Sybil 1998

Le texte évangélique

Mc 9, 38-48

 38 Jean disait à Jésus: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui libérait les gens de leurs pulsions mauvaises en ton nom, et nous avons voulu l'en empêcher, parce qu'il ne faisait pas partie de notre groupe.» 39 Jésus leur répliqua: «Ne l'en empêchez pas, car personne ne peut faire surgir la vie en mon nom, puis tout de suite après être capable de dire du mal de moi. 40 Si quelqu'un n'est pas contre moi, il est pour moi. 41 Ainsi, quiconque vous donnera à boire un verre d'eau parce que vous êtes identifiés au Christ, vraiment je vous l'assure, il ne perdra pas sa récompense.

42 Si quelqu'un est responsable de la perte de l'un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'une de ces meules que tirent les ânes lui ait été attachée auparavant au cou et qu'il ait été jeté à la mer. 43 Si ta main est un obstacle dans ta vie, qu'elle soit retranchée au plus vite. Il vaut mieux pour toi entrer manchot dans le monde du bonheur, qu'avoir tes deux mains mais te retrouver dans le ravin où on dépose les déchets, et où le feu ne s'éteint pas. 44 [...] 45 Si ton pied est un obstacle dans ta vie, qu'il soit retranché au plus vite. Il vaut mieux pour toi entrer infirme dans le monde du bonheur, qu'avoir tes deux pieds mais être jeté dans le ravin où on dépose les déchets. 46 [...] 47 Si ton oeil est un obstacle dans ta vie, qu'il soit arraché au plus vite. Il vaut mieux pour toi entrer avec un seul oeil dans le monde de Dieu, qu'avoir tes deux yeux mais être jeté dans le ravin où on dépose les déchets, 48 là où leur ver ne meurt jamais et où le feu ne s'éteint jamais.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que ne ferait-on pas pour garder ses privilèges et être à part

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Faire éclater son petit monde

Tout récemment, les médias nous parlaient de l'initiative de la corporation des médecins d'interdire aux chiropracticiens la prescription de médicaments, sous prétexte que cela mettait en danger la santé des patients, et que seuls les médecins avaient la compétence de le faire! Une telle initiative est vieille comme le monde, puisque l'évangile de ce dimanche nous présente une situation semblable : "Ne devrait-on pas interdire aux gens qui n'appartiennent pas au groupe des apôtres de libérer les gens du mal qui les affligent au nom de Jésus?" Et dans notre Église d'aujourd'hui, la question pourrait s'énoncer comme ceci: peut-on laisser des gens assumer le leadership de la parole évangélique et de l'action pastorale, s'ils ne sont pas ordonnés ou mandatés par l'évêque? Jean répond: il faut interdire! Jésus répond: ne les empêchez pas! Pourquoi?

Jésus nous renvoie à une perspective qui est beaucoup plus large que notre petit monde. Soyons honnêtes, pourquoi interdit-on? Pourquoi les médecins interdisent qu'on touche à leur chasse gardée? Pourquoi certains prêtres prennent ombrage de la place des laïcs? Pourquoi les premiers chrétiens voulaient que leur communauté garde l'exclusivité de la guérison au nom de Jésus? Pourquoi certains catholiques sont agacés de voir la place que prennent des musulmans ou des bouddhistes? Nous avons l'impression qu'ils se sentent attaqués dans leur identité, dans leur statut, dans leur privilège. Pourtant Jésus nous replace dans une perspective qui fait éclater notre petit monde: celle de sa personne, et du monde qu'il veut construire. N'est-ce pas ce que nous cherchons tous, dans la mesure où nous savons être à l'écoute de notre vocation originelle?

Dans nos communautés chrétiennes, on trouve beaucoup de gens engagés, beaucoup de présidents de comités, beaucoup de personnes responsables de ceci et de cela. Mais la question se pose: quel est le sens de nos engagements? Si nous le faisons vraiment par amour du Christ Jésus, alors notre perspective aura l'étendue de celle de Jésus, alors nous n'entretiendrons aucune chasse gardée. Au contraire, nous nous réjouirons de voir des gens marcher dans nos sentiers, parce qu'ils cherchent le même but.

C'est ici qu'il faut interroger nos motivations profondes. Dans le milieu du travail, j'observe de grands courants d'ambitions personnelles: dans des postes de grandes responsabilités, c'est la guerre et la dure compétition pour être la personne qui occupera le sommet de la montagne. C'est dans ce contexte qu'il faut réentendre la parole de Jésus: si ta main ou ton pied ou ton oeil sont un obstacle (ou, selon traduction habituelle, une source de scandale), i.e. te détruit comme être croyant, alors tu dois t'en débarasser, i.e. si tout ce que tu contrôles et possèdes, si l'autorité dont tu jouis et la direction que tu donnes à ta vie, si les intentions profondes de ton coeur, si tout cela porte atteinte à l'amour vrai et à ta vocation originelle, alors élimine tout cela au plus vite. Les autorités religieuses ont parfois tendance à contrôler l'information et la formation, sous prétexte de protéger le croyant et d'éviter de troubler sa foi, alors qu'en fait on contribue à sa mort, faute d'entretenir des fondations solides.

À moins d'être isolé du monde, il est facile de se laisser séduire par l'air ambiant. On lutte bec et ongle pour ses droits acquis, pour son bout de territoire, pour d'avantage de privilèges ou une rénumération plus grande. Sans nier qu'il y a parfois des cas de justice criante, on y trouve trop souvent un refus de s'ouvrir à plus grand que soi, et le slogan "On veut plus de justice! On veut offrir plus de service!" n'est qu'un écran de fumée. Il me semble qu'on peut difficilement s'ouvrir à plus grand que soi sans se référer au souvenir de Jésus, sans puiser à la source d'un amour profond de lui.

Il y a finalement cette phrase extraordinaire: "Quiconque vous donnera à boire un verre d'eau parce que vous êtes identifiés au Christ, vraiment je vous l'assure, il ne perdra pas sa récompense.". Qu'est-ce à dire? Ce qui donne valeur à une action, c'est son sens, et qu'une action si petite qu'elle soit peut être porteuse d'un sens ayant une valeur extrêmement profonde. Cela signifie donc qu'à l'ombre de nos maisons, dans nos travaux et nos peines de tous les jours, tout ce que nous accomplissons tant bien que mal sur ce chemin qu'a emprunté Jésus, nous ouvre sur un monde d'une grandeur insoupçonnée, le monde qui fut le sien.

 

-Juin 2003