Sybil 2007

Le texte évangélique

Matthieu 23, 1-12

1 Alors Jésus s’exprima aux foules et à ses disciples 2 pour leur dire : « Les spécialistes de la Bible et les Pharisiens occupent la chaire de Moïse. 3 Donc, mettez en pratique et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire, par contre ne tenez pas compte de leurs actions, car ces actions diffèrent de ce qu’ils disent. 4 De plus, ils surchargent les autres de graves obligations [exigeantes] et contraignantes, alors qu’eux, ils ne veulent même pas les soulever de leur doigt. 5 Toutes leurs actions, ils le font pour être bien vus des autres, et c’est ainsi qu’ils grossissent leurs insignes de piété et allongent les houppes religieuses au bas de leur vêtement. 6 Ils aiment le premier divan lors des banquets et les places d’honneur à la synagogue, 7 tout comme à recevoir des courbettes sur la place publique et à être appelés par les autres : maître. 8 Mais vous, ne vous faites pas appeler : maître, car vous n’avez qu’un maître, et vous êtes frères les uns des autres. 9 Et ne vous faites pas appeler "père" sur cette terre, car vous n’avez qu’un père dans le monde de Dieu. 10 Ne vous faites pas appeler "leaders", car vous n’avez qu’un seul leader, le Christ. 11 Que le plus important parmi vous devienne votre serviteur, 12 car celui qui cherchera à être important sera ignoré, celui qu’on ignore deviendra important.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

La loi comme outil de contrôle, ou chemin de vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Quand les lois reflètent ce que nous sommes

L’événement a fait les manchettes aux États-Unis : un membre du Congrès, représentant de la Pennsylvanie, l’un des plus bruyants partisans du mouvement Pro-Vie contre l’avortement, a été pris à envoyer un texte à sa maîtresse qui s’était déclarée enceinte, en lui demandant d’interrompre sa grossesse, dans une affaire extraconjugale. Et l’événement n’est pas unique. Quatre ans plus tôt, un membre du Congrès du Tennessee, qui se vantait d’être 100% Pro-Vie, aurait demandé à la fois à sa femme et à sa maîtresse d’interrompre leur grossesse, a-t-on appris à travers les procédures de divorce. Qu’est-ce que cela signifie? Mon intérêt n’est pas la question de l’avortement en soi, mais qu’est-ce qui explique qu’on se bat pour une loi, mais que cette loi ne vaut plus quand on est confronté aux événements de sa propre vie? L’explication est plus profonde que la simple évocation de la faiblesse humaine. Quand on se fait l’avocat d’une loi, n’y-a-t-il pas une façon facile de rechercher le pouvoir et d’exercer un contrôle sur les autres? Et quand tout à coup cette loi ne s’applique plus à soi-même, n’est-ce pas le signe qu’on a simplifié à outrance les choses et qu’on a oublié la complexité de la vie, et que la rigidité d’une loi s’accommode mal des multiples nuances des histoires personnelles? Ce cadre, à mon avis, peut servir de porte d’entrée pour comprendre l’évangile de ce jour.

Il s’agit d’un extrait de l’évangile selon Matthieu. Nous sommes dans un univers très juif. Les biblistes pensent que cet évangile est né dans la communauté judéo-chrétienne d’Antioche (Antakya), dans la Turquie actuelle, vers l’an 80 ou 85. C’est une communauté très importante quand Matthieu rédige son évangile. Elle a envoyé plus tôt Paul en mission vers l’ouest de la Turquie et en Grèce. En même temps, des courants très conservateurs la traverse, et on y considère que Paul a tort de promouvoir la liberté par rapport aux traditions juives et aux lois mosaïques. Matthieu lui-même ne met-il pas dans la bouche de Jésus ces paroles : « Celui donc qui violera l'un de ces moindres préceptes, et enseignera aux autres à faire de même, sera tenu pour le moindre dans le Royaume des Cieux » (5, 19), et « Je ne suis pas venu abolir la Loi ou les Prophètes mais l’amener à sa plénitude » (5, 17)? Regardons de près ce qu’il écrit aujourd’hui.

Quand Jésus prend la parole pour s’adresser à l’ensemble des gens et à ses disciples, il vient de constater l’échec du dialogue avec tous les spécialistes de la loi, scribes et Pharisiens. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné? Pourtant ils sont les porte-parole officiels des lois et des traditions remontant jusqu’à Moïse et que tout le monde respecte. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est leur comportement. « Ils surchargent les autres, nous dit le Jésus de Matthieu, de graves obligations exigeantes et contraignantes, alors qu’eux, ils ne veulent même pas les soulever de leur doigt ». Qu’est-ce que ça veut dire? C’est que les lois qu’ils demandent aux gens de suivre n’ont pour but que l’exercice du pouvoir, le contrôle des autres. Voilà pourquoi ça ne s’applique pas à eux-mêmes. En agissant ainsi, ces juristes ont l’impression d’être importants, de faire l’histoire. C’est tellement vrai que Jésus ajoute : « Toutes leurs actions, ils le font pour être bien vus des autres, et c’est ainsi qu’ils grossissent leurs signes religieux »; tout est dans le paraître et l’extérieur, alors que l’intérieur est vide.

Alors quel est le but de la loi? Être au service des gens, refléter le bien commun et le bien vivre ensemble? Absolument pas. C’est un tremplin pour ces juristes pour avoir l’air de grands hommes : « Ils aiment la première place lors des banquets, continue le Jésus de Matthieu, et les places d’honneur à la synagogue, tout comme à recevoir des courbettes sur la place publique et à être appelés par les autres : maître. »

Ici, on pourrait dire : très bien, ces juristes sont des gens prétentieux et arrogants, mais cela n’enlève pas la valeur des lois. C’est justement cela le problème. Pourquoi Jésus dit-il par la suite : ne vous faites pas appeler « maître », ne vous faites pas appeler « père », ne vous faites pas appeler « leader », car vous êtes tous frères, et seul Dieu est Père et seul le Christ est votre leader? Une loi reflète la qualité de notre être et la qualité d’une société. Ce n’est pas pour rien que le Jésus de Matthieu conclut : « Que le plus important parmi vous devienne votre serviteur ». Pour Matthieu, ce que signifie être serviteur est clair : prendre soin des autres, i.e. prendre soin des affamés, des assoiffés, des étrangers ou des gens nus ou malades ou prisonniers, comme il le raconte dans la parabole sur le jugement dernier. Un juriste qui prend soin des autres, quelle loi promulguera-t-il? Écrase-t-il les gens d’obligations?

La communauté judéo-chrétienne de Matthieu était très bien structurée, et on y trouvait des « maîtres », des « pères » et des « leaders ». L’évêque de l’époque, Ignace d’Antioche, était une figure très forte. Néanmoins, Matthieu sert une mise en garde, car toutes ces structures et ces lois ne sont pas indépendantes du cœur humain. Voilà pourquoi son Jésus a dit plus tôt : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau de la loi, et moi je vous soulagerai… car je suis doux et humble de cœur » (11, 28-29). Quand une loi reflète la qualité du cœur humain et la qualité d’une société, il y a moins de risque d’écart entre la loi promulguée et ce qu’on fait; elle n’est plus l’exercice du pouvoir et du contrôle des autres; elle est au contraire l’expression de notre recherche de la vie. Lesquelles de nos lois répondent à cette vision de Jésus compris par Matthieu?

 

-André Gilbert, octobre 2017