Sybil 1998

Le texte évangélique

Jn 2, 13-25

13 Comme la Pâque des Juifs était tout proche, Jésus monta à Jérusalem. 14 Or, il trouva dans le complexe religieux des marchands de boeufs, de brebis et de colombes ainsi que, assis, des changeurs de monnaie. 15 Se faisant alors un fouet avec des cordes, il les expulsa tous de ces bâtiments, ainsi que les brebis et les boeufs, il répandit par terre les pièces de monnaie des changeurs et renversa leurs tables, 16 et aux marchands de colombes il dit: « Enlevez-moi d'ici toutes ces choses. Ne faites pas du lieu de la présence de mon père un centre commercial. » 17 Ses disciples se rappelèrent plus tard que cela se retrouvait ainsi dans la Bible: « La passion pour le lieu de ta présence va me dévorer. » 18 Les Juifs lui répliquèrent avec ces mots: « Quel prodige peux-tu nous réaliser pour justifier ce que tu viens de faire? » 19 Jésus leur répondît ceci: « Faites disparaître ce temple et en trois jours je l'érigerai à nouveau. » 20 Les Juifs lui dire aussitôt: « Ce temple fut en construction pendant 46 ans, et toi tu serais capable en 3 jours de l'ériger à nouveau? 21 Mais Jésus voulait parler du temple de son corps. 22 Aussi, quand il fut ressuscité des morts, ses disciples se rappelèrent ce qu'il avait dit et se mirent à croire en ce qui est écrit dans la Bible ainsi qu'à la parole qu'il avait prononcée.

23 Comme il était à Jérusalem à l'occasion de la Pâques, pendant cette semaine de fête, plusieurs mirent leur foi en sa personne, en voyant les les actions révélatrices de la présence de Dieu qu'il produisait. 24 Mais Jésus lui-même ne se fiait pas à eux, parce qu'il les connaissait bien tous 25 et n'avait pas besoin qu'on l'instruise sur l'être humain; il connaissait bien ce qu'il y a au fond de son coeur.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous n'avez pas le droit de faire ça!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

La violence de la vie

Le 11 septembre 2001 est l'icône d'une passion religieuse violente. Ces bombes humaines ne sont-elles pas justifiées dans cette sainte croisade contre l'empire du mal, cette culture de l'ouest qui attaque de front les préceptes millénaires de la charia islamique? C'est dans ce contexte que je vous propose de relire le récit de ce dimanche où Jésus chasse violemment les commerçants du temple de Jérusalem.

Vous noterez qu'il est rare qu'un récit se retrouve à la fois chez les quatre évangélistes, si on fait exception du récit de sa mort et de sa résurrection. N'êtes-vous pas étonnés que les premiers chrétiens aient voulu livré à notre mémoire un Jésus qui semble "sauter les plombs"? Et chez l'évangéliste Jean, la présentation du geste de Jésus est encore plus violente que chez les autres: on note qu'il se fait un fouet avec des cordes, il éparpille la monnaie des commerçants avant de renverser leurs comptoirs. Et pourtant, jamais l'évangéliste ne dit que ces gens sont des brigands ou des voleurs; il se contente d'affirmer qu'ils sont simplement des commerçants. Quel est donc le problème?

Il faut savoir que ces commerçants jouent un rôle important au temple. Quand l'évangéliste Luc nous raconte que, pour la circoncision de Jésus, Marie et Joseph offrirent en sacrifice ce que prescrivait la loi, i.e. des tourterelles, où pensez-vous qu'ils ont pu se procurer ces oiseaux, sinon chez l'un de ces commerçants? En s'attaquant à ces marchands de boeufs, de brebis et de tourterelles, Jésus s'attaque à tout le système qui permet d'offrir des sacrifices, il s'attaque au culte lui-même du temple. C'est un geste radical, en plus d'avoir été fait avec une certaine violence.

Pourquoi l'évangéliste Jean nous présente-t-il une telle scène où Jésus semble s'attaquer au coeur de la religion juive, comme pourrait le faire un intégriste musulman rejetant la société occidentale? Nous avions déjà reçu un début de réponse dans la scène précédente hautement symbolique, celle des noces de Cana: l'eau changé en vin, i.e. l'eau des ablutions rituelles juives remplacées par quelque chose de meilleur, le vin de la fête et de la joie communautaire, apporté par Jésus lui-même. Avec la scène des vendeurs chassés avec le fouet, on affirme maintenant que le temple et tout le rituel sacrificiel est devenu totalement inutile pour vivre la relation à Dieu, qu'il est remplacé par le nouveau temple qu'est la personne même de Jésus, à jamais vivante après une vie où il s'est donné jusqu'à mourir.

Très bien. Mais pourquoi toute cette violence? C'est la violence même de la vie. Tout comme l'enfant fait violence au ventre maternel pour sortir, et c'est avec un grand cri qu'il accède à la vie, ainsi Jésus veut faire éclater toutes ces cloisons qui empêchent la relation amoureuse avec celui qu'il appelle: Père. Les disciples trouvent la clé de l'attitude de Jésus dans le psaume 69: « Le zèle de ta maison me dévorera » qu'on peut traduire à la fois par « l'amour qui se donne m'habite totalement » et « l'amour qui se donne finira par causer ma mort ». Car le culte du temple, non seulement ne permet pas d'atteindre cette relation vitale à Dieu, mais elle l'entrave. Vous et moi réagissions de la même façon dans notre désir de vie authentique et devant tout ce qui entrave l'amour vrai.

Quelle différence existe-t-il donc entre l'attitude de Jésus et les intégristes de tout acabit, musulmans ou chrétiens? D'une part, l'intégrisme est le refus de toute nouveauté qu'apporte le présent avec ses expériences et ses connaissances nouvelles, c'est le cantonnement dans le statu quo et la croyance que le salut consiste à retourner au passé et aux solutions d'autrefois. Il y a dans l'intégrisme un manque fondamental de foi et un refus du dynamisme de la vie. D'autre part, cette attitude génère vis-à-vis de la situation actuelle amertume et haine qui se transforment en idéologie et en violence destructrice. À l'opposé, c'est le besoin de cette relation amoureuse avec un Dieu Père et de la vie qu'elle engendre qui pousse Jésus à faire éclater ces rites fossilisés du culte du temple et à proposer de devenir à travers son corps offert en don le nouveau lieu d'une relation à Dieu. La seule violence présente est celle de l'amour qui construit, signifié par Pâques.

Je prie pour qu'on retrouve la même violence amoureuse et constructive chez les chrétiens d'aujourd'hui que nous sommes, parfois trop empêtrés dans les rituels du culte.

 

-Décembre 2005