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Un divorce contemporain de la modernité *
Aujourdhui, il ny a apparemment plus de débat possible: le capitalisme, dans sa version la moins nuancée, semble lemporter à léchelle mondiale. Fort du discrédit jeté sur les modèles alternatifs, surtout socialistes, il impose, de la Corée du Sud au Mexique, et du Nigeria à lAngleterre, les mêmes remèdes, énergiques et douloureux, comme le sont les programmes dajustement structurel, au nom de prétendues « lois de léconomie ». On est, en somme, aux antipodes dune vision comme celle de Louis-Joseph Lebret, fondateur dÉconomie et Humanisme, qui entendait que léconomie soit « au service de lhomme », cest-à-dire fondamentalement pensée et organisée en fonction de finalités. En cela, Lebret, après bien dautres, reprenait une idée fort ancienne de la tradition chrétienne: la finalité centrale de lorganisation sociale doit être la recherche du bien commun. En revanche, chez la plupart des néolibéraux contemporains, lidée même de réguler léconomie pour quelle serve une finalité, fût-ce la justice sociale, est dangereuse, car elle risque de perturber le jeu normal de la vie économique. La dérégulation est devenue un des éléments majeurs de la pensée néolibérale: régulation politique comme régulation éthique souffrent désormais dun même discrédit. DECONNEXION DE LECONOMIQUE, DE LETHIQUE ET DU POLITIQUE Lapproche libérale de léconomique que nous venons dévoquer est le fruit dune « grande transformation »1, contemporaine de la modernité elle-même. On fait habituellement remonter au livre dAdam Smith, La richesse des nations (1776), la première formulation moderne de léconomie. Ce qui change fondamentalement avec cet ouvrage, cest lautonomisation de la rationalité économique par rapport à toute référence éthique, et même politique. Désormais, cest le marché (léconomique) et non plus le contrat social (le politique), et encore moins léthique, qui est le vrai régulateur de la société. Cette émergence du marché comme catégorie autonome met fin à des siècles de soumission de léconomique à des principes régulateurs, tels que formulés, par exemple, par saint Thomas dAquin, dans sa théorie de la justice. Certes, les scolastiques navaient pas une conception moderne de léconomie: leurs préoccupations concernaient des questions plus restreintes comme la légitimité de lusure ou la fixation du juste prix. Mais leur réflexion intégrait éminemment la question des finalités. La rupture fondamentale qua opéré la modernité, cest la fin de la suprématie du « devoir-être »2. Longtemps subordonné à la morale qui réglait léquité dans les échanges, léconomique sest constitué en catégorie autonome. Le marché constitue désormais la catégorie structurante. Lidée dune harmonie naturelle des intérêts sera popularisée par Smith par limage de la « main invisible ». On retrouve une vision analogue dans le néo-libéralisme moderne: chez Friedrich Hayek, par exemple, quand il décrit ce quil appelle « lordre spontané de la société », et critique la notion de justice sociale, pernicieuse à ses yeux dans la mesure où sa recherche risque de conduire à des initiatives volontaristes qui perturbent le bon fonctionnement de cet ordre spontané du marché3. Michael Nowak fait lapologie du capitalisme démocratique pour des raisons analogues4. On ne peut donc comprendre lobsession actuelle de la dérégulation sans revenir à cette histoire de lautonomisation de léconomique. On dispose dailleurs de nombreux travaux pour mieux comprendre cette naissance de ce que Louis Dumont appelle « lidéologie économique moderne ». Lécole physiocratique a constitué un pas décisif au 18e siècle: pour la première fois, léconomie est conçue comme un tout ordonné, représenté à travers limage du circuit économique de François Quesnay. Établissant un tableau économique densemble, annonciateur des schémas de la reproduction de Marx, les physiocrates tentent de quantifier les flux qui circulent dans le circuit économique: première affirmation de léconomique comme réalité autonome, déconnectée du politique. Certes, cest encore une vision pré-moderne dans la mesure où lactivité économique est pensée dans le cadre de la loi naturelle et non par rapport à lindividu. Linvention du libéralisme politique constitue un autre pas décisif dans la mesure où il prépare la déconnexion de léconomique et du politique. Comme lécrit Jean-Pierre Dupuy, «le libéralisme est au départ une pensée de lémancipation. Il participe de ce mouvement de la modernité naissante qui prétend libérer le social de la transcendance religieuse et lindividu de la transcendance sociale »5. John Locke a joué un rôle majeur dans lessor de cette idée: tout en luttant contre larbitraire en politique, il tente détablir la propriété privée comme un droit éminent de lindividu. De moins en moins soumis au politique, léconomique lui devient hiérarchiquement supérieur. Il est essentiel de bien saisir linfluence du libéralisme politique sur le libéralisme économique pour comprendre quau bout du compte, celui-ci traduit laspiration moderne à lavènement dune société immédiate à elle-même, autorégulée. Alors que, depuis le 16e siècle, la pensée politique moderne était centrée sur la notion de contrat social, ce que le libéralisme économique en déduira contribuera à détrôner le politique de sa fonction régulatrice. Dautres auteurs moins connus, mais influents, ont contribué à détacher léconomique de léthique: Bernard Mandeville qui, à travers sa Fable des abeilles (1714), décrit un monde où chacun est mû par son seul intérêt et son goût du lucre. Loin dengendrer la pauvreté et le désordre, cet immoralisme est utile à la société, ce que Mandeville résume dans un adage resté fameux: « Vices privés = bénéfices publics ». Mandeville annonce léthique utilitariste, théorie du bon usage des passions6. Ces divers glissements sont très liés à lémergence même de la modernité, car ils visent à laffirmation de lindividu, par rapport au surnaturel et par rapport à lÉtat. Smith le premier ira jusquau bout de cette logique en définissant léconomie comme une interaction dintérêts privés, interaction dont lharmonie est immanente et ne requiert pas dintervention extérieure. Annonces des thèses modernes de lÉtat minimal. Il ny a donc pas à introduire de cohérence du dehors. Il y a, au contraire, à respecter au maximum le fonctionnement harmonieux de ce jeu collectif dintérêts privés. Bien entendu, chacun de ces apports nécessiterait des analyses plus précises. Néanmoins, leur seul rappel aide à mieux comprendre la force actuelle de bien des thèses néolibérales : elles sont le fruit dune évolution profonde de la culture occidentale, contemporaine de la naissance et de lépanouissement de la modernité. UNE ECONOMIE AU SERVICE DE LHUMAIN Cétait la préoccupation principale de L.-J. Lebret, au moment même où le postulat dautorégulation du capitalisme était pris en défaut. Cest une question encore plus urgente aujourdhui, tant il est évident que le fossé entre le Nord et le Sud saccroît, et que les inégalités vont en samplifiant dans les pays industrialisés eux-mêmes. Certes, il nest pas simple de réintroduire une interrogation sur les finalités de léconomie dans un contexte culturel marqué par lévolution que nous venons dévoquer. Quelques points peuvent néanmoins être soulignés. Tout dabord, on constate depuis quelques années un regain dintérêt pour léthique dans le monde économique : sous forme de séminaires et de chaires financées par de grandes entreprises, léthique semble de retour, au point de constituer une mode7. Venu des États-Unis, lengouement pour le business-ethics apparaît souvent comme un détournement utilitariste dun véritable questionnement éthique8 : léthique des affaires désigne moins la délibération et un questionnement sur les valeurs quune nouvelle manière de gérer, sans conflits, les contradictions croissantes engendrées par lévolution économique et sociale. Le risque est grand quil y ait plus là un souci de légitimation quun souci de questionnement. Ceci ne signifie pas cependant quau travers de cette mode napparaît pas ici ou là un intérêt réel pour une réflexion sur les valeurs et les finalités, dans le monde de lentreprise. En fait, cette approche-là est encore fort peu avancée, et les travaux existants relèvent plus dune position du problème que de propositions très construites9. Ceci vient souligner que la réflexion chrétienne est encore bien démunie face aux questions difficiles que pose léconomie moderne. Les tentatives des épiscopats de prendre position sur des sujets difficiles comme le partage du travail ou la fiscalité sont souvent peu reçues par les milieux professionnels qui y voient un discours optatif, généreux, mais peu recevable, car trop simpliste et mal informé10. Occasion de souligner combien le riche patrimoine de la Doctrine sociale de lÉglise sest davantage développé de manière incomplète : née face aux grandes injustices de la révolution industrielle, la Doctrine sociale a plus développé une réflexion de type social sur les droits des travailleurs, quune réflexion sur la création de la richesse, sa répartition, etc. Cest seulement avec Gentesimus annus que la question des systèmes économiques commence à être abordée pour elle-même. Cest dire quun siècle après Rerum novarum, le chantier est encore à ses débuts. LÉglise nest pas « entrée en économie », comme lespérait avec optimisme Émile Poulat11. Revenir à Lebret est donc encore riche denseignements. Le contact de Lebret avec les questions économiques remonte à son immersion dans la crise sociale des ports bretons, à la fin des années 30. Homme de forte humanité, il se laissa toucher par la détresse des marins et commença sa réflexion sur léconomie humaine, une économie qui soit davantage au service de lhomme. Derrière lapparence plus généreuse quefficace de ce slogan, il y avait déjà chez Lebret une analyse économique, proche de celle de François Perroux : lhomme fait partie des ressources que met en oeuvre léconomie. Et la réussite dune économie, cest aussi la capacité dépanouissement maximale de la ressource humaine. Autre apport majeur de Lebret : limportance de lexpertise et de la rigueur dans lapproche de ces questions. Très tôt, il travailla comme expert pour des gouvernements et des organisations internationales, montrant ainsi la nécessité et la possibilité de réconcilier le souci des finalités - et singulièrement du bien commun - qui lui venait de sa formation thomiste et la rigueur méthodologique de lanalyse économique. Le fondateur dÉconomie et Humanisme est à la fois un homme de vision et un praticien de terrain. Ceci a encore fort peu pénétré les milieux chrétiens. Réintroduisant la nécessité dune régulation de type éthique, Lebret prépare aussi, dans ses oeuvres, une réhabilitation du politique: lÉtat a une mission dans la construction des équilibres macro-économiques. Avant même que Keynes ne réhabilite dans la théorie économique le rôle régulateur de lÉtat, Lebret reprend une idée que François Perroux formulera plus tard avec génie dans Léconomie du 20e siècle : « Désormais les équilibres sont cherchés. » Le rôle de lÉtat est non de se substituer aux acteurs mais de faire valoir des priorités et des préférences, en un mot de faire intervenir des valeurs. Les impasses sociales mais aussi économiques auxquelles conduit le néo-libéralisme contemporain rendent urgent de revenir à ces préoccupations, que deux siècles démancipation de lindividu ont peu à peu évincé. RECONCILIER LES TROIS MAINS
1 POLANYI, K., La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983, 419 p. 2 Cf. DUMONT, Louis, Homo aequalis, genèse et épanouissement de lidéologie économique, Paris, Gallimard, 1977, 270 p. 3 HAYEK, Fr., Droit, législation et liberté , Paris, PUF, 1983 (traduction française), t. 2. 4 NOWAK, M., Une éthique économique, les valeurs de léconomie de marché , Paris, Cerf, 1987, 45 p. 5 DUMOUCHEL, P., DUPUY, J.-P., Lenfer des choses; René Girard et la logique de léconomie, Paris, Seuil, 1979.
6 Cf. VERGARA, F., Introduction aux fondements philosophiques du libéralisme, Paris, La Découverte, 1992. 7 Cf. « La vague éthique », Projet, no 224, hiver 1990-91. 8 Sur ce sujet E. PERROT, « La bonne affaire de léthique », Études, mars 1992, p. 351, et S. LIPOVETSKY, « Les noces de léthique et du business », Le débat, nov.-déc. 1991. 9 En particulier FALISE, M., Une pratique chrétienne de léconomie, Paris, Centurion, 1985; et PUEL, H., Léconomie au défi de léthique, Paris, Cerf-Cujas, 1989, 149 p. 10 Ce fut le cas en France pour le texte Vers de nouveaux modes de vie. La lettre des évêques américains sur léconomie (Justice économique pour tous, Cerf, 1988, 238 p.), beaucoup mieux préparée avec laide dexperts, est déjà moins sujette à critiques, même si elle ne fut guère davantage reçue en raison du type dexigences quelle avance (priorité aux plus pauvres, par exemple). 11 POULAT, É., «Pensée chrétienne et vie économique», Foi et développement, no 155-157, déc. 1987. 12 On peut se poser quelques questions sur lécart entre ces propos et la pratique réelle du FMI. Néanmoins, lidée est intéressante.
* Jean-Jacques Pérennès, dominicain, Présence, Vol. 4, No. 31, Décembre 1995, p. 26-28.
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