéralement : réjouis-toi!

      4. Le geste de Judas est d’embrasser Jésus. Comment interpréter ce geste sur le plan historique? Le baiser comme geste de salutation est bien attesté dans la Bible (« Joab demanda à Amasa: "Tu vas bien, mon frère?" Et, de la main droite, il saisit la barbe d'Amasa pour l'embrasser », 2 Samuel 20, 9; voir également Ésaü qui embrasse Jacob en Genèse 33, 4). Luc 15, 20 nous parle d’un père qui embrasse tendrement son fils. Si l’on fie à Paul, les chrétiens avaient l’habitude de se saluer mutuellement d’un saint baiser (Romains 16, 16). Mais Judas aurait-il réellement embrassé Jésus à Gethsémani? Certains ont objecté le fait que Judas et Jésus s’étaient vus lors du dernier repas, et que c’était donc trop tôt pour se saluer de nouveau. C’est ignorer la fréquence avec laquelle on se salue dans certaines cultures. Mais un argument plus sérieux est l’ignorance totale d’un baiser chez Jean même s’il a une scène semblable. Bref, il n’y a aucun moyen d’étayer la valeur historique de la scène comme de la nier.

    5. La réponse de Jésus au baiser (Matthieu 26, 50a; Luc 22, 48)

      1. Matthieu

        1. Contrairement à Marc qui laisse le geste de Judas sans réponse, Matthieu sent le besoin d’assurer son lecteur que Jésus maîtrise la situation. Ainsi, Jésus interpelle Judas en l’appelant : Ami (hetairos ). Il y a quelque chose d’ironique dans ce terme qui est souvent utilisé pour s’adresser à des gens qu’on ne connaît pas personnellement. Il ne se trouve que chez Matthieu dans tout le Nouveau Testament, et seulement dans deux autres passages : 20, 13 (le maître de la vigne qui interpelle l’un des protestataires qui s’indigne de recevoir le même salaire que le dernier engagé) et 22, 12 (le roi qui interpelle l’un des convives qui n’a pas la tenue de noces). Dans les deux cas il y a une forme d’ironie, car « ami » s’adresse à quelqu’un qui aurait dû exprimer de la gratitude devant son maître, et ne l’a pas fait.

        2. Même si hetairos est peu fréquent dans l’Ancien Testament, on trouve quelques passages qui offrent un arrière-plan. Il y a d’abord 2 Samuel 15 qui se passe également au Mont des Oliviers, alors que David doit fuir Absalon. Hushaï est appelé « compagnon » ou « ami » de David (v. 37; voir aussi 16, 17). Le fait d’appeler Judas « ami » par le fils de David accentue l’ironie. Il y a aussi Siracide 37, 2 (N'est-ce pas un chagrin (lypē) jusqu'à la mort, quand un compagnon (hetairos) et un ami (philos) se changent en ennemis? ). Déjà Matthieu avait mentionné (26, 38) que Jésus était triste à mourir. C’est l’horreur devant un compagnon devenu ennemi.

        3. On a beaucoup discuté le sens de « ephʼ ho parei » que nous avons traduit par : « c’est pour cette raison que tu es ici ». L’analyse détaillée est renvoyée en appendice. Qu’il nous suffise de dire pour l’instant que l’expression est probablement une façon pour Jésus d’indiquer qu’il sait ce que Judas est sur le point de faire, car elle sert habituellement à accueillir des amis en disant : réjouissez-vous! C’est pour cela que vous êtes ici.

        4. « Alors (tote), s’étant avancés, ils mirent la main sur Jésus et l'arrêtèrent ». Ce « alors » donne l’impression que, une fois que Jésus eût fini de parler, on peut désormais procéder à son arrestation; il garde le contrôle. L’ensemble est parfaitement chorégraphié : Judas vient et l’embrasse, puis la foule vient et l’arrête.

      2. Luc

        1. « Mais Jésus lui dit: "Judas, avec un baiser tu livres le Fils de l'homme? " ». Marc avait déjà utilisé l’expression « Fils de l’homme » lors de la troisième prière de Jésus à Gethsémani. Mais, comme Luc avait abrégé cette scène en une seule prière, il récupère ici cette parole de Jésus. Cela lui permet de faire écho aux prédictions de Jésus plutôt sur la passion du Fils de l’homme (9, 44; 18, 31-33; 22, 22).

        2. On aura remarqué que Luc a éliminé la mention de Marc sur le plan concerté de Judas et du signal convenu. De plus, il se contente de dire que Judas s’est approché de Jésus pour l’embrasser (philein ), évitant les mots de Marc : embrasser chaleureusement (kataphilein ). On peut même se demander si Judas a vraiment embrassé Jésus, tant Luc demeure silencieux sur un tas de détails. On reconnaît ici le style pudique de Luc qui tend à adoucir les angles et à colorer les scènes trop noires. C’est ainsi que Judas demeure en recul dans son évangile où il n’a été mentionné que deux fois auparavant (dans la liste des Douze en 6, 16 et au dernier repas pour dire que Satan entra en lui). Mais, ici dans notre scène, Jésus l’appelle par son nom, un fait unique dans tous les évangiles : Luc tente d’adoucir l’image de Judas, une personne humaine, qui est appelé de manière implicite au repentir pour la dernière fois (Luc reviendra sur Judas en Actes 1, 16.25).

    6. L’identification de Jésus par lui-même (« Je suis ») en Jean 18, 4-8a

      1. La scène de Jean est si différente de celle des synoptiques qu’on peine à trouver un certain lien. Le baiser de Judas est absent sans qu’on sache si Jean ignorait tout simplement cette tradition ou s’il l’a sciemment éliminée pour éviter de ternir la souveraineté de Jésus dont le destin aurait été déterminé par une initiative humaine. C’est probablement au nom de ce dernier principe que Judas est inactif : il vient là avec la cohorte et les gardes, mais ne fait absolument rien. La seule action provient de l’initiative de Jésus de s’adresser à tous ces gens qui arrivent. Les synoptiques parlent de la souveraineté de Jésus, mais jamais de manière si englobante que Jean.

      2. « Jésus leur dit: "Qui cherchez-vous? (tina zēteite)" ». La question n’est pas sans rappeler le début de l’évangile quand Jésus se tourne vers André et un autre disciple qui le suivaient : "Que cherchez-vous? " (1, 37). Ce mot tiré de la littérature sapientiale est un des fils conducteurs de l’évangile. Les gens sont parfois à sa recherche parce qu’il peut donner la vie, mais plus souvent et de manière ironique, on le cherche pour le tuer (par exemple : 5, 18; 7, 1.11.19.25, 30; 8, 37.40; etc.). On retrouvera ce mot, sous forme d’inclusion, à la fin de l’évangile, quand Jésus ressuscité dira à Marie de Magdala : "Femme, …Qui cherches-tu? "

      3. « Jésus le Nazôréen ». Jean l’utilise à la fois au sens géographique (c’est un nom commun à l’époque) et à la fois au sens théologique, évoquant l’écriteau en croix (Jésus le Nazôréen, le roi des Juifs), alors que Jésus est élevé de terre.

      4. « Je (le) suis (egō eimi). ». En grec, c’est une expression correcte pour dire : c’est moi. Mais tout au long de son évangile, Jean l’utilise pour exprimer les prétentions divines de Jésus : « Avant qu'Abraham existât, Je Suis » (8, 58). L’hymne aux Philippiens affirme que Dieu a donné à Jésus après sa mort un Nom qui est au-dessus de tout nom (2, 9), pour Jean cela se passe avant sa mort.

      5. « Ils reculèrent et tombèrent à terre (apēlthon eis ta opisō kai epesan chamai ». Il y a un arrière-plan biblique à cette scène : Alors mes ennemis reculeront (eis ta opisō) le jour où j'appelle (Ps 56, 10); Quand s'avancent contre moi les méchants pour dévorer ma chair, ce sont eux, mes ennemis, mes adversaires, qui chancellent et succombent (epesan) (Ps 27, 2). Le geste de tomber par terre est provoqué par la mention du nom divin, comme on le voit dans le livre de Daniel : Alors le roi Nabuchodonosor tomba face contre terre et se prosterna devant Daniel. Il ordonna qu'on lui offrît oblation et sacrifice d'agréable odeur. (2, 46). C’est en ce sens que Jean veut que nous comprenions cette scène où Jésus vient de dire son nom divin : Je suis.

      6. « Mais se tenant là avec eux il y avait aussi Judas ». Beaucoup de biblistes se sont interrogés sur cette mention soudaine de Judas qui semble interrompre le récit, et l’ont interprété comme un ajout éditorial. En fait, cette phrase a un rôle théologique. Il est important que Jésus soit présenté en vainqueur de toutes les forces du mal. Rappelons que Jean nous a présenté Judas comme le fils de perdition (17, 12), une sorte d’antéchrist, l’instrument du Prince de ce monde (14, 30). Aussi, il est important de spécifier que toutes les forces hostiles ont été dominées, romaines, juives et le Prince de ce monde.

      7. Que dire de l’historicité de cette scène? On peut trouver un certain nombre de parallèles entre Jean et les Synoptiques :
        • L’expression « Je suis » existe dans les Synoptiques (voir Mt 14, 27.33; Mc 14, 62), même si ce n’est jamais sous la forme absolue comme chez Jean
        • Il y a le geste de se prosterner et se jeter à terre, par Jésus dans les Synoptiques, par le groupe venu l’arrêter chez Jean.
        Mais les parallèles s’arrêtent là. Même si la présence romaine pourrait être historique, il est difficile de voir autrement cette scène où les gens tombent à la renverse qu’une parabole de Jean pour appuyer sa vision théologique.

    7. L’arrestation de Jésus (Marc 14, 46; Matthieu 26, 50b)

      1. « Ils mirent la main sur Jésus (epebalon tas cheiras) ». L’expression de mettre la main sur quelqu’un a des parallèles dans la Septante, cette traduction grecque de l’Ancien Testament : Et l'ange dit : Ne porte pas la main (epibalēs tēn cheira) sur l'enfant : ne lui fais rien (Genèse 22, 12; voir aussi 2 Samuel 18, 12). C’est une saisie physique de la personne dans un but hostile.

      2. Chez Marc comme chez Matthieu, à partir de ce moment et pour le reste de la scène à Gethsémani, Jésus est retenu physiquement par ses ravisseurs. Mais Matthieu a pris soin de corriger une incohérence de Marc en déplaçant à la fin de la scène de Gethsémani la demande de Judas : et emmenez-le sous bonne garde; en effet, on ne l’emmènera pas tout de suite, car le dialogue se poursuit encore. Chez Matthieu, Jésus parle plus longuement et plus librement à ses disciples.

      3. Chez Luc et Jean, Jésus ne sera pas saisi physiquement avant la fin de la scène au Mont des Oliviers, si bien que le dialogue entre les protagonistes se poursuit sans interruption.

 

Brown v.1: Acte 1, scène 2 - #10. L'arrestation de Jésus, première partie : entrée et préparation pp 240-263 (version anglaise).


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