Sybil 2007

Le texte évangélique

Jn 1, 6-8.19-28

6 Un jour est apparu un homme envoyé par Dieu et qui s'appelait Jean.

7 Il vint comme témoin pour donner un témoignage sur la lumière, afin d'emmener tout le monde à croire grâce à lui.

8 Lui, il n'était pas la lumière, son rôle était plutôt de donner un témoignage sur la lumière…

19 Voici comment se résume le témoignage de Jean quand les Juifs de Jérusalem lui envoyèrent des prêtres et des Lévites pour l’interroger ainsi : « Qui es-tu ? » 20 Alors il admit, il ne nia pas, il admit ceci : « Je ne suis pas le Messie. » 21 Mais ils l’interrogèrent encore : « Qui es-tu donc? Es-tu Élie? » Il répondit : « Je ne le suis pas. » « Es-tu le prophète? » Il répondit : « Non ». 22 Ils lui dirent donc : « Qui es-tu pour que nous puissions apporter une réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu à ton sujet? » Il déclara ceci : « Moi, je suis une voix qui crie dans le désert:

‘Faites un chemin direct vers Seigneur’,
comme le dit le prophète Isaïe. »

24 Il y avait des gens qui avaient été envoyés par les Pharisiens. 25 Ils l’interrogèrent à leur tour : « Mais pourquoi donc baptises-tu si tu n’es ni le Messie, ni Élie, ni le prophète? » 26 Alors Jean leur répondit par ces mots : « Moi je baptise dans l’eau. Au milieu de vous se trouve quelqu’un que vous ne percevez pas. 27 Même s’il est mon disciple, il est quelqu’un dont je ne suis pas digne même de détacher la courroie de sa sandale. » 28 Tous ces événements se passèrent à Béthanie, sur le côté occidental du Jourdain, là où se trouvait Jean qui baptisait.


 


 

 

 

 

 

 

 

Dans notre dénuement, il ne reste qu'à découvrir notre grandeur

Commentaire d'évangile - Homélie

Nous portons un mystère qui nous dépasse

Le décès d’Alexandre Soljenitsyne nous a remémoré la misère et la grandeur de notre histoire contemporaine. Surveillé étroitement et devant cacher ce qu’il écrit, il réussit néanmoins à publier « L’Archipel du Goulag » pour dénoncer ces camps de travail de Sibérie qu’il a connu intimement et la nature totalitaire du régime socialiste. Cela lui vaudra la perte de sa citoyenneté et son expulsion de l’Union Soviétique. Avoir eu le courage de révéler au grand jour une forme de crime contre l’humanité, malgré la conspiration du silence, le met à part des autres. Mais est-il si différent de nous tous ?

Nous avons une longue histoire de ces réalités cachées qui finissent par se révéler au grand jour. L’évangile de ce jour nous propose la figure de Jean-Baptiste. Mais il y a quelque chose de surprenant dans la façon dont cette figure nous est présentée. On pose une question à Jean-Baptiste : « Qui es-tu ? ». Avez-vous remarqué comment il répond à cette question ? De manière négative, en disant ce qu’il n’est pas : il n’est ni le Messie, ni Élie, ni le prophète attendu. Dans la recherche d’une vérité difficile à saisir, il est normal de commencer d’abord par déterminer ce qu’une chose n’est pas ; on progresse ainsi malgré tout vers la lumière, même si ce n’est pas la lumière complète.

Mais nous avons ici une réalité encore plus profonde. Pensez un instant à l’histoire de beaucoup d’alcooliques. Tant qu’ils n’ont pas admis qu’ils ne peuvent pas contrôler leur besoin de boire, tant qu’ils n’ont pas admis qu’ils ne sont pas tout-puissants et qu’ils ont besoin d’aide, ils ne peuvent pas connaître la libération. On peut dire la même chose de beaucoup de nos problèmes personnels. J’ai connu une psychologue et thérapeute qui avait l’habitude de dire à ses clients : « Mais vous n’êtes pas Dieu ! » C’était sa façon de reprendre le récit du Jardin d’Eden et de faire prendre conscience que la source de nombreux problèmes est la fausse perception de soi et les fausses attentes sur soi qui nous propulsent dans un monde irréel qui finit par nous détruire. Dire en toute vérité et simplement tout ce que je ne suis pas a quelque chose de libérateur, car cela nous rapproche de notre véritable moi, celui que Dieu a créé.

Que se passe-t-il lorsque nous nous avouons : je ne suis pas tout-puissant ; je ne suis pas parfait ; je n’ai pas une intelligence et une énergie illimitée ; je n’ai pas ce talent spécial qu’a mon collègue ? J’ajuste ma lentille à ce que je suis vraiment, je prends le temps de me réconcilier avec ce que j’ai de propre et je laisse les autres prendre leur place. Alors je réapprends à écouter les sons qui me sont propres et qui me guideront dans ce que j’ai à apporter à ce monde.

Mais il y encore plus. Retournons au récit de l’évangile. Après avoir dit tout ce qu’il n’est pas, Jean-Baptiste peut dire : « Moi, je suis une voix qui crie dans le désert: ‘Faites un chemin direct vers le Seigneur’. » En d’autres mots, après avoir éliminé toutes les fausses images de soi et créé en quelque sorte le vide ou le désert, il est en mesure de créer un chemin direct vers soi, là où parle le Seigneur. À ce moment se passe une chose incroyable. Alors que nous nous retrouvons dans le désert de tout ce que nous ne sommes pas, nous découvrons que nous sommes porteur d’un mystère qui nous dépasse, notre propre personne, qui est en fait habité et illuminé par un mystère que la foi chrétienne appelle : l’Esprit du Christ ressuscité. C’est ce que dit Jean-Baptiste : « Au milieu de vous se trouve quelqu’un que vous ne percevez pas, il est quelqu’un dont je ne suis pas digne même de détacher la courroie de sa sandale. »

Comprenons bien que l’évangéliste Jean est en train de parler de notre cheminement spirituel à travers la figure de Jean-Baptiste. Nous vivons dans un monde qui valorise la prétention. Pourquoi trouve-t-on tant de tricheries à travers le dopage dans les courses cyclistes ou les jeux olympiques ? Pourquoi tous ses curriculum vitae où on tient à dire qu’on est presque le messie ? Et la première victime, c’est nous-mêmes. La libération commence en nommant en toute vérité et honnêteté ce que nous ne sommes pas, jusqu’au moment où, après cette purification dans l’eau, il ne reste que ce diamant que nous sommes et que nous n’avons pas su voir jusqu’ici, où plutôt le mystère dont nous avons hérité et que nous portons avec nos bras fragiles.

Que manque-t-il encore pour être capable de poser les mêmes gestes que Soljenitsyne ? La foi, la foi en cette parole qui vient de notre cœur, la foi que cette parole ne nous trompe pas et que nous pouvons, et devons la suivre jusqu’au bout. Voilà ce qu’être témoin du Messie. Voilà ce qu’a été Jean-Baptiste. Et nous ?

 

-Août 2008