L’établissement du texte : la critique textuelle


  1. Les manuscrits
  2. La famille des manuscrits
    1. Le texte alexandrin
    2. Le texte occidental
    3. Le texte césaréen
    4. Le texte byzantin
  3. Une approche méthodique de la critique textuelle
    1. L'établissement des lieux variants
    2. La critique externe
    3. La critique interne
    4. La décision finale
  4. Des exemples d’analyse de critique textuelle
    1. Luc 10, 1.17
    2. Marc 10, 7
    3. Luc 10, 15
    4. Actes 28, 13

Le but de cette tâche est d’essayer de retrouver quelle était la version originelle du texte évangélique, i.e. le texte autographe, lorsqu’il a quitté la plume du rédacteur final pour être transmis. Car avant l’invention de l’imprimerie par Gutenberg en 1454, les textes étaient copiés à la main par des copistes, et comme l’erreur est humaine, ces copistes pouvaient commettre des fautes d’inattention, et les plus hardis se permettaient même de modifier le texte qu’ils copiaient parce qu’ils y soupçonnaient une erreur ou encore y ajoutaient leur touche théologique. Donnons l'exemple de la copie de 1 Clément dans le codex Alexandrinus. Le texte est plein de fautes : certains mots sont orthographiés de quatre manières différentes ; des lettres sont tantôt omises et tantôt redoublées ; il y a des erreurs dans les désinences. Il offre l'apparence d'un texte écrit par un scribe sous la dictée, sans prêter grande attention à ce qu'il faisait.

N.B. Il serait bon de consulter l’excellente introduction de Raymond E. Brown sur le sujet.

  1. Les manuscrits

    Pour cette période qui s’étend du 2e jusqu’au 15e siècle, on a retrouvé 6,014 manuscrits (Tommy Wasserman, Manuscripts and the Making of the New Testament, Cambridge University Press, 2023):

    • 141 papyri, identifiés avec la lettre P, suivi d’un chiffre;
    • 324 onciaux, des manuscrits écrits en lettres majuscules, dont les plus importants sont identifiés avec une lettre de notre alphabet, ou de l’alphabet grec ou hébreu, suivi d’un chiffre;
    • 2 538 minuscules, identifiés par un chiffre seulement, à l’exception de deux familles de minuscules f1 et f13 qui regroupe chacun un certain nombre de manuscrits;
    • Et 2 538 lectionnaires qui servaient aux célébrations liturgiques.

    On pourra trouver une liste non exhaustive de ces manuscrits dans The Greek New Testament publié par l’American Bible Society.

    P52
    P52Nous n’avons aucun des manuscrits originaux soit des évangiles, soit des autres écrits du Nouveau Testament. Le plus ancien est le P52, qu’on date de l’an 125 environ, contenant sept lignes de Jn 18, 31-33, donc à peine 25 ou 30 ans après la diffusion première de l’évangile. Quelques autres manuscrits sont très anciens, comme le P104 (quelques lignes de Mt 21, 34-37) du milieu du 2e siècle, comme le P90 (quelques fragments de Jn 18, 36 – 19, 7) ou le P98 (fragments de Ap 1, 13 – 2,1) de la fin du 2e siècle. On a plus de manuscrits datés du 3e siècle, mais c’est à partir du 4e siècle qu’on trouve les plus grands onciaux et les plus complets sur lesquels les biblistes s’appuient aujourd’hui fortement. Mentionnons les cinq principaux :

    • Codex Vaticanus
      Codex VaticanusLe codex Vaticanus, désigné sous le sigle B ou le chiffre 03, conservé à la bibliothèque du Vatican, et datant de la période 325-350, contient la traduction grecque de l’Ancien Testament, appelée la Septante (sur la Septante, voir le Glossaire), et le texte grec du Nouveau Testament. Il est composé de 759 feuilles, écrites sur trois colonnes, à raison de 42 lignes par colonne, excepté les livres poétiques, écrits sur deux colonnes. Malheureusement, les 20 premières feuilles manquent (Gn 1,1 – 46, 28a). Il contient tous les textes de la Septante, sauf les quatre livres des Maccabées, et il contient tous les livres du Nouveau Testament à l’exception de 1-2 Timothée, Tite, Philémon et l'Apocalypse. À noter que la version de l’évangile selon Marc s’arrête à Mc 16, 8, et ce codex ne contient pas la section Mc 16, 9-20 (scènes d’après résurrection) et Jn 7, 53 – 8, 11 (récit de la femme adultère).

      Ci-dessous nous offrons comme exemple Mt 14, 22-24 tiré du manuscrit du Vaticanus. Dans la colonne de gauche, on trouvera l’image de cette colonne dans le Vaticanus. Dans la colonne du centre on présente un fac-similé de l’image, étant donné que le texte du Vaticanus n’est pas toujours très lisible. On notera que le texte grec du manuscrit est uniquement en majuscule, sans espace pour séparer les mots et sans ponctuation, tout comme il est sans numéro de chapitre ou de verset qui sont apparus beaucoup plus tard. On notera également que le lettre grecque Σ s'écrit C dans le Vaticanus. Dans la colonne de droite, nous avons mis le texte du New Greek Testament de K. Aland. On remarquera deux différences. Tout d’abord, dans le texte de K. Aland, le mot (αυτου) se trouve entre parenthèses, car c’est un mot du Vaticanus (en rouge) que, selon Aland, ne reflète pas le texte originel et qu’il n’a pas retenu dans son édition. Ensuite, dans le texte de K. Aland le mot [τὸ] est entre crochets, car il n’apparaît pas dans le Vaticanus, mais Aland, d’après les autres manuscrits, juge que le Vaticanus l’a ignoré, soit par inattention, soit parce la copie qu’il utilisait comme base ne le contenait pas.

      Image du Vaticanus de Mt 14, 22-24Fac-similéTexte du Greek New Testament de K. Aland, v. 28
      Image du Vaticanus de Mt 14, 22-24ΚΑΙΠΑΙΔΙΩΝ ΚΑΙΕΥΘ
      ΕΩΣΗΩΑΓΚΑΣΕΝΤΟΥΣ
      ΜΑΘΗΤΑΣΑΥΤΟΥΕΜΒΗ
      ΝΑΙΕΙΣΠΛΟΙΟΝΚΑΙΠΡΟ
      ΑΓΕΙΝΑΘΤΟΝΕΙΣΤΟΠΕ
      ΡΑΝΕΩΣΟΥΑΠΟΛΥΣΗ
      ΤΟΥΣΟΧΛΟΥΣ ΚΑΙΑΠΟ
      ΛΥΣΑΣΤΟΥΣΟΧΛΟΥΣΑ
      ΝΕΒΗΕΙΣΤΟΟΡΟΣΚΑΤΙ
      ΔΙΑΝΠΡΟΣΕΥΞΑΣΘΑΙ
      ΟΨΙΑΣΔΕΓΕΝΟΜΕΝΗΕΣ
      ΜΟΝΟΣΕΝΕΚΕΙΤΟΔΕ
      ΠΛΟΙΟΝΗΔΗΣΤΑΔΙΟΥΣ
      ΠΟΛΛΟΥΣΑΠΟΤΗΣΓΗΣ
      ΑΠΕΙΧΕΝΒΑΣΑΝΙΖΟΜΕ
      ΝΟΝΥΠΟΤΩΝΚΥΜΑΤΩ
      ΗΝΓΑΡΕΝΑΝΤΙΟΣΟΑΝΕ
      ΜΟΣ ΤΕΤΑΡΤΗΔΕΦΥ
      ΛΑΚΗΤΗΣΝΥΚΤΟΣΗΛ
      καὶ παιδίων. 14, 22 Καὶ εὐθέως
      ἠνάγκασεν τοὺς
      μαθητὰς (αυτου) ἐμβῆναι
      εἰς [τὸ] πλοῖον καὶ προάγειν
      αὐτὸν εἰς τὸ πέραν,
      ἕως οὗ ἀπολύσῃ
      τοὺς ὄχλους. 23 καὶ
      ἀπολύσας τοὺς ὄχλους
      ἀνέβη εἰς τὸ ὄρος κατʼ
      ἰδίαν προσεύξασθαι.
      ὀψίας δὲ γενομένης
      μόνος ἦν ἐκεῖ. 24 τὸ δὲ
      πλοῖον ἤδη σταδίους
      πολλοὺς ἀπὸ τῆς γῆς
      ἀπεῖχεν βασανιζόμενον
      ὑπὸ τῶν κυμάτων,
      ἦν γὰρ ἐναντίος ὁ ἄνεμος.
      τετάρτῃ δὲ φυλακῇ
      τῆς νυκτὸς ἦλθεν

       

    • Codex Sinaïticus
      Codex SinaïticusLe codex Sinaïticus, désigné par la première lettre de l’alphabet hébraïque א ou le chiffre 01 et découvert par le bibliste Tischendorf en 1844 lors d’une visite au monastère Sainte-Catherine dans le désert du Sinaï en Égypte, est daté de la période 330-360; 347 feuilles du codex sont conservées au British Library, et 43 feuilles à la bibliothèque de l’Université de Leipzig. Il contenait probablement à l’origine tous les livres de la Septante, mais malheureusement tous n’ont pas survécu à l’épreuve du temps. Ainsi les écrits suivants apparaissent de manière fragmentaire : Genèse, Lévitique, Nombres, Deutéronome, Josué, Juges, 1 Chroniques, Esdras, Néhémie, les douze petits prophètes, Ézéchiel, Lamentations, et il manque les livres suivants : Ruth, 1-2 Samuel, 1-2 Rois, 2 Chroniques, 2 et 3 Maccabées. Quant aux livres du Nouveau Testament, ils apparaissent au complet, et deux autres livres leur ont été ajoutés : l’Épitre de Barnabé et le Pasteur d’Hermas. À noter que la version de l’évangile selon Marc s’arrête à Mc 16, 8, et ne contient pas la section Mc 16, 9-20 (scènes d’après résurrection) et Jn 7, 53 – 8, 11 (récit de la femme adultère).

    • Codex Alexandrinus
      Codex AlexandrinusLe codex Alexandrinus, désigné par la lettre A ou le chiffre 02, est daté de la période 400–440. Son nom lui vient du fait qu’il a été conservé de nombreuses années à Alexandrie, en Égypte, avant d’être transporté à Istamboul, puis à Londres au British Library. Il est constitué de 773 feuilles réparties en quatre volumes. Trois volumes contiennent le texte de la Septante, avec 10 feuilles manquantes. Le quatrième volume contient le Nouveau Testament, avec 31 feuilles perdues concernant 1 et 2 Clément, si bien que les chapitres 56, 6 à 58, 4 de 1 Clément et la fin de 2 Clément à partir du chapitre 12, 5 ont disparu. Mais des feuilles qui ont survécu à l’épreuve du temps sont parfois endommagés, et c’est ainsi que les textes de Genèse, Lévitique, Siracide, 1 Samuel, Psaume, Matthieu, Jean, 2 Corinthiens, 1-2 Clément sont parfois fragmentaires; les pages sur l’Apocalypse sont rognées sur les bords. À noter que Jn 7, 53 – 8, 11 (récit de la femme adultère) est absent de ce codex, mais par contre il contient l’addition Mc 16, 9-20 (scènes d’après résurrection).

    • Ephraemi rescriptus
      Ephraemi rescriptusLe codex Ephraemi rescriptus, désigné par la lettre C, ou le chiffre 04, est daté vers la période 450 et est conservé à la Bibliothèque nationale de France. Ce codex est un palimpseste, i.e. on a gratté pour enlever le texte originel et écrire à sa place au 12e siècle la traduction grecque des 38 sermons d’Éphrem le Syrien, d’où le nom du codex : réécrit par Éphrem. Il a fallu donc décoder les vestiges du texte qu’on avait gratté. L’origine de ce codex est inconnue (Égypte?), mais il est probable que le dernier correcteur ait fait son travail sur le manuscrit vers l’an 800 à Constantinople (Istamboul) et, après qu’il eut été réutilisé pour les traités d’Éphrem au 12e siècle, on retrouve sa trace après la chute de Constantinople en 1453 quand un érudit l’apporte à Florence, et c’est Catherine de Medici qui l’offre en cadeau au roi de France qui l’entreposera à la Bibliothèque nationale. C’est au début du 18e siècle qu’on prend conscience d’un texte ancien sous la réécriture et que le superviseur de la bibliothèque commence les premières lectures de ce qui a été gratté. Mais il a fallu attendre l’utilisation du ferricyanure de potassium pour mettre en relief ce qui a été gratté et l’intervention de Tischendorf qui publia une version complète du codex en 1843. Qu’en est-il de son contenu? Pour la Septante, seuls des parties des livres de Job, Proverbes, Qohélet, Cantique des cantiques, Sagesse et Siracide ont survécu. Pour le Nouveau Testament, on y trouve tous les livres habituels, sauf 2 Thessaloniciens et 2 Jean, mais il manque parfois un certain nombre de versets aux livres présents. Le codex comprend actuellement 209 feuilles (64 pour la Septante, 145 pour le Nouveau Testament). À noter que Jn 7, 53 – 8, 11 (récit de la femme adultère) est absent de ce codex, mais par contre il contient l’addition Mc 16, 9-20 (scènes d’après résurrection).

    • Codex Bezae
      Codex BezaeLe codex Bezae, désigné par la lettre D, ou le chiffre 05, daté du 5e siècle, est conservé à la bibliothèque de l’université de Cambridge, en Angleterre. Contrairement aux quatre précédents, ce codex ne contient que le Nouveau Testament, et cela dans une version bilingue : grecque et latine. Il devait comprendre à l’origine 534 feuilles, dont 406 ont survécu. On trouve des lacunes (absence d’un groupe de versets) chez Matthieu, Jean et les Actes. Ce codex se démarque des autres par des interpolations, certaines omissions remarquables et par la tendance à paraphraser. La partie latine a gardé la forme des vieilles versions latines qui prévalaient avant 250. Parmi les traits distincts de ce codex notons qu’il présente la finale longue de Marc (16, 9-20) et une version des Actes des Apôtres 8% plus longue. Son origine est disputée. On a souligné qu’il a été réparé au 9e siècle à Lyon (France) et fut conservé plusieurs siècles à la librairie du monastère Saint-Irénée de Lyon. Mais lors de la guerre des religions du 16e siècle, les Huguenots saccagèrent la librairie du monastère en 1563 et confièrent le codex au bibliste protestant Théodore Beza qui, à son tour, en 1581, le donna à la bibliothèque de l’université de Cambridge.

    Malgré la grande valeur de ces onciaux, ils sont dépendants de manuscrits antérieurs qui avaient été copiés, et leur valeur ne peut être plus grande que celle des manuscrits dont ils dépendent. C’est ainsi que, lorsqu’on parcourt les diverses variantes pour un verset particulier, on ne peut pas simplement décider que la leçon proposée par l’un de ces cinq onciaux est nécessairement la meilleures (reflète le mieux le texte originel); s’il faut reconnaître qu’ils exercent un certain poids dans l’évaluation, d’autres critères entrent en jeu.

  2. La famille des manuscrits

    Notons que dans les premiers siècles, la copie de manuscrits du Nouveau Testament avait tendance à se faire de plus en plus dans les grands centres de la chrétienté : Alexandrie, Césarée, Antioche, Rome, Constantinople (après la victoire de Constantin). C’est ainsi qu’avec le temps les variations qu’on rencontrait dans les manuscrits furent associées à l’un ou l’autre de ces centres et donnèrent naissance à une classification par famille. On arriva ainsi à quatre familles : le texte alexandrin, le texte occidental, le texte césaréen et le texte byzantin.

    1. Le texte alexandrin

      Il représente une grande proportion des manuscrits anciens et les biblistes préfèrent la plupart du temps cette famille de textes. Les traductions modernes lui donnent une grande place. Dans cette famille, le texte se termine parfois de façon abrupte, comme la finale de Mc 16, 8, signe que le copiste n’a pas essayé d’améliorer cette finale. Un autre trait est sa concision, signe que le copiste n’a pas essayé de paraphraser le texte. Un autre trait apparaît dans les parallèles synoptiques : les particularités de chaque évangéliste ressortent davantage, signe que le copiste n’a pas cherché à harmoniser les diverses versions. Enfin, cette absence d’harmonisation ou de « polissage » du texte fait en sorte que nous sommes souvent devant une leçon considérée comme difficile à expliquer.

      Quels manuscrits place-t-on dans cette famille? On pourra consulter Wikipedia pour une liste proposée. Signalons que parmi nos cinq onciaux, les quatre premiers appartiennent à cette famille (sauf pour les évangiles dans le cas des codex Alexandrinus et Ephraemi rescriptus), l’exception étant le codex Bezae qui appartient à la famille occidentale. De vieux papyri comme P66 (vers l’an 200, contenant une bonne partie de l’évangile de Jean) et P75 (vers 200-225, contenant une partie de Luc et Jean) appartiennent également à cette famille. De même, la plus vieille traduction copte sahidique appartient à cette famille. Certains auteurs chrétiens anciens reflètent cette famille comme Origène, Athanase, Didyme, et Cyril d’Alexandrie.

    2. Le texte occidental

      Le nom de cette famille vient du fait que les manuscrits auraient été copiés dans la partie occidentale de l’empire romain (Afrique du Nord, Italie, Gaule). Mais, bien souvent, elle sert de fourre-tout pour plusieurs familles de texte. C’est cette famille qu’on retrouve dans les vieilles traductions latines et syriaques au 2e et 3e siècle. Elle apparaît surtout dans les évangiles, les Actes et les épitres de Paul, mais se trouve absente des épitres catholiques et de l’Apocalypse.

      Cette famille se caractérise par une certaine liberté du copiste qui se permet souvent de paraphraser ou gloser pour accentuer certains points, ou harmoniser avec d’autres passages, ou encore, compléter ce qui semble incomplet. Il arrive que le copiste insère ou ajoute des phrases tirées de livres non canoniques. Le résultat est de nous offrir un texte plus long, en particulier les Actes des Apôtres. Mais il y a quelques cas où la version occidentale est plus courte, comme c’est le cas pour certains versets de Luc (au ch. 22 et surtout ch. 24), appelée non-interpolation occidentale.

      Un représentant de cette famille pour les évangiles et les Actes est le codex Bezae. Quant aux épitres de Paul, c’est le codex Claromontanus. Parmi les auteurs anciens, Cyprien, Tertullien et Irénée de Lyon reflètent ce type de manuscrits. Pour une liste des manuscrits associés à cette famille, voir Wikipedia.

    3. Le texte césaréen

      Le nom de cette famille vient de la ville de Césarée maritime, en Palestine, qui était devenue un centre chrétien important au 3e et 4e siècle, avec une bibliothèque imposante pour l’époque, si bien qu’Origène s’y installa vers l’an 230. Ses traits sont souvent définis de manière négative par le fait que ses manuscrits n’appartiennent à aucun autre type de texte. On note une légère tendance à paraphraser, mais sans aller jusqu’au niveau du texte occidental. On retrouve ses traits dans les citations d’Origène après son arrivée à Césarée, dans les traductions arméniens et géorgiennes du 5e siècle.

      On pourra obtenir dans Wikipedia une liste proposée de manuscrits associés à cette famille. Nommons parmi les onciaux le codex Korithethi (9e siècle), parmi les papyri P45 (3e s.), et parmi les minuscules les deux groupes f1 et f13 (du 11e au 15e s.).

    4. Le texte byzantin

      Le nom vient de la ville de Byzance, devenue Constantinople avec l’arrivée de l’empereur Constantin, et remplaça Rome comme capitale de l’empire romain. Ce fut donc un centre important de la chrétienté. Avec le temps on y note une forme de standardisation du texte, aplanissant les difficultés et harmonisant les différences, si bien qu’on peut parler d’un texte commun, ou koinē, qui finit par couvrir 90% des manuscrits et devint normatif à partir du 6e siècle. C’est la version officielle de l’Église orthodoxe d’Orient et qui a servi à tous les lectionnaires. Elle a servi à la traduction syriaque de la Peshitta (5e s.), même si on note ici et là l’influence d’autres types de texte, et dans la traduction éthiopienne du 6e siècle. Et c’est la version qu’a utilisé Érasme pour son édition du Textus Receptus (texte reçu ou officiel) en 1516. On a un écho du texte byzantin dans les citations de Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, Basile le Grand et Cyrile de Jérusalem. On trouvera sur Wikipedia une liste de manuscrits associés au texte byzantin. Notons qu’un manuscrit peut être hybride, i.e. une partie des textes, comme les évangiles, peuvent être rattachés à un type, alors que les autres à un autre type.

  3. Une approche méthodique de la critique textuelle

    Apparat critique dans le Greek New Testament pour Luc 7, 10
    Apparat critique pour Luc 7, 10Dans leur analyse, la plupart des biblistes utilisent le The Greek New Testament publié conjointement par Deutsche Bibelgesellschaft, American Bible Society, United Bible Societies, sous la direction de Kurt Aland et alii. Or, cette édition présente une version éclectique du Nouveau Testament, car les éditeurs ont déjà fait des choix entre les diverses variantes, des choix auxquels ils ont accolé une cote {a}, {b}, {c}, {d} selon le degré de certitude d’avoir fait le bon choix, {a} désignant le plus haut niveau de certitude, {d} le plus bas. Notons que cette édition du Nouveau Testament grec se limite aux variantes les plus importantes. Pour une liste plus extensive de variantes, il faut utiliser le Novum Testamentum Graece de Nestlée-Aland. Une approche méthodique dans la critique textuelle propose quatre étapes.

    1. L'établissement des lieux variants

      L’établissement des lieux variants se fait en utilisant l’apparat critique offert soit par le The Greek New Testament, soit par le Novum Testamentum Graece. Pour chaque verset, ces éditions du Nouveau Testament signalent les divergences entre les milliers manuscrits. Il s’agit alors de comprendre le langage de ces éditions pour repérer une ou plusieurs variantes, afin de les analyser par la suite.

      Commençons avec un exemple titré de The Greek New Testament. Chaque lieu variant est signalé avec une numérotation qui recommence à 1 pour chaque chapitre d’un document. Prenons au hasard Mt 14, 24 où apparaît le chiffre 3 au milieu du verset, après ἀπεῖχεν : τὸ δὲ πλοῖον ἤδη σταδίους πολλοὺς ἀπὸ τῆς γῆς ἀπεῖχεν3 βασανιζόμενον ὑπὸ τῶν κυμάτων, ἦν γὰρ ἐναντίος ὁ ἄνεμος. Ce chiffre renvoie à l’apparat critique au bas de la page où apparaît également le chiffre 3. Cette apparat critique affiche toutes les variantes possibles de cette partie de verset, que nous avons mis en caractère gras, ainsi que les manuscrits qui soutiennent cette variante.

      Tournons-nous maintenant vers le Novum Testamentum Graece pour ce même verset où le lieu variant est ainsi présenté : τὸ δὲ πλοῖον Oἤδη σταδίους πολλοὺς ἀπὸ τῆς γῆς ἀπεῖχεν βασανιζόμενον ὑπὸ τῶν κυμάτων, ἦν γὰρ ἐναντίος ὁ ἄνεμος. On y trouve donc trois symboles : tout d’abord le symbole O qui signifie que le mot suivant (ἤδη) est omis dans certains manuscrits, puis le symbole qui signale le début d’un ensemble de mots qui se termine avec le symbole pour indiquer que cet ensemble connaît plusieurs variantes. Au bas, dans l’apparat critique pour le v. 24, on retrouvera les mêmes symboles et les différentes variantes avec les manuscrits qui les soutiennent. Notons qu’au v. 25 on trouvera le symbole à côté du mot ἦλθεν pour indiquer que seulement ce mot connaît des variantes.

      Donnons l’exemple des diverses leçons ou versions du lieu variant de Mt 14, 24 avec leur traduction très littérale.

      1. σταδίους πολλοὺς ἀπὸ τῆς γῆς ἀπεῖχεν (de plusieurs stades en partant de la terre était éloignée [la barque])
      2. σταδίους πολλοὺς ἀπεῖχεν (de plusieurs stades était éloignée [la barque])
      3. σταδίους τῆς γῆς ἀπεῖχεν ἱκανούς (de stades de la terre était éloignée assez [la barque])
      4. ἀπεῖχεν ἀπὸ τῆς γῆς σταδίους ἱκανούς (était éloignée [la barque] à partir de la terre de stades assez)
      5. ἀπεῖχεν ἀπὸ τῆς γῆς σταδίους ὡς εἴκοσι πέντε (était éloigné [la barque] à partir de la terre de stades vingt-cinq)
      6. μέσον τῆς θαλάσσης ἦν (au milieu de la mer était [la barque])
      7. ἦν εἰς μέσον τῆς θαλάσσης (était [la barque] dans milieu de la mer)
      8. ἐκινδύνευεν ἤδη μέσον τῆς θαλάσσης (était en danger déjà [la barque] déjà au milieu de la mer)

      Une observation préliminaire montre que les différentes leçons peuvent être regroupées de manière générale en deux catégories : celles qui parlent d’être éloignés de plusieurs stades de la terre, et celles qui parlent d’être au milieu de la mer.

    2. La critique externe

      La critique externe s’intéresse aux manuscrits qui soutiennent une variante et à leur valeur. Le but est de déterminer s’il est possible de choisir la meilleure variante (celle qui reflèterait le mieux la version originelle) avec un certain degré de probabilité.

      Quelles sont les critères pour évaluer les manuscrits qui soutiennent une variante?

      1. Le premier critère est celui de la valeur du manuscrit basée sur sa qualité. En effet, tous les manuscrits ne sont pas d’égales qualités. Certains manuscrits semblent avoir été copiés rapidement par des copistes peu scolarisés, alors que d’autres l’ont été avec une grande minutie par des copistes connaissant bien le grec. Certains copistes ont cru bien faire en « améliorant » le texte qu’ils avaient sous les yeux quand un mot ou une expression apparaissait obscure, alors que d’autres ont respecté scrupuleusement le texte qu’ils copiaient. Certains manuscrits ont bénéficié de la révision d’un correcteur. C'est ainsi que les biblistes ont prêté une plus grande valeur aux codex du Vaticanus et du Sinaïticus, plus complets que beaucoup d'autres et ayant subi des révisions, ainsi qu'à certains grands Onciaux (en lettres majuscules) du 5e et 6e siècle.

      2. La valeur du texte est aussi déterminée par son ancienneté : plus un texte est ancien, comme celui offert par les papyri, plus on lui accorde de l’importance; car plus un manuscrit est copié à travers les âges, plus les probabilités sont grandes qu’il soit déformé. C’est ainsi qu’on donne moins de valeurs aux minuscules qu’aux onciaux. Voilà pourquoi chez les biblistes accordent une grande valeur aux codex du Sinaïticus et Vaticanus qu’on date du milieu du 4e siècle.

      3. Un autre critère est celui du nombre de manuscrits soutenant une leçon ou variante particulière. Par exemple, quand une variante n’est soutenue que par un ou deux minuscules, elle a peu de probabilité de refléter la version autographe.

      4. Enfin, il faut considérer la famille des manuscrits dans les critères d’évaluation. Par exemple, on sait que les manuscrits qui appartiennent au texte occidental sont plus susceptibles d’avoir été modifiés que ceux qui appartiennent au texte alexandrin. De même, si une variante ne se retrouve que dans une famille, et non dans les autres, elle peut être considérée comme la modification d’un copiste répliquée par les descendants de cette famille.

      Très souvent, l’application de tous ces critères ne permet pas de conclure avec un certain degré de probabilité, et c’est seulement avec la critique interne qu’on arrivera à prendre une décision. Donnons l’exemple de Mt 14, 24. Voici de nouveau la liste des leçons du lieu variant avec les manuscrits qui le soutiennent.

      1. « de plusieurs stades en partant de la terre était éloignée [la barque] » soutenue par le Vaticanus (4e s.), la famille 13 des minuscules (du 11e au 15e s.), les traductions syriaques de Cureton (3e ou 4e s.), de la Peshitta (début 5e s.) et palestinienne (6e s.).
      2. « de plusieurs stades était éloignée [la barque] » soutenue par le lectionnaire 253 (année 1020) et la traduction copte sahidique (fin du 4e s.).
      3. « de plusieurs stades de la terre était éloignée assez [la barque] » soutenue par le minuscule 700 (11e s.).
      4. « était éloignée [la barque] à partir de la terre de stades assez » soutenue par le codex Koridethi (9e s.), et les traductions géorgienne (5e s.) et arménienne (5e s.)
      5. « était éloigné [la barque] à partir de la terre de stades vingt-cinq » soutenue par la traduction copte bohérique (3e s.) et la traduction éthiopienne (6e s.)
      6. « au milieu de la mer était [la barque] » soutenue par les codex Sinaïticus (4e s.), Ephraemi rescriptus (5e s.), Regius (8e s.), Washingtonianus (4e ou 5e s.), Sangallensis (9e s.), 073 (6e s.), 0106 (7e s.), la famille 1 des minuscules (du 10e au 14e s.), ainsi que les minuscules 28 (11e s.), 33 (9e s.), 157 (année 1122), 180 (12e s.), 205 (15e s.), 565 (9e s.), 579 (13e s.), 597 (13e s), et de multiples autres, des onciaux byzantins du 6e au 9e siècle, la majorité des lectionnaires, les vielles traductions latines : Vercelli (4e s.), Aureus Holmiensis (7e s.), Verona (5e s.), Colbertinus (12e s.), et plusieurs autres, la Vulgate (fin du 4e s.), la traduction syriaque Harklensis (année 616), slavonne (9e s.), et certaines traductions éthiopiennes (6e s.), et par Origène (185-253), Jean Chrysostome (347-407), Jérome (342-420) et Augustin (354-430).
      7. « était [la barque] dans milieu de la mer » soutenue par le Codex Bezae (5e s.), quelques vieilles traductions latine (5e s.), coptes (5e s.) et éthiopienne (6e s.), et par Eusèbe de Césarée (260-339).
      8. « était en danger déjà [la barque] au milieu de la mer » soutenue par le minuscule 1546 (année 1263).

      Essayons d’appliquer nos critères.

      1. Considérons la quantité de manuscrits en faveur d’une leçon. De manière très claire, le leçon vi. surclasse toutes les autres avec plus d’une cinquantaine de manuscrits qui la soutiennent. Cette leçon présente l’idée qu’on est au milieu de la mer. En revanche, sur les huit leçons, cinq soutiennent plutôt l’idée d’être éloigné de la terre.

      2. Considérons maintenant l’ancienneté des manuscrits. Les leçons i. , ii, v., et vi. sont soutenues par des manuscrits du 3e et 4e s. Dans ce cas, les plus anciens manuscrits soutiennent à la fois l’idée d’être éloigné de la terre et celle d’être au milieu de la mer.

      3. Considérons la valeur qu’on accorde aux grands codex que sont le Vaticanus et le Sinaïticus. Or, le Vaticanus soutient l’idée d’être éloigné de la terre et le Sinaïticus celle d’être au milieu de la mer.

      4. Considérons enfin la famille des manuscrits. Les textes alexandrins soutiennent à la fois l’idée d’être éloigné de la terre à travers le Vaticanus et le codex Koridethi et à la fois celle d’être au milieu de la mer à travers le Sinaïticus et le codex Regius. La famille des textes occidentaux soutient l’idée d’être au milieu de la mer avec le codex Bezae. La famille des textes byzantins soutient à la fois l’idée d’être éloigné de la terre avec la famille 13 des minuscules et à la fois celle d’être au milieu de la mer avec les codex Washingtonianus et Sangallensis. La famille des textes césaréens soutient à la fois l’idée d’être éloigné de la terre avec le minuscule 700 et à la fois celle d’être au milieu de la mer avec le minuscule 1.

      En utilisant tous ces critères, on ne peut pas déterminer de manière définitive le texte originel de Matthieu. Bien sûr, le poids du nombre favorise la leçon vi., mais les autres critères nous obligent à une retenue et nous renvoient à la critique interne pour la décision finale.

    3. La critique interne

      La critique interne est un travail d’analyse qui essaie d’expliquer pour chaque variante qu’est-ce qui a pu se passer pour que le copiste nous offre cette leçon. Au point de départ, on assume que le copiste est intervenu pour introduire une modification au texte qu’il copiait. La méthode la plus fructueuse dans cette analyse est de procéder en envisageant différents scénarios.

      1. Un scénario possible expliquant une leçon est que le copiste ait voulu harmoniser le texte d’un évangéliste avec celui d’un autre évangéliste. On s’expliquait mal que pour une scène semblable les expressions des évangélistes ne soient pas les mêmes. N’oublions pas le copiste s’imaginait bien souvent qu’un évangéliste était un témoin oculaire de la scène, décrivant ce qu’il voyait.
      2. Un autre scénario possible est une faute d’inattention : il arrive qu’un copiste saute un article ou un pronom lors de la copie d’un manuscrit. Ou encore, il oublie une lettre dans la graphie du mot.
      3. Un autre scénario possible est que devant une structure de phrase inhabituelle, le copiste la remplace par ce qui était habituel à son époque.
      4. Un autre scénario possible est que, devant un mot ou une expression obscure ou floue ou qui manque de précision, le copiste cherche à clarifier les choses ou à donner plus de détails.
      5. Un autre scénario possible se situe dans le cadre où le texte à copier est dicté oralement, et alors les mots sont copiés selon l’orthographe connu du copiste
      6. Un autre scénario possible est que le copiste remplace l’expression à copier par l’expression qu’il a l’habitude d’entendre lors de la liturgie.
      7. Un autre scénario possible est une situation appelée homoioteleuton, ce qui signifie « terminaisons similaires ». L'homoioteleuton se produit lorsque deux mots/phrases/lignes se terminent par la même séquence de lettres. Le scribe, ayant fini de copier le premier, passe au second, en omettant tous les mots intermédiaires; par exemple, la première phrase commence par « Jésus partit… », et après avoir copié cette expression, le copiste pose son regard de nouveau sur le texte à copier dont la deuxième phrase, par hasard, contient également « Jésus partit… »; sans s’en rendre compte, il continue sa copie avec la deuxième phrase, oubliant la première.

      Quels critères peut-on utiliser pour choisir la leçon qui serait probablement le plus près de la copie autographe?

      1. Quand une leçon présente un cas assez clair d’harmonisation, il faut choisir celle où la version de l’évangéliste se distingue de son parallèle.

      2. Les copistes ont tendance à ajouter au texte qu’ils copient, bien souvent pour clarifier ou expliciter ce qui est écrit. Par exemple, un copiste ajoutera à l’occasion un détail dans le récit d’un évangéliste qui est tiré du récit d’un autre évangéliste, une forme d’amalgame. Dans ce cas on applique le principe de la lectio brevior : on opte pour la leçon la plus brève ou la plus concise.

      3. Les copistes ont tendance à aplanir les difficultés du texte et à s’assurer que tout est cohérent. Sachant cela, on appliquera à l’occasion le principe de la lectio difficilior probabilior : c’est la leçon la plus difficile qui est la plus probable; en effet, il est plus probable que le copiste ait ajouté le mot auquel on s’attendait que le mot auquel on ne s’attendait pas.

      4. Les copistes remplacent parfois certains mots ou certaines expressions grecques par les mots ou des expressions mieux connus dans l’univers religieux de leur époque. Une bonne façon de repérer ces modifications est de bien maîtriser le vocabulaire et la syntaxe d’un évangéliste. Cela nous permet de conclure qu’il est probablement impossible que l’évangile ait pu utiliser tel mot ou telle expression qui appartiendrait à un autre univers littéraire.

      5. Enfin, le copiste peut connaître un moment d'inattention, si bien qu'il oublie un article, un adverbe, un pronom, ou encore, dans un cas de homoioteleuton, il saute une partie de phrase, et alors le texte devient boiteux. Dans une telle situation, on peut soit utiliser les autres manuscrits pour combler les lacunes, ou encore, avoir recours à d'autres passages semblables de l'évangéliste pour confirmer sa manière de construire ses phrases et le vocabulaire qui lui est familier.

      Appliquons ce que nous avons appris à Mt 14, 24.

      Envisageons les scénarios possibles pour expliquer les diverses leçons.

      Commençons avec la 2e catégorie et la leçon vi. Comment expliquer qu’un copiste ait écrit : « au milieu de la mer était [la barque]? »

      • « au milieu de la mer était [la barque] ». Un copiste connaissait le passage parallèle de Mc 6, 47 qui commence de la même façon que Mt 14, 24 (puis, [l'heure] tardive étant arrivée) et où on peut lire : ἦν τὸ πλοῖον ἐν μέσῳ τῆς θαλάσσης (était la barque au milieu de la mer) et a donc décidé d’harmoniser les deux passages en se basant sur Marc, et donc a remplacé « de plusieurs stades en partant de la terre était » par « au milieu de la mer était »; cette harmonisation était justifiée, car il s’agissait du même récit.

      • « était [la barque] dans milieu de la mer ». Pour la leçon vii, ou bien un scribe avait sous les yeux la leçon vi et l’a donc copié tout en déplaçant le verbe « être » (ἦν) pour le mettre au début de la phrase, pour imiter Marc, ou bien, comme pour le scribe de la leçon vi, il a harmonisé le texte de Matthieu sur celui de Marc, tout en respectant la place chez Marc du verbe être.

      • « était en danger déjà [la barque] au milieu de la mer ». Pour la leçon viii, ou bien le copiste avait sous les yeux la leçon vi., ou bien il a pris lui-même l’initiative d’harmoniser avec Mc 6, 47, puis il a ajouté un détail de Lc 8, 23, le récit de la tempête apaisé, où le vent souffle, la barque était submergée, et les disciples « étaient en danger ».

      Poursuivons avec la première catégorie et la leçon i.

      • « de plusieurs stades en partant de la terre était éloignée [la barque] ». Si la leçon autographe était celle autour de l’idée d’être au milieu de la mer, un copiste aurait peut-être voulu modifier cette idée et se rapprocher du texte de Jn 6, 19 qui décrit cette scène de Jésus qui marche sur la mer en utilisant ces termes : « Ils avaient ramé environ 25 ou 30 stades »; il aurait alors emprunté le mot « stade » à Jean et aurait remplacé la précision des 25 ou 30 stades par « plusieurs », et aurait ajouté le fait que la barque « était éloignée à partir de la terre ». Mais une telle hypothèse est difficile à accepter, car nous avons vu que l’idée d’être au milieu de la mer est une harmonisation à partir de Mc 6, 47, et dans ce cas l’idée d’être éloignée de la terre de plusieurs stades reflète probablement mieux la version autographe. De plus, si le scribe cherchait à s’inspirer de Jn 6, 19, pourquoi aurait-il écarté la précision des 25 ou 30 stades pour l’expression floue de « plusieurs ».

      • « de plusieurs stades était éloignée [la barque] ». Le copiste de cette leçon ii. aurait eu sous les yeux le leçon i., mais trouvant redondant et inutile l’expression « à partir de la terre », l’aurait simplement éliminée.

      • « était éloignée [la barque] à partir de la terre de stades suffisants ». Le copiste de cette leçon iv. avait peut-être sous les yeux la leçon i. et aurait jugé trop vague l’adjectif « plusieurs » et l’aurait remplacé par « suffisant » pour indiquer que la barque était « suffisamment » éloignée de la rive pour être dans une situation périlleuse, une précision pour expliquer la présence du vent et des vagues. En opérant cette modification, il en a profité pour mettre le verbe au début de la phrase afin de coller l’adjectif au nom (stades) dont il est l’attribut.

      • « de plusieurs stades de la terre était éloignée suffisants (i.e. stades) [la barque] ». Le copiste de cette leçon iii. avait peut-être sous les yeux la leçon i., et il aurait eu le même réflexe que le copiste de la leçon iv. en ajoutant « suffisant », sauf qu’il a refusé d’éliminer le mot « plusieurs » et de modifier l’ordre des mots.

      • « était éloigné [la barque] à partir de la terre de stades vingt-cinq ». Le copiste de cette leçon v. avait peut-être sous les yeux la leçon i., et il aurait jugé trop flou l’adjectif « plusieurs », d’autant plus que Jn 6, 19 donnait la précision de 25 ou 30 stades; ainsi, il emprunta le chiffre 25 à Jean et, en ce faisant, il déplaça le verbe au début de la phrase pour coller l’adjectif 25 au nom (stades) dont il est l’attribut.

      Une fois complété cet exercice où nous avons essayé de nous mettre dans la peau des copistes, il nous reste à appliquer l’un ou l’autre de nos quatre critères de critique interne afin d’éliminer ce qui est peu probable et de ne retenir que ce qui est le plus probable.

      1. Selon le principe i., quand une leçon présente un cas assez clair d’harmonisation, il faut choisir celle où la version de l’évangéliste se distingue de son parallèle. Dans ce cas, il faut éliminer les leçons vi. à viii. qui sont des cas d’harmonisation avec Mc 6, 47. Il faut aussi éliminer la leçon v. où le copiste a harmonisé le texte avec Jn 6, 19.

      2. Selon le principe ii., la lectio brevior est préférable, car le copiste a tendance à ajouter des précisions pour clarifier les choses. C’est ainsi qu’il faut préférer les leçons plus brèves de i. et ii. aux leçons iii. et iv. qui ajoutent l’adjectif « suffisant » au mot stade.

      Maintenant, comment départager les leçons i. et ii. pour choisir le leçon qui reflète le mieux le texte autographe? Car la seule différence entre les deux leçons est l’absence dans la leçon ii. de l’expression « à partir de la terre ». Faisait-elle partie de l’original? Il faut donc passer à la dernière étape où on met ensemble les résultats de la critique externe et de la critique interne.

    4. La décision finale

      La critique interne nous a laissé avec deux candidats. Retournons à la critique externe pour les départager. Or, la leçon i. est appuyée par le Vaticanus (4e s.), la famille 13 des minuscules (du 11e au 15e s.), les traductions syriaques de Cureton (3e ou 4e s.), de la Peshitta (début 5e s.) et palestinienne (6e s.). La leçon ii. est appuyée par le lectionnaire 253 (année 1020) et la traduction copte sahidique (fin du 4e s.). Cette comparaison des manuscrits nous oblige à opter pour la leçon i. qui est soutenue par l’un des plus prestigieux et plus anciens codex, le Vaticanus, mais aussi par des manuscrits de qualité que sont les traductions syriaques de Cureton et la Peshitta. Le critère de l'ancienneté peut jouer, car la leçon i. bénéficie des manuscrits les plus anciens. Enfin, il y a le nombre de manuscrits; rappelons que la famille 13 des minuscules comprend 13 manuscrits.

  4. Des exemples d’analyse de critique textuelle

    Appliquons les règles que nous venons d’énumérer

    1. Luc 10, 1.17

      1. Le lieu variant (v. 1 et 17)

        1. Μετὰ δὲ ταῦτα ἀνέδειξεν ὁ κύριος ἑτέρους ἑβδομήκοντα δύο (Puis, après ces choses, il désigna le Seigneur d’autres, soixante-douze)
        2. Μετὰ δὲ ταῦτα ἀνέδειξεν ὁ κύριος ἑτέρους ἑβδομήκοντα (Puis, après ces choses, il désigna le Seigneur d’autres, soixante-dix)

        Il s’agit d’une scène propre à Luc où, en plus des Douze, Jésus désigne et envoie en mission d’autres disciples. Combien? Certains manuscrits font référence à 72 autres disciples, alors que d’autres parlent plutôt de 70 disciples. Concentrons-nous sur Lc 10, 1, puisque le v. 17 est un écho du v. 1.

      2. La critique externe

        1. La leçon « Puis, après ces choses, il désigna le Seigneur d'autres, soixante-douze » est soutenue par le papyrus P75 (3e s.), les codex Vaticanus (4e s.), Bezae (5e s.), 0181 (4e/5e s.), ainsi que par plusieurs vieilles traductions latines (du 4e au 6e s.), la Vulgate (4e/5e s.), les traductions coptes (3e s.), arméniennes (5e s.) et géorgiennes (5e s.), le Diatessaron (2e s.), Adamantius (4e s.), la Constitution apostolique (an 380), le Pseudo-Ambroise (4e s.) et Augustin (5e s.).

        2. La leçon « Puis, après ces choses, il désigna le Seigneur d'autres, soixante-dix » est soutenue par les codex Sinaïticus (4e s.), Alexandrinus (5e s.), Ephraemi Rescriptus (5e s.), Washingtonianus (4e/5e s.), Zacynthius (6e s.), Regius (8e s.), Sangallensis (9e s.), Athous Lavrensis (9e/10e s.), les familles 1 et 13 ainsi qu’un nombre considérable de manuscrits en minuscules (du 11e au 15e s.), des manuscrits de la tradition byzantine comme les onciaux 07 (8e s.), 011 (9e s.), 013 (9e s.) et 022 (6e s.), certaines traductions latines (du 5e au 7e s.), syriaques (du 5e au 7e s.) et coptes (3e s.), éthiopienne (6e s.), slavonne (9e s.) ainsi que le témoignage d’un certain nombre de Pères de l’Église comme Irénée de Lyon (2e s.), Clément d’Alexandrie (2e / 3e s.), Origène (3e s.), Eusèbe de Césarée (4e s.), Basile le Grand (4e s.), Cyrille d’Alexandrie (5e s.), Théodoret (5e s.), Tertullien (3e s.), Ambroise (4e s.) et Jérôme (4e – 5e s.).

        Appliquons nos critères.

        1. Considérons la qualité des manuscrits, sachant que les biblistes donnent d’abord la priorité aux deux prestigieux manuscrits que sont le Vaticanus et les Sinaïticus, puis aux autres grands codex. Or, la leçon i. est appuyée par les codex Vaticanus, Bezae et 0181, tandis que la leçon ii. est appuyée par les codex Sinaïticus, Alexandrinus, Ephraemi Rescriptus, Washingtonianus, Zacynthius, Regius, Sangallensis et Athous Lavrensis. Les deux leçons sont donc appuyées par des codex de qualité, même s’ils sont un peu plus nombreux dans la leçon ii.

        2. Du côté de l’ancienneté, la leçon i. est appuyée par des manuscrits du 2e, 3e et 4e siècle, tandis que la leçon ii. est appuyée par des manuscrits du 4e et 5e s., mais également par le témoignage des pères de l’Église dont certains témoignages remontent au 2e s. Le soutien du papyrus P75 (3e s.) peut donner un certain avantage à leçon i., mais il reste que les deux leçons bénéficient d’une certaine ancienneté.

        3. Pour le nombre de témoignages, les deux leçons sont largement appuyées, même si mathématiquement la leçon ii. semble prédominer.

        4. Les deux leçons sont soutenues par les diverses familles de manuscrits. La famille des textes alexandrins est présente dans la leçon i. à travers le papyrus P75, les codex Vaticanus et 081, et dans la leçon ii. à travers les codex Sinaïticus et Regius. La famille des textes occidentaux est présente dans la leçon i. par le codex Bezae, et dans la leçon ii. par Irénée de Lyon et Tertullien. La famille des textes césaréens ne semble pas présente dans la leçon i., mais elle est présente dans la leçon ii. à travers la famille des minuscules f1 et f13, ainsi que 28, 565 et 700. Enfin, la famille des textes byzantins ne semble pas présente dans la leçon i., mais elle est présente dans la leçon ii. à travers les codex Alexandrinus, Ephraemi rescriptus, et Washingtonianus.

        Avec ces critères, les leçons sont presque d’égale valeur. Certains pourraient reconnaître une légère prévalence à la leçon ii. en raison du nombre de manuscrits et de sa présence dans toutes les familles de type de texte. Mais en revanche, la grande valeur du témoignage du papyrus P75, du Diatessaron de Tatien et de la constitution apostolique oriente d’autres vers une préférence de la leçon i. Néanmoins, tout cela est insuffisant pour prendre une décision finale.

      3. La critique interne

        Avant d’envisager les différents scénarios possibles pour expliquer soit le chiffre 72, soit le chiffre 70, il faut essayer de comprendre d’où viennent ces deux chiffres.

        D’après Gn 10 selon la version du texte hébraïque, seul Noé et ses fils survécurent au déluge qui extermina la terre entière. Or, l’ensemble des nations de la terre sont nées à partir des trois fils de Noé. Or, si on fait le compte des nations engendrées par le premier fils de Noé, Sem, et ses descendants, on obtient le chiffre de 27; et si on fait la même chose avec le deuxième fils de Noé, Cham, on obtient le chiffre de 11, et finalement, si on fait la même chose avec le troisième fils, Japhet, on obtient le chiffre de 32. Et donc, en faisant le compte des nations dont les trois fils de Noé sont à l’origine, on obtient 70 nations. Par contre, quand on lit Gn 10 selon la version de la traduction grecque de la Septante, Sem serait à l’origine de 27 nations, Cham serait à l’origine de 30 nations, Japhet serait à l’origine de 15 nations. Et si on fait le compte de la version de la Septante, on obtient un total de 72 nations.

        Comment choisir entre 70 et 72? On comprend très bien que pour Luc, ce second envoi, après celui des Douze, s’adresse maintenant non plus aux juifs, mais à l’ensemble des nations de la terre. Or, combien y a-t-il de nations dans le monde selon la Bible? Si on s’en tient à la Bible hébraïque le nombre est 70, selon la version de la Septante, le nombre est 72. Aussi peut-on envisager les scénarios suivants.

        1. Un scénario possible est que Luc, enraciné dans sa culture grecque et fréquentant régulièrement la Septante, ait inscrit le nombre 72 comme total des nations selon la Septante. Un copiste, ayant une culture juive et sachant que dans ce milieu le total des nations s’élève à 70, aurait alors remplacé le nombre 72 par 70.

        2. À l’inverse, il est possible que Luc, à travers Paul ou d’autres Juifs, savait que dans le Judaïsme le total des nations s’élevait à 70, et c’est donc pour lui le nombre des autres disciples qui ont été envoyés. Cependant, un copiste, qui connaissait bien la Septante et ignorant la tradition juive, aurait remplacé le nombre 70 par 72.

        3. Un dernier scénario possible est celui d’une faute d’inattention. En effet, Luc aurait écrit : ἑβδομήκοντα δύο (soixante-douze), mais le copiste aurait oublié de copier le δύο final.

        Les trois premiers critères de critique interne que nous avons établis plus tôt s’appliquent difficilement dans cette situation-ci. D’abord, comme il n’y pas de texte parallèle, ce ne peut être un cas d’harmonisation. Puis, ce n’est pas un cas de clarification où il faut appliquer le principe de lectio brevior. Enfin, ce n’est pas un cas de texte difficile où il faut appliquer le principe de lectio difficilior probabilior. On pourrait appliquer notre cinquième critère en assumant que nous sommes devant un cas où un scribe a oublié de copier δύο; cependant, étant donné que le nombre 70 est justifié comme nombre de nations, il nous semble peu probable que ce soit un cas d’oubli. Il nous reste donc le quatrième cas où un copiste apporte une modification en raison de son univers religieux ou culturel. Avec ce critère, il me semble plus probable que Luc le Grec, un familier de la Septante, a inscrit le nombre 72 comme nombre de disciples envoyés vers toutes les nations, et que ce soit un scribe qui, très tôt, dès le 2e s. (car Irénée de Lyon semble avoir connu cette leçon), alors que le monde juif exerçait une influence, l’ait remplacé par le nombre 70.

      4. La décision finale

        Considérant la grande valeur du témoignage du papyrus P75, du Vaticanus, du Diatessaron de Tatien et de la constitution apostolique et considérant qu’il est plus probable que Luc le Grec ait utilisé le total de la Septante du nombre des nations, nous optons pour la leçon i., i.e. le nombre 72.

        Il est à noter que le Greek New Testament a opté pour le nombre 72, mais en lui accolant la cote d’assurance {C} (i.e. les éditeurs ont eu de la difficulté à prendre une décision). La grande majorité des bibles françaises ont opté pour le nombre 72, à l’exception de la traduction de Louis Second de 1910, tandis que les bibles anglaises ont majoritairement opté pour le nombre 70, à l’exception de la New International version avec 72, et la New American Bible qui a mis entre parenthèse le chiffre « deux », accolé au nombre 70.

    2. Marc 10, 7

      1. Le lieu variant

        Il existe trois leçons dans ce lieu variant.

        1. ἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέρα (À cause de cela quittera un homme son père et la mère)
        2. ἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέρα καὶ προσκολληθήσεται πρὸς τὴν γυναῖκα αὐτοῦ (À cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera envers sa femme)
        3. ἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέρα καὶ προσκολληθήσεται τῇ γυναικὶ αὐτοῦ (À cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera à sa femme)

      2. La critique externe

        1. La leçon « À cause de cela quittera un homme son père et la mère » est soutenue par les codex Sinaïticus (4e s.), le Vaticanus (4e s.), et Athous Lavrensis (9e s.) ainsi que la version syriaque du Sinaïticus (3e/4e s.)
        2. La leçon « À cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera envers sa femme » est soutenue par les codex Bezae (5e s.), Washingtonianus (3e/4e s.), et Koridethi (9e s.), et la famille 13 des manuscrits en caractères minuscules, les textes byzantins, les lectionnaires des vieilles traductions latines, la Vulgate et les vieilles traductions syriaques, coptes et arméniennes
        3. La leçon « À cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera à sa femme » est soutenue par les codex Alexandrinus (5e s.), Ephraemi Rescriptus (5e s.), Regius (8e s.), Petropolitanus Purpureus (6e s.), Sangallensis (9e s.), la famille 1 des manuscrits en caractères minuscules (du 11e au 15e s.).

        Appliquons nos critères.

        1. Considérons la qualité des manuscrits, sachant que les biblistes donnent d’abord la priorité aux deux prestigieux manuscrits que sont le Vaticanus et les Sinaïticus, puis aux autres grands codex. Or, les trois leçons sont appuyées par de bons codex, mais la leçon i. reçoit l’appui des deux meilleurs, le Vaticanus et le Sinaïticus.

        2. Considérons l’ancienneté des manuscrits. Seule la leçon i. bénéficie l’appui de manuscrits du 4e siècle.

        3. Pour le nombre de témoignages, les leçons ii. et iii. semblent en bénéficier le plus.

        4. Considérons la famille des manuscrits à laquelle appartiennent les témoins. La famille des textes alexandrins est présente dans la leçon i. à travers les codex Vaticanus, Sinaïticus et Athous Lavrensis, et dans la leçon iii. à travers les codex Regius et Sangallensis, mais semble absent de la leçon ii. La famille des textes occidentaux est seulement présente dans la leçon ii. à travers le codex Bezae. La famille des textes Césaréens est absente de la leçon i., mais présente dans la leçon ii. à travers les codex Washingtonianus et Koridethi, et la famille 13 des manuscrits en caractères minuscules, et présente dans la leçon iii. à travers la famille 13 des minuscules. Enfin, la famille des textes byzantins est absente de la leçon i., mais présente dans la leçon ii surtout à travers les lectionnaires et dans la leçon iii. à travers les codex Alexandrinus et Ephraemi Rescriptus.

        La critique externe donne un léger avantage à la leçon i. en raison de la qualité des manuscrits que sont le Vaticanus et le Sinaïticus et du fait que la leçon ii. non seulement ne reçoit aucun appui de la famille des textes alexandrins réputés pour contenir peu d’altérations, mais est soutenue par la famille occidentale où se rencontre régulièrement des modifications. Quant à la famille iii. elle apparaît avant tout comme une variante de la leçon ii. Bref, la critique externe suggère que la leçon i. reflète probablement le mieux le texte autographe. Passons à la critique interne pour une confirmation.

      3. La critique interne

        Avant d’examiner les divers scénarios pour expliquer les différences dans les leçons, posons la question : à quel passage de l’AT l’évangéliste fait-il référence? En fait, il s’agit de Gn 2, 24. Mettons le texte de Genèse en parallèle avec nos trois leçons ainsi qu’avec le passage parallèle de Mt 19, 5, soulignant les mots semblables présents dans les 5 textes, et colorant en bleu les mots communs à la leçon iii. et à Matthieu, en vert les mots communs à tous, sauf la leçon i, et en rouge les mots communs à Genèse et à Matthieu seulement.

        Gn 2, 24 (LXX)Leçon iLeçon iiLeçon iiiMt 19, 5
        ἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέρα αὐτοῦ καὶ προσκολληθήσεται πρὸς τὴν γυναῖκα αὐτοῦ, καὶ ἔσονται οἱ δύο εἰς σάρκα μίαν.ἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέραἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέρα καὶ προσκολληθήσεται πρὸς τὴν γυναῖκα αὐτοῦἕνεκεν τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα αὐτοῦ καὶ τὴν μητέρα καὶ προσκολληθήσεται τῇ γυναικὶ αὐτοῦἕνεκα τούτου καταλείψει ἄνθρωπος τὸν πατέρα καὶ τὴν μητέρα καὶ κολληθήσεται τῇ γυναικὶ αὐτοῦ, καὶ ἔσονται οἱ δύο εἰς σάρκα μίαν.
        À cause de cela quittera un homme son père et sa mère et il s’attachera envers sa femme, et ils seront les deux en une seule chair.À cause de cela quittera un homme son père et la mèreÀ cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera envers sa femmeÀ cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera à sa femmeÀ cause de cela quittera un homme son père et la mère et il s’attachera à sa femme, et ils seront les deux en une seule chair

        Que constate-t-on? Si on divise le texte de la Genèse en trois parties (a, b, c), on note que
        • la leçon i. a copié seulement Gn 2, 24a, sauf le pronom personnel αὐτοῦ (sa) qui accompagne μητέρα (mère), comme si ce pronom était redondant et que le pronom personnel qui accompagne « père » couvrait également la mère,
        • la leçon ii. a copié le v. 24a (sans le αὐτοῦ qui accompagne μητέρα) et le v. 24b
        • Mt 19, 5 a copié le v. 24 au complet (sans le αὐτοῦ qui accompagne μητέρα), mais en éliminant la préposition πρὸς (envers, à l’égard de) pour utiliser plutôt le datif (à [sa femme])
        • Enfin, la leçon iii. semble avoir copié la partie a et b de Mt 19, 5.

        Considérons les scénarios possibles pour expliquer les trois leçons.

        1. Pour la leçon i., il existe deux scénarios possibles : ou bien cette leçon reflète le texte autographe de Marc, ou bien un copiste avait sous les yeux le texte reflété par la leçon ii., mais il a voulu pour une raison inconnue le raccourcir pour ne garder que l'équivalent de Gn 2, 24a.

        2. Pour la leçon ii., il existe deux scénarios possibles : ou bien ce texte reflète la copie autographe de Marc, ou bien le copiste ayant sous les yeux le texte reflété par la leçon i. et, voyant une référence à Gn 2, 24, a décidé de compléter cette référence qui semblait incomplète chez Marc; en effet, on ne peut pas vraiment séparer l’ensemble « laisser son père et sa mère » et « s’attacher à sa femme » qui forment un tout. En revanche, il n’a pas senti le besoin de copier aussi Gn 2, 24c (« et ils seront les deux en une seule chair ») qui n’est pas essentiel à l’argumentation.

        3. Pour la leçon iii., le scénario probable est une harmonisation avec Mt 19, 5, que trahit l’utilisation du datif avec l’expression unique « à sa femme ».

        Appliquons nos critères de critique interne.

        1. On peut tout de suite éliminer la leçon iii. qui est un cas clair d’harmonisation.

        2. Le critère de la lectio brevior nous fait éliminer la leçon ii. au profit de la version courte de la leçon i., car la tendance des copistes est d’ajouter, et non de retrancher. Et il est peu probable que la version courte de la leçon i. soit un cas d’oubli, d’autant plus que Marc cite un passage connu de Genèse.

        3. On pourrait ajouter le critère de lectio difficilior probabilior pour choisir la leçon i., car on se serait attendu à ce que Marc cite de manière plus complète Gn 2, 24. Mais ce n’est pas une surprise totale, car Marc nous a habitué à un style parfois raboteux.

      4. La décision finale

        Dans la critique externe nous avons conclu que la leçon i. avait un léger avantage en raison de la qualité de ses manuscrits. La critique interne avec les critères de lectio brevior et de lectio difficilior probabilior vient confirmer que la leçon i. reflète probablement le texte autographe de Marc.

        Sur le sujet, les biblistes sont divisés. La Nouvelle Traduction de la Bible, la TOB, Maredsous 1950 et Louis Segond 1910 ont opté pour la version ii (texte occidental), tandis que la Bible de Jérusalem 1998 et André Chouraqui ont opté pour version i (Sinaïticus, Vaticanus). Le Greek New Testament a opté pour le texte occidental de la leçon ii, mais avec la cote d’assurance {C} (i.e. les éditeurs ont eu de la difficulté à prendre une décision). Du côté des bibles anglophones, la KJV, la NIV, la ASB et la NRSV ont opté pour la leçon ii, tandis que le NASB a opté pour la leçon i.

    3. Luc 10, 15

      Nous sommes ici devant un passage tiré de la source Q. Tant chez Matthieu que chez Luc, ce lieu variant offre deux leçons différentes.

      1. Le lieu variant

        1. καὶ σύ, Καφαρναούμ, μὴ ἕως οὐρανοῦ ὑψωθήσῃ; ἕως τοῦ ᾅδου καταβήσῃ (Et toi Capharnaüm jusqu’au ciel tu ne seras pas élevée; jusqu’à l’Hadès tu seras descendue)
        2. καὶ σύ, Καφαρναούμ, μὴ ἕως οὐρανοῦ ὑψωθήσῃ; ἕως τοῦ ᾅδου καταβιβασθήσῃ (Et toi Capharnaüm jusqu’au ciel tu ne seras pas élevée; jusqu’à l’Hadès tu seras précipitée)

        Ce lieu variant concerne donc deux verbes : katabainō (descendre, abaisser) et katabibazō (faire descendre, précipiter). Lequel reflète probablement le manuscrit autographe?

      2. La critique externe

        1. Le verbe katabainō est soutenu par le papyrus P75 (3e s.), les codex Vaticanus (4e s.), une traduction syriaque du 4e / 5e s., le codex Bezae (5e s.), une traduction latine du 5e s., arménienne (5e s.), éthiopienne (5e s.), géorgienne (5e s.), les minuscules 579 (13e s.) et 1342 (13e s.)

        2. Le verbe katabibazō est soutenu par le papyrus P45 (3e s.), les codex Sinaïticus (4e s.), Alexandrinus (5e s.), Ephraemi Rescriptus (5e s.), Washingtonianus (4e/5e s.), Sangallensis (9e s.), Koridethi (9e s.), Zacynthius (6e s.), Athous Lavrensis (9e), 0115 (9e / 10e s.), les familles 1 (12e – 14e s.) et 13 (11e – 15e s.) des minuscules, ainsi qu’un nombre considérable de manuscrits en minuscules (du 11e au 15e s.), les manuscrits de la tradition byzantine du 2e millénaire, les lectionnaires de l’Église grecque, la Vulgate (4e – 5e s.), une dizaine de vieilles traductions latines (4e – 7e s.), la Peshitta (5e s.) et la version syriaque harklensis (an 616), les traductions coptes sahidique et boharique (à partir du 3e s.)

        Appliquons nos critères.

        1. Considérons la qualité des manuscrits. Les deux leçons bénéficient de l’appui des plus prestigieux : katabainō est appuyé par le Vaticanus, et katabibazō par le Sinaïticus. En revanche, la leçon ii. est appuyé par neuf codex ou onciaux, alors que la leçon i. n’est appuyé que par deux (Vaticanus et Bezae).

        2. Quand on considère l’ancienneté, les deux leçons sont appuyées par des papyri du 3e s. et par des manuscrits du 4e et 5e s.

        3. Le critère du nombre de manuscrits favorise clairement la leçon ii. qui est appuyée par environ 70 manuscrits contre à peine une dizaine pour la leçon i.

        4. Considérons enfin la famille des manuscrits à laquelle appartiennent ces témoins. Dans la leçon i. la famille de textes alexandrins est présente à travers le papyrus P75, le Vaticanus et le minuscule 579, la famille de textes occidentaux est présente à travers le codex Bezae, et la famille byzantine est présente à travers le minuscule 1342. Si on considère maintenant la leçon ii., la famille alexandrine est présente à travers le papyrus P45, les codex Sinaïticus et Zacynthius, la famille césaréenne à travers les minuscules 28 ainsi que par l’ensemble f1 et f13 des minuscules, enfin la famille byzantine à travers les codex Alexandrinus, Ephraemi Rescriptus, Washingtonianus, Sangallensis, Koridethi, et Athous Lavrensis. Notons que la leçon ii. n’est pas présente dans la famille des textes occidentaux.

        La critique externe donne un léger avantage à la leçon ii. en raison de la qualité des manuscrits et leur nombre. De plus, il est révélateur que la leçon ii. ne soit pas présente dans la famille des textes occidentaux, une famille réputée pour introduire des modifications aux manuscrits. Tournons-nous maintenant vers l’analyse de la critique interne.

      3. La critique interne

        Avant d’examiner les divers scénarios pour expliquer les deux leçons, posons la question : aurait-on ici une référence à un passage de l’AT? Quand on fait une recherche dans la Septante avec les mots katabainō (abaisser) et katabibazō (faire descendre, précipiter), on rencontre deux passages importants : Is 14, 15 pour le terme katabainō et Ez 31, 16 pour le terme katabibazō. Pour mener à bien notre analyse, il faut inclure le texte parallèle de Mt 11, 23 qui reprend également la source Q, et qui présente le même problème de critique textuelle; aussi, comme la décision n’est pas encore prise, nous avons gardé ensemble les deux possibilités : abaisser / précipiter.

        Is 14, 14-15 (LXX)Ez 31, 16b (LXX)Mt 11, 23Lc 10, 15
        Contexte : Le roi de Babylone espère monter jusqu’au ciel pour y établir son trône, mais Dieu fera en sorte qu’il descende plutôt au séjour des morts.Contexte : La parabole du grand cèdre, qui est l’image de la puissance d’Égypte, dont le sommet s’élevait (hypsoō) jusqu’au ciel, et sous ses branches la multitude des peuples habitent; mais Dieu fera descendre cette puissance au séjour des morts.Contexte : Jésus fait des reproches aux villes dans lesquelles il avait accompli le plus grand nombre de ses miracles, parce que leurs habitants n’avaient pas changé de vieContexte : Jésus déclare qu’au jour du jugement les habitants de Sodome seront traités moins sévèrement que les habitants des villes qui ont refusé de le recevoir.
        ἀναβήσομαι ἐπάνω τῶν νεφελῶν, ἔσομαι ὅμοιος τῷ ὑψίστῳ. νῦν δὲ εἰς ᾅδου καταβήσῃ καὶ εἰς τὰ θεμέλια τῆς γῆς.ἀπὸ τῆς φωνῆς τῆς πτώσεως αὐτοῦ ἐσείσθησαν τὰ ἔθνη, ὅτε κατεβίβαζον αὐτὸν εἰς ᾅδου μετὰ τῶν καταβαινόντων εἰς λάκκονκαὶ σύ, Καφαρναούμ, μὴ ἕως οὐρανοῦ ὑψωθήσῃ; ἕως τοῦ ᾅδου καταβήσῃ / καταβιβασθήσῃκαὶ σύ, Καφαρναούμ, μὴ ἕως οὐρανοῦ ὑψωθήσῃ; ἕως τοῦ ᾅδου καταβήσῃ / καταβιβασθήσῃ
        Je monterai (anabainō) au-dessus des nuages ; je serai semblable au Très-Haut. Et maintenant tu es descendu dans l’Hadès, et dans les fondements de la terre.Au bruit de ta chute les nations tremblèrent, car je t’ai précipité dans l’Hadès avec ceux étant descendus dans l’abîmeEt toi, Capharnaüm, jusqu’au ciel tu ne seras pas élevée (hypsoō)? jusqu’à l’Hadès tu seras (abaissée / précipitée)Et toi, Capharnaüm, jusqu’au ciel tu ne seras pas élevée (hypsoō)? jusqu’à l’Hadès tu seras (abaissée / précipitée)

        Puisque chez Matthieu comme chez Luc nous sommes devant un texte de la source Q, la question devient donc double : quel verbe se trouvait dans la source Q, et qui de Matthieu ou Luc a modifié le verbe originel? Réglons d’abord la question du verbe originel dans la source Q : katabainō ou katabibazō?

        Si l’auteur de la source Q s’était inspiré d’Is 14, 15 dans la version de la Septante, il aurait choisi le couple parallèle « monter » (anabainō) et « descendre (katabainō) qui se trouve dans le texte d’Isaïe (« Je monterai [anabainō] au-dessus des nuages ; je serai semblable au Très-Haut; Et maintenant tu es descendu [katabainō] dans l’Hadès, et dans les fondements de la terre »). Or, le début de la phrase, reproduite tant par Matthieu que par Luc, emploie plutôt le verbe hypsoō (élever, exalter) : « Et toi Capharnaüm jusqu’au ciel tu ne seras pas élevé/exalté (hypsoō) ». Quand on considère Ez 31, 14-15 on observe précisément le couple « être élevé » (hypsoō) et « précipiter » (katabibazō) : « afin qu’aucun des arbres près de l’eau ne soit élevé/exalté (hypsoō) en raison de sa taille… Au bruit de sa chute, les nations tremblèrent ; car je l’ai précipité (katabibazō) dans l’Hadès avec ceux étant descendus dans l’abîme ». Il y a donc une forte probabilité que l’auteur de la source Q s’est inspiré d’Ez 31, 14-15 pour parler du sort de Capharnaüm, et donc a utilisé le couple « élever » (hypsoō) – « précipiter » (katabibazō).

        Si on accepte cette probabilité, quelles sont les scénarios possibles qui expliquent nos deux leçons.

        1. Luc, selon son habitude, aurait copié telle quelle la source Q avec katabibazō, et Matthieu, comme il le fait souvent, modifie la source Q. En effet, Matthieu a peut-être jugé que, pour parler de mouvement qui part du ciel jusqu’à la terre, on utilise toujours le verbe « descendre » (katabainō) : (Mt 3, 16) « voici que les cieux s’ouvrirent: il vit l’Esprit de Dieu descendre (katabainō) comme une colombe sur lui » ; (Mt 28, 2) « l’Ange du Seigneur descendit (katabainō) du ciel et vint rouler la pierre ». Et comme Matthieu connaissait certainement la parabole d’Isaïe 14, 3-23 et l’image de la descente dans l’Hadès, il se serait senti justifié d’apporter cette modification à la source Q. Mais par la suite, un scribe, connaissant le parallèle Mt 11, 23 || Lc 10, 15, aurait harmonisé les deux versions.

        2. On peut imaginer le scénario inverse. Luc, en copiant la source Q, aurait remplacé katabibazō par katabainō, connaissant le texte d’Is 14, 14-15, tandis que Matthieu se serait contenté de copier tel quel le texte de la source Q. Mais par la suite, un scribe, connaissant le parallèle Mt 11, 23 || Lc 10, 15, aurait harmonisé les deux versions.

        Appliquons nos critères de critique interne.

        1. Le seul critère que nous pouvons utiliser est celui de l’harmonisation. Malheureusement il n’est pas de grande utilité dans notre cas, car la double leçon se retrouve également chez Matthieu, si bien que le scribe a pu harmoniser Luc avec Matthieu, ou l’inverse, harmoniser Matthieu avec Luc.

        2. Il faut donc sortir de nos critères habituels pour considérer Luc et Matthieu dans leur ensemble et leur utilisation de la source Q dans leur évangile respectif. Or, même si les deux évangélistes modifient à l’occasion ce qu’ils copient de la source Q, on note que c’est Luc qui a le plus tendance à respecter la formulation de la source Q, et c’est Matthieu qui la modifie le plus souvent; un bel exemple concerne le récit sur les Béatitudes et sur le Pater où Luc semble avoir le mieux respecter la formulation originelle de ces textes de la source Q. On peut donc affirmer qu’il est probable que Luc a respecté la formulation de la source Q avec katabibazō, et c’est Matthieu, sous l’inspiration de Is 14, 3-23 qui a remplacé katabibazō par katabainō. Par la suite, les copistes ont cherché à harmoniser les deux récits.

      4. La décision finale

        Le critique externe a conclu que la leçon ii. avec katabibazō reflétait probablement le texte autographe en raison de la qualité des manuscrits et leur nombre. La critique interne conclut également que la leçon ii. est la plus probable du fait qu’elle reflèterait la source Q et que Luc aurait respecté sa formulation.

        En terminant, considérons les choix faits par les biblistes. D’emblée, exprimons notre étonnement quand des biblistes optent pour le terme katabainō à la fois chez Luc et Matthieu, un scénario très peu probable; en effet, ce scénario assume qu’un copiste aurait introduit de nulle part pour l’un ou l’autre des évangélistes le terme katabibazō, un terme qui ne clarifie rien et n’harmonise rien. C’est pourtant le choix du comité d’édition du Greek New Testament et du Novum Testamentum Graece. Il nous semble qu’on a été obnubilé par le parallèle avec Is 14, 14-15. Le scénario inverse est aussi peu probable avec katabibazō pour les deux évangélistes, car il serait difficile d'expliquer l’introduction du terme katabainō par un copiste. Tournons-nous vers nos diverses bibles.

        TraductionMatthieu 11, 23Luc 10, 15
        Bible de Jérusalemkatabainō (descendre)katabainō (descendre)
        Chouraquikatabibazō (précipiter)katabibazō (précipiter)
        Louis Second 1910katabainō (abaisser)katabainō (abaisser)
        Maredsouskatabainō (crouler)katabibazō (précipiter)
        Nouvelle Traduction de la Biblekatabainō (retomber)katabainō (descendre)
        Traduction œcuménique de la Biblekatabainō (descendre)katabainō (descendre)
        English Standard Versionkatabibazō (to bring down)katabibazō (to bring down)
        King James Versionkatabibazō (to bring down)katabibazō (to thrust down)
        New American Standard Biblekatabibazō (to bring down)katabibazō (to bring down)
        New International Versionkatabainō (to go down)katabainō (to go down)
        New Revised Standard Versionkatabibazō (to bring down)katabibazō (to bring down)

        Que constate-t-on? La plupart des traductions françaises ont opté pour katabainō (descendre), et la plupart des traductions anglaises ont opté pour katabibazō (précipiter). Ce qui surprend beaucoup, c’est que toutes ces traductions ont opté pour le même verbe chez Luc et Matthieu, à l’exception de la Bible de Maredsous qui a fait le même choix que le nôtre.

    4. Actes 28, 13

      1. Le lieu variant

        Rappelons le contexte. Paul vient de séjourner à Malte. Il prend la mer pour se rendre sur la côte est de la Sicile, à Syracuse, et là, il reprend la mer pour se rendre à Rhegium, deux cents kilomètres plus loin, sur le bout de la botte italienne faisant face à la Sicile.

        1. ὅθεν περιελόντες κατηντήσαμεν εἰς Ῥήγιον (De là, ayant enlevé, nous arrivâmes à Rhegium). Notons que le verbe perielontes est le verbe periaireō qui signifie : enlever, dépouiller.
        2. ὅθεν περιελθόντες κατηντήσαμεν εἰς Ῥήγιον (De là, ayant fait le tour, nous arrivâmes à Rhegium). Notons que le verbe perielthontes est le verbe perierchomai qui signifie : faire le tour.
        3. ὅθεν προελθόντες κατηντήσαμεν εἰς Ῥήγιον (De là, étant allé de l’avant, nous arrivâmes à Rhegium). Notons que le verbe προελθόντες est le verbe proerchomai qui signifie : aller de l’avant.

      2. La critique externe

        1. Le leçon i est appuyée par les codex Sinaïticus première main (4e s.), Vaticanus (4e s.), et Athous Lavrensis (9e s.), le lectionnaire 597 (10e s.) et la traduction copte boharique (4e – 9e s.)

        2. La leçon ii. est appuyée par le papyrus P74 (7e s.), les codex Sinaïticus deuxième correction (4e s.) et Alexandrinus (5e s.), 048 (5e s.) et 066 (6e s.), par les codex byzantins Angelicus (9e s.) et Porphyrianus (6e), par une quinzaine de minuscules (9e – 15e s.), l’ensemble des lectionnaires grecs, par les traductions syriaque de la Peshitta (début du 5e s.) et harklensis (an 616), par une traduction slavonne, par l’ensemble des vieilles traductions latines (du 4e au 12e s.), par la Vulgate, et par Jean Chrysostome.

        3. La leçon iii. est appuyée seulement par le lectionnaire 1441 (13e s.) et par la traduction éthiopienne.

        Appliquons nos critères.

        1. Considérons la qualité des manuscrits. Pour la leçon i. on doit écarter le Sinaïticus, car la copie corrigée appuie la leçon ii. Il ne reste que le codex Athous Lavrensis et surtout le Vaticanus qui a une certaine valeur. Pour la leçon ii, six codex viennent l’appuyer, en particulier le Sinaïticus et l’Alexandrianus. L’appui à la leçon iii. est si pauvre qu’il ne vaut la peine de la considérer.

        2. Pour l’ancienneté, les deux leçons reçoivent des appuis de manuscrits du 4e s. (Vaticanus et Sinaïticus).

        3. Pour le nombre, la leçon ii. reçoit l’appui d’un nombre considérable de manuscrits, face à leçon i. dont l’appui est minimal.

        4. La leçon i. est appuyée par la famille de textes alexandrins à travers le codex Vaticanus et par la famille de textes byzantins à travers le codex Athous Lavrensis. Quant à la leçon ii., elle est appuyée par la famille de textes alexandrins à travers le papyrus P74, les codex Sinaïticus, Alexandrinus, et 048; elle est appuyée par la famille occidentale par le codex 066 et le minuscule 2818; elle est appuyée par la famille de textes byzantins à travers les codex Angelicus et Porphyrianus, l’ensemble des lectionnaires grecs et plusieurs minuscules.

        La critique externe favorise la version de la leçon ii. en raison du léger avantage de la qualité des manuscrits, du grand nombre de manuscrits qui le soutiennent et de sa présence dans un plus grand nombre de familles de type de texte.

      3. La critique interne

        Considérons les scénarios possibles pour expliquer nos trois leçons.

        1. Assumons que la leçon i. (perielontes) est le texte autographe. Un copiste a trouvé incompréhensible ce verbe qui signifie : enlever, dépouiller, dans un contexte où Paul est en route vers Rhegium. De plus, il a sans doute imaginé qu’il y a eu une faute d’inattention dans le texte grec où on a oublié le « θ » dans le verbe περιελθόντες. Alors il a apporté la correction appropriée, ce qui nous a donné la leçon ii. avec perielthontes (ayant contourné).

        2. Assumons à l’inverse que la leçon ii. (perielthontes) est la leçon autographe. Lors de la copie du verbe περιελθόντες, un scribe, peut-être un peu endormi, ou encore influencé par Ac 27, 40 où il avait copié peu de temps auparavant la phrase : καὶ τὰς ἀγκύρας περιελόντες (et enlevant les ancres), oublie de transcrire le « θ », et écrit donc, comme en Ac 27, 40 : περιελόντες, ce qui nous a donné la leçon i. (et enlevant).

        3. La leçon iii. s’explique assez facilement. Si le copiste avait sous les yeux la leçon i., il l’a certainement trouvée incompréhensible et a imaginé que Luc décrivait Paul qui se déplace de Syracuse à Rhegium, et a donc remplacé le verbe incompréhensible par le verbe proerchomai (aller de l’avant). Si ce copiste avait sous les yeux la leçon ii., mais qu’il n’avait aucune idée de la géographie des lieux, i.e. que le navire devait contourner la côte sicilienne pour se rendre à Rhegium, il a sans doute pensé que le verbe proerchomai (aller de l’avant) expliquerait le mieux ce qui se passait.

        Appliquons nos critères de critique interne.

        1. Le critère d’harmonisation ne s’applique pas aux Actes des Apôtres, car nous n’avons pas de texte parallèle.

        2. On pourrait appliquer peut-être le critère de lectio difficilior probabilior, ce qui nous amènerait à choisir la leçon i. qui nous donne une phrase presqu’incompréhensible. Cependant, comme le mot difficile pourrait s’expliquer par une faute d’inattention du copiste qui aurait sauté une seule lettre, et par là introduisant un nouveau mot, il faut utiliser d’autres critères.

        3. Utilisons notre critère pour les fautes d’inattention où nous avons suggéré de se référer à d’autres passages reflétant le style de l’évangéliste. Et tout d’abord, posons la question : la leçon i. avec perielontes (enlever, dépouiller) est-elle vraiment possible? Les biblistes qui ont opté pour cette leçon, comme la Nouvelle Traduction de la Bible (Bayard | Mediaspaul) ont traduit par : « levant l’ancre ». Pour traduire ainsi, ils ont dû ajouter le mot « ancre » au texte et changer complètement le sens du verbe. Mais ce faisant, ils contredisent leur traduction un peu plus tôt de Ac 27, 40 où on rencontre le même verbe : (καὶ τὰς ἀγκύρας περιελόντες) « Ils ont laissé filer les ancres ». Que constatons-nous? D’une part, quand l’action du verbe periaireō concerne l’ancre, Luc le dit clairement en utilisant explicitement le mot. D’autre part, en Ac 27, 40 le navire est en péril et donc l’équipage décide de se débarrasser des ancres, et alors le mot periaireō (enlever, dépouiller) convient parfaitement à la situation. Comment peut-on d’une part, comme le fait la NTB, traduire periaireō par « laisser filer, se débarrasser », puis, quelques versets plus loin par « lever », où l’ancre demeure avec le navire? Cette traduction isolée ne peut être retenue, d’autant plus qu’en Ac 28, 13 le mot « ancre » n’apparaît pas. Il faut donc conclure que c’est probablement le verbe perierchomai (leçon ii.) qu’a utilisé Luc dans un contexte où le navire « contourne » la Sicile pour se rendre à Rhegium.

      4. La décision finale

        La critique externe favorise la version de la leçon ii. en raison du léger avantage de la qualité des manuscrits, du grand nombre de manuscrits qui le soutiennent, et la critique interne, par l’analyse d’un autre passage de Luc, favorise également la leçon ii.

        Notons que le choix de l’équipe des éditeurs du Novum Testamentum Graece et du Greek New Testament porte sur la leçon i., mais avec la cote d’assurance {C} (i.e. les éditeurs ont eu de la difficulté à prendre une décision). Ce choix s’explique probablement par une application assez rigide du critère de lectio difficilior probabilior et par une surévaluation du témoignage du Vaticanus.

        Quel a été le choix des traducteurs de nos bibles? Voici le tableau :

        TraductionAc 28, 13a
        Bible de Jérusalemperielthontes (longeant la côte)
        Chouraquiperielthontes (louvoyant)
        Louis Second 1910perielthontes (suivant la côte)
        Maredsousperielthontes (en suivant la côte)
        Nouvelle Traduction de la Bibleperielontes (levant l'ancre)
        Traduction œcuménique de la Bible (TOB)perielthontes (bordant la côte)
        English Standard Versionperielthontes (we made a circuit)
        King James Versionperielthontes (we fetched a compass)
        New American Standard Bibleperielthontes (we sailed around)
        New International Versionperielthontes (we set sail)
        New Revised Standard Versionperielontes (we weighed anchor)

        Comme on peut le constater, la majorité des traducteurs ont opté pour la leçon ii., perielthontes, les seules exceptions étant la Nouvelle Traduction de la Bible du côté francophone, et la NRSV du côté anglophone, que nous avons mis en caractère gras.

 


 

-André Gilbert, avril 2025

 

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