Sybil 1997

Le texte évangélique

Luc 6, 39-45

39 Puis Jésus leur donna un exemple tiré de la vie: "Est-ce qu'un aveugle peut servir de guide à un autre aveugle? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou? 40 Un disciple n'est pas supérieur au maître. Une fois bien formé, tout disciple ressemblera au maître. 41 Pourquoi regardes-tu la brindille dans l'oeil de ton frère, tandis que la poutre qui est dans ton propre oeil, tu ne la considères même pas? 42 Comment peux-tu dire à ton frère, "Mon frère, laisse-moi enlever la brindille de ton oeil, alors que toi-même tu ne perçois même pas la poutre dans le tien? Grand aveugle! Commence par enlever la poutre de ton oeil, et alors tu seras en mesure de voir clairement la brindille qui se trouve dans l'oeil de ton frère pour l'enlever. 43 En effet, un arbre bon ne produit pas de fruit pourri, pas plus qu'un arbre pourri ne produit un bon fruit. 44 De fait, chaque arbre se reconnaît à partir de son fruit. Car des figues ne se ramassent pas des épines, tout comme une grappe de raisin ne se vendange pas d'une ronce. 45 L'être bon fait le bien à partir de la belle richesse de son coeur, tandis que l'être mauvais fait le mal à partir ce qu'il y a de mauvais en lui. En effet, la bouche exprime l'abondance du coeur.

D'autres études

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Commentaire d'évangile - Homélie

Le difficile chemin pour devenir soi

Voici le contenu d’une vidéo récemment publiée sur Facebook par un homme de la mouvance complotiste qui a filmé son accrochage dans la rue avec un journaliste d’un grand journal assigné à couvrir les mesures sanitaires contre la Covid-19; nous reproduisons ce qu’a dit ce complotiste au journaliste, mais en remplaçant les mots grossiers par des astérisques : « Tu es en train de me servir avec ton * de journal torchon, tu es un * de journaleux, lâche ton job car je vais te poursuivre en *, tu es un * de deux de pique de mondialiste de *, tu peux bien porter un petit masque ». On devine tout le mépris et la fureur qu’expriment ces mots. De telles attitudes ne sont pas nouvelles, mais les média sociaux les ont démocratisées et facilitées. Le même journaliste recevait il y a quelque temps un texte sur son portable avec ces mots : « Ça doit être difficile de démarrer ta voiture le matin », suivie d’images de petites bombes. Beaucoup de personnalités publiques pourraient donner des témoignages d’intimidation. Qu’est-ce que tout cela veut dire?

C’est dans ce contexte que nous allons lire de nouveau ce passage de Luc 6, 39-45. Rappelons qu’avant le début de notre passage, Jésus vient de demander de ne pas porter un jugement sur les autres, et qu’on sera jugé de la façon dont on aura jugé les autres. Suit alors une série d’images que Luc appelle une parabole. La première image est celle d’un aveugle guidant un autre aveugle, et c’est la catastrophe. On comprend que l’aveugle est celui qui porte un jugement sur l’autre, donc prétend le guider. La deuxième image est celle de la relation du disciple avec son maître : le disciple n’est pas au-dessus de son maître, ce qui signifie qu’il est un aveugle qui doit être guidé par un maître jusqu’au jour où il pourra à son tour être un maître guidant les autres. La troisième image entend expliquer en quoi consiste cette formation par laquelle doit passer le disciple : on ne peut porter de jugement sur la brindille dans l’œil de son frère tant qu’on n’a pas découvert la poutre qui nous aveugle. Mais comment découvrir et enlever la poutre de son œil? Une quatrième image vient nous éclairer, l’image de l’arbre et de son fruit : le fruit qu’est le jugement procède de l’arbre qu’est la personne, et tout comme l’arbre bon ou mauvais donne des fruits différents, l’homme bon ou mauvais produit un jugement différent. L’expression centrale est ici « le trésor de son cœur », car dans le monde juif le cœur est le siège des émotions, des inclinations, de la réflexion et de l’agir, et donc tout le comportement humain dépend de ce cœur, et c’est là que peut résider la parole de Dieu qui le transforme. Dès lors peut venir la conclusion : « car de l'abondance d’un cœur parle la bouche d’une personne ». Ainsi, tous ces jugements portés sur les autres sont le reflet du cœur, i.e. de l’être profond de la personne.

Dans ce passage, Luc a rassemblé diverses paroles de Jésus qu’il a puisées dans une source que les biblistes appellent le Document Q, une source que connaît aussi Matthieu; il est intéressant de noter que Matthieu a repris les mêmes images et les mêmes phrases mais les a dispersées dans tout son évangile pour insister sur d’autres points importants. Ce qui nous importe, c’est ce que le pasteur Luc veut nous faire comprendre de la parole de Jésus : on ne peut vraiment guider les autres, ce qui implique l’exercice du jugement, qu’après avoir fait humblement la lumière sur soi, et cela n’est possible que par la transformation du cœur, un cœur capable de voir les choses comme Dieu les voit. Alors on ne sera plus un aveugle qui guide un autre aveugle.

Mais dans notre passage, il y a beaucoup plus. Car comment fait-on la lumière sur soi? L’évangile parle de la relation disciple-maître, et du disciple qui doit être formé pour devenir comme son maître. Mais il y aussi une autre façon beaucoup plus commune, celle de voir la brindille dans l’œil de l’autre. En effet, on voit des lacunes chez l’autre, parce que sa différence nous écorche, ses limites nous irritent, son incompréhension nous frustre. Or, c’est sa différence qui nous fait prendre conscience de notre différence, ce sont ses lacune qui suggèrent nos lacunes, c’est sa brindille qui évoque notre poutre. En d’autres mots, on ne peut naître à soi sans une forme de conflit. La vie de Jésus porte la marque d’une suite de conflits, et sa mort en croix est le résultat de son dernier conflit, un conflit qui est devenu source de vie. Le conflit peut être source de mort comme elle peut être source de vie. Quand je suis confronté à une attitude ou une parole que je considère erronée ou même blessante, ma première réaction ne doit-elle pas être de me poser la question: cela ne reflète-t-il pas ce qui se retrouve peut-être aussi chez moi? C'est le choc de la confrontation qui peut me faire évoluer. Mon visage d'aujourd'hui est le produit de toutes ces confrontations. C'est ainsi que je révèle mon être à travers toutes mes prises de parole.

La parole sur les réseaux sociaux révèlent l'être de notre humanité. Et ce n'est pas toujours beau à regarder. Bien sûr, on pourrait tout censurer, et certains états totalitaire ne se gènent pas de le faire. Mais la censure ne fait-elle pas que cultiver l'hypocrisie, masquant la réalité des choses? Bien sûr, il faut banir les appels au meutre et ce qui est destructeur pour la société. Mais le visage de Jésus révélé par Luc est celui d'un homme qui accepte la confrontation, qui apprend de la confrontation. Cette confrontation commence avec la parole qui révèle l'identité de la personne. C'est le point de départ de toute rencontre, de toute transformation.

Il faut laisser la parole libre autant que possible, afin que se révèle le coeur de chacun, et qu'on choisisse qui on veut être.

 

-André Gilbert, Gatineau, décembre 2021

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