Raymond E. Brown, L'Église héritée des apôtres.
Chapitre 6 : L’héritage du disciple bien-aimé dans le quatrième évangile : Les gens attachés personnellement à Jésus, p. 84-101
(selon l'édition anglaise)

(Résumé détaillé)


L'ecclésiologie du quatrième évangile se distingue par l'accent qu'elle met sur la relation de chaque chrétien avec Jésus-Christ. Bien sûr, pour lui, Dieu a sauvé un peuple en Christ et salut est perçu collectivement, comme le montrent le symbolisme de la vigne et des sarments au chapitre 15 et celui du berger et du troupeau au chapitre 10. Néanmoins, dans cette présupposition collective, il y a une concentration sans pareille sur la relation du croyant individuel avec Jésus.

  1. La solution proposée est basée sur sa christologie

    1. On passe d’un Jésus qui reviendra à un Jésus qui est venu

      L'ecclésiologie dans le quatrième évangile est dominée par l'extraordinaire christologie johannique. En effet, seul Jean postule explicitement une carrière préexistante du Fils de Dieu. La préexistence avant la création apparaît de manière poétique en Jn 1, 1-3, mais aussi en prose comme une affirmation de Jésus lui-même en Jn 17, 5 (voir aussi Jn 8, 58). Le Jésus johannique avait la gloire auprès de son Père avant que le monde ne commence. Il est descendu du ciel sur cette terre, s'est fait chair et a révélé aux hommes ce qu'il avait vu et entendu lorsqu'il était avec le Père.

      Une image courante dans l'Église primitive était qu'après un ministère terrestre qui s'est terminé par la crucifixion et la résurrection, Jésus est monté à la droite de son Père jusqu'à ce qu'il revienne finalement sur terre dans la gloire pour exercer son jugement. Sans nier une venue finale, Jean a radicalement transformé l'image évangélique en insistant sur le fait que Jésus était déjà descendu du ciel sur la terre dans la gloire, de sorte que son ministère public constituait un jugement : « Voici le jugement : la lumière est venue dans le monde, mais les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3, 19). Jusqu'alors, personne n'avait vu Dieu (Jn 1, 18) ; mais puisque Jésus est venu de Dieu, quiconque a vu Jésus a vu le Père (Jn 14, 9). En effet, parce qu'en tant que Fils, il a la vie du Père, il peut nous donner la vie même de Dieu (Jn 6, 57). L'idée fondamentale est si simple qu'elle en est époustouflante. Un enfant reçoit la vie d'un parent, et la seule vie que nos parents naturels peuvent nous donner est la vie de la chair (Jn 3, 6). Mais si Dieu nous engendre, nous sommes les enfants de Dieu et nous avons sa vie éternelle. Cette génération vient par l'eau et l'Esprit à ceux qui croient en Jésus (Jn 1, 12-13 ; 3, 3-6).

    2. On passe d’un Jésus fondement à un Jésus source actuelle de vie

      Plutôt que d’utiliser l’image de la pierre angulaire pour décrire le rôle de Jésus dans l’Église, une image associée à une réalité inerte et du passé, comme le font certains écrits néotestamentaires (voir Mt 16, 18; Ep 2, 20), Jean a préféré l’image de la vigne, et les chrétiens sont les sarments qui tirent leur vie de la vigne. Plus que le fondateur de la communauté, Jésus en est le principe animateur, toujours « vivant et bien présent » en son sein. Il est le berger qui prend soin des brebis qui lui appartiennent, les connaissant et les appelant chacune par son nom. Pour obtenir la vie éternelle, il faut continuer à suivre le berger ou à adhérer à la vigne (Jn 10, 27-28 ; 15, 2-6). Il s'agit d'une ecclésiologie particulièrement influencée par la christologie. Dans l'imagerie collective de la vigne et du troupeau, le cœur de l'ecclésiologie est une relation personnelle et continue avec celui qui donne la vie, descendu de Dieu.

    3. On passe d’une parole sur le royaume ou règne de Dieu à une parole centrée sur la personne de Jésus

      Le Jésus des Évangiles synoptiques introduit et proclame le royaume, le règne ou la domination de Dieu dans le monde et la plupart des paraboles font référence au dynamisme de sa croissance. Mais chez Jean les images figuratives ou allégoriques font référence à Jésus lui-même, par exemple, il est l'époux (Jn 3, 29). Le plus souvent, les métaphores sont le prédicat de son « Je suis » souverain : Je suis la vigne (Jn 15, 1.5) ; Je suis la porte des brebis ou le berger (Jn 10, 7.9. 11.14) ; Je suis le pain de vie descendu du ciel (Jn 6, 35.41.51) ; Je suis la lumière du monde (Jn 8, 12 ; 9, 5). Ainsi, au lieu d'entrer dans le royaume de Dieu en tant que lieu, comme chez les évangiles synoptiques, chez Jean il faut être en Jésus pour faire partie de la communauté.

    4. On passe de consignes sacramentelles pour l’Église à l’action actuelle de Jésus pour les disciples

      En Mt 28, 19, Jésus ressuscité ordonne aux onze disciples : « Allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » De même, en Lc 22, 19, Jésus lors de son dernier repas ordonne : « Faites ceci en mémoire de moi » (voir aussi 1 Co 11, 25). Ces deux actions demandées auront lieu après le départ de Jésus et concernent l’Église. Il y a donc une dichotomie : Jésus guérissait et prêchait, mais l'Église baptise et célèbre l'Eucharistie. Jean évite cette dichotomie de deux manières. Premièrement, son évangile ne contient aucune consigne institutionnelle concernant le baptême et l'eucharistie. En effet, il n'y a pas d'eucharistie lors de la Cène, mais seulement le lavage des pieds. Deuxièmement, les références sacramentelles johanniques sont faites en relation avec ce que Jésus faisait normalement au cours de sa vie. Par exemple, la référence eucharistique la plus directe, avec une allusion à manger la chair de Jésus et à boire son sang (Jn 6, 51-58), se trouve dans le commentaire sur la multiplication des pains. Les autres évangiles ne mentionnent pas de conséquence eucharistique de la multiplication ; mais pour Jean, quand Jésus nourrissait les gens de son vivant avec du pain physique, il faisait référence à cette autre nourriture qui dure pour la vie éternelle (Jn 6, 27); Jean se situe au niveau du signe. C’est la même chose dans le dialogue avec Nicodème (Jn 3, 3-6) : quand Jésus parle de naissance, il fait référence à cette naissance avec l'eau et l'Esprit. C’est encore la même chose en Jn 9, où l’évangéliste nous raconte comment Jésus, la lumière du monde, a donné la vue physique à un homme né aveugle, une parabole sur la façon dont la vue spirituelle a été acquise lorsque l'homme est venu à la foi en Jésus après avoir été jugé par les autorités juives.

      Dans les chapitres 6 et 9, les lecteurs de Jean découvrent donc un Jésus qui, au cours de sa vie, a nourri les affamés et rendu la vue aux aveugles par des actes merveilleux qui étaient, à leur tour, des signes d'une réalité céleste. En même temps, en incluant un langage ecclésiastique et sacramentel dans ces chapitres, l'auteur johannique enseignait que Jésus continue à donner l'illumination de la foi et la nourriture de la vie éternelle à travers les signes du baptême et de l'Eucharistie. Jésus n'est pas simplement celui qui a institué les sacrements de l'Église ; il est celui qui donne la vie et qui reste actif dans et à travers ces sacrements. Ainsi, l'importance unique que Jean accorde à la relation du chrétien avec Jésus est soulignée par l'imagerie sacramentelle.

    5. On passe des charismes au service de l’Église à la proéminence du statut de disciple

      En 1 Co 12, Paul utilise l'imagerie du corps et de la nécessité de tous les membres pour affirmer la nécessité et l’importance de tous les charismes (apôtres, prophètes, enseignants, faiseurs de miracles, guérisseurs, parleurs en langues). Mais Jean ne s'intéresse pas aux divers charismes qui distinguent les chrétiens : il s'intéresse à un statut fondamental, celui de recevoir la vie, dont tous jouissent. L'absence de distinction fondée sur les charismes ou les fonctions est particulièrement notable dans l'ecclésiologie johannique en ce qui concerne la question des apôtres. Dans le reste du NT, l'importance de l'apôtre est claire. Quelqu’un comme Paul insiste constamment sur son propre apostolat (Ga 1, 1 ; 1 Co 15, 9-10 ; 2 Co 11, 5). Il place l'apostolat en tête des charismes que Dieu a établis dans l'Église (1 Co 12, 28 ; voir aussi Ep 2, 20 ; 4, 11). Après la mort des apôtres bien connus, ceux-ci sont commémorés de manière proéminente dans les Synoptiques, les Actes, les écrits post-pauliniens et post-pétriniens, et l'Apocalypse. Mais le terme « apôtre » est complètement absent des écrits johanniques, tant de l'évangile que des trois épîtres. Aucun apôtre nommé n'est exalté comme le grand héros de cette communauté, comme c'était le cas dans les héritages pauliniens et pétriniens. Au contraire, la figure par excellence est un disciple, « le disciple que Jésus aimait ». Même s’il connaît les Douze (Jn 6, 67.70.71 ; 20, 24), et l’action d’envoyer en mission (Jn 17, 18), pour Jean l'apostolat n'est pas ce qui constitue la dignité première dans son ecclésiologie. Il préfère mettre l’accent sur le statut de disciple, un statut dont jouissent tous les chrétiens ; et dans ce statut, ce qui confère la dignité, c'est l'amour de Jésus.

      La différence entre l'ecclésiologie johannique et celle des autres auteurs du NT sur ce point est illustrée par le contraste constant chez Jean entre le disciple bien-aimé et Pierre.

      SynoptiquesJean
      Pierre est le porte-parole des Douze lorsqu'il s'adresse à Jésus (Mt 16, 16; 17, 24 ; 18, 21)À la Cène, Pierre doit plutôt s'adresser à Jésus par l'intermédiaire du disciple bien-aimé qui est le plus proche de Jésus, appuyé sur sa poitrine (Jn 13, 22-26)
      Pierre est le seul des Douze à suivre Jésus arrêté dans la cour ou le palais du grand prêtre.Simon Pierre ne peut suivre Jésus dans la cour tant que le disciple n'a pas obtenu l'autorisation d'y entrer (Jn 18, 15-16)
      Pierre finit par abandonner Jésus, de sorte qu'aucun disciple de Jésus ne se tient près de lui lorsqu'il meurt sur la croix.Au pied de la croix se trouvent le disciple bien-aimé et la mère de Jésus (19, 26-27)
      Pierre fut le premier parmi les Douze à voir Jésus ressuscité (Lc 24, 34; voir aussi 1 Co 15, 5 )Au tombeau vide, le disciple bien-aimé est le premier à croire que Jésus est ressuscité (Jn 20, 8)

      Ainsi, le disciple bien-aimé incarne l'idéalisme johannique : tous les chrétiens sont des disciples et, parmi eux, la grandeur est déterminée par une relation d'amour avec Jésus, et non par une fonction ou un office. Quand la finale du ch. 21 du quatrième évangile aborde la question pastorale alors que Pierre se voit accorder le rôle de berger, ce dernier doit répondre à la question : « M'aimes-tu ? » Si l'autorité est donnée, elle doit être fondée sur l'amour de Jésus. De plus, Jésus continue de parler de « mes agneaux, mes brebis ». Les brebis n'appartiennent pas à Pierre ni à aucun responsable humain de l'Église ; elles continuent d'appartenir à celui qui a dit : « Je suis le berger modèle ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent » (Jn 10, 14). Et si Pierre se voit confier la tâche de berger, il doit répondre aux critères johanniques pour être berger, à savoir que « le berger modèle donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11). C'est pourquoi, après avoir dit trois fois à Simon Pierre de paître / garder les brebis, Jésus lui annonce dans la foulée (Jn 21, 18-19) la manière dont il sera mis à mort. Cette mort sera la preuve que, dans son rôle de berger, Pierre a donné la priorité à l'amour des disciples : « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres... Et personne n'a de plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ceux qu'il aime » (Jn 13, 35 ; 15, 13).

    6. Passage d’une Église hiérarchique à une église égalitaire

      Nous avons vu plutôt que dans l'ecclésiologie des lettres pastorales il y avait une distinction entre les enseignants et les enseignés, et nous avons souligné le danger que cette distinction devienne fixe plutôt que flexible, de sorte qu’on ignore la capacité d’un grand nombre « d’enseignés » de pouvoir enseigner à leur tour. En particulier, 2 Tim 3, 1-9 désigne les femmes parmi les disciples comme étant excessivement crédules : « Elles écouteront n'importe qui et ne pourront jamais parvenir à la vérité. » Même si le « elles » ne désigne pas toutes les femmes, cette catégorisation est dégradante ; et le résultat pratique est clairement exprimé en 1 Tim 2, 12 : « Je ne permets pas à une femme d'enseigner ni de prendre de l'autorité sur un homme ; elle doit rester silencieuse. » Il y avait donc une tendance à la discrimination à l'égard des femmes dans certaines Églises du NT, en particulier dans celles où les fonctions communautaires étaient structurées de manière plus rigoureuse.

      L'attitude de Jean envers les femmes, telle qu'elle apparaît dans les pages du quatrième évangile, est remarquablement différente, une différence d'autant plus intéressante si les écrits de Jean sont contemporains des épîtres pastorales. Dans les chapitres 4, 9 et 11, la Samaritaine, Marthe et Marie sont des personnages tout aussi importants que l'aveugle et Lazare. Dans la description des principaux croyants, hommes et femmes, il n'y a aucune différence d'intelligence, de vivacité ou de réaction. Marthe sert de porte-parole à une confession de foi (Jn 11, 27 : « Tu es le Christ, le Fils de Dieu ») qui est placée dans la bouche de Pierre en Mt 16, 16-17, lui valant de Jésus une bénédiction et la reconnaissance que la révélation divine a été à l'œuvre. Si, lors de la Cène, le Jésus johannique prie pour ceux qui croiront en lui à travers la parole de ses disciples (masculins) (Jn 17, 20), tout un village en vient à croire en Jésus à travers la parole de la Samaritaine (Jn 4, 39). En Jn 20, 14, ce n'est pas Pierre mais Marie Madeleine qui est la première à voir Jésus ressuscité ; et lorsqu'elle se rend auprès des disciples, elle est la première à proclamer Pâques : « J'ai vu le Seigneur ». Si le rang dans la communauté des disciples est déterminé par l'amour de Jésus, comme l'illustre « le disciple que Jésus aimait », il est dit : « Jésus aimait Marthe, sa sœur et Lazare » (Jn 11, 5).

  2. Les forces et les faiblesses de cette solution

    1. La force et la faiblesse de cet accent sur une relation personnelle et aimante avec Jésus

      1. La force

        La première et la plus grande force vient du fait que la relation individuelle des membres de l'Église avec Jésus est une composante nécessaire d'une ecclésiologie saine. Les ecclésiologies abordées dans les chapitres précédents supposent une supervision pastorale attentive et une doctrine chrétienne fiable, le sentiment d'une continuité avec un passé, de l'intervention de l'Esprit, d’appartenir au peuple de Dieu et d’être membres du corps du Christ. Mais rien de tout cela ne remplace la relation avec Jésus. Même si l'ecclésiologie du corps de Colossiens / Éphésiens accorde une place centrale au Christ, il reste que le Christ qui est la tête du corps reste sans visage. C’est ici le résultat de la tradition paulinienne qui ne parle jamais du Jésus historique sinon pour rappeler les paroles de son dernier repas. Mais le genre de personne qu'était Jésus et les raisons pour lesquelles les gens le suivaient de son vivant ne transparaissent jamais dans ces lettres. Ainsi, dans les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens l'image du Christ reste abstraite et impersonnelle, ne satisfaisant pas le désir religieux de rencontrer Dieu de manière personnelle. La description que Jean fait de Jésus répond à ce besoin d'une manière extraordinairement efficace.

        C’est ainsi que Jean a utilisé la forme évangélique comme vecteur de sa pensée et doit donc intégrer le mystère du ministère de Jésus dans son ecclésiologie. On parle du « mystère » du ministère de Jésus afin de rendre justice à un élément de la vie de Jésus qui échappe à toute description discursive. Car Jésus est resté dans les mémoires comme quelqu'un qui manifestait de l'amour dans ses actes et qui était profondément aimé par ceux qui le suivaient. Bien sûr, l'amour n'était pas tout, mais il faisait partie du tableau. Si nous posons la question : comment l'amour pour Jésus a-t-il survécu après sa mort ? La réponse est qu'elle n'a survécu que parce que l'amour pour Jésus était considéré comme un élément permanent, même parmi ceux qui ne l'avaient jamais connu pendant son ministère. On peut donc affirmer que la relation d'amour avec Jésus, qui faisait partie de la vie des disciples de Jésus de son vivant, reste une nécessité intrinsèque dans l'Église.

        Ainsi, en plus de fournir une doctrine et une pastorale, une liturgie et des sacrements, ainsi qu'un sentiment d'appartenance à une communauté bienveillante, une Église doit amener les gens à entrer en contact personnel avec Jésus afin qu'ils puissent découvrir à leur manière ce qui a poussé les gens à le suivre au départ. Les Églises qui agissent ainsi survivront. Que le Christ ait voulu ou fondé l'Église peut être une théologie adéquate pour certains, mais une abstraction, centrée sur le passé, ne suffira pas à garder les autres fidèles à une Église, à moins qu'ils n'y rencontrent Jésus. Ils iront rejoindre de petits groupes où ils trouveront une rencontre avec Jésus, même si ceux-ci sont tangentiels ou séparés de l'Église.

        C’est le constat des pasteurs de nos paroisses catholiques romaines qui remarquent que le culte en soi, sans spiritualité personnelle, ne suffit pas à retenir certaines personnes. Même dans la célébration liturgique, l'Église peut sembler éloignée du Jésus décrit dans les pages de l'Évangile. Dans quelle mesure les grandes paroisses impersonnelles de toutes confessions perdront-elles davantage de paroissiens, non seulement parce que ceux-ci n'ont pas le sentiment actif d'appartenir à une communauté dont ils tirent leur identité, mais aussi parce qu'ils ne rencontrent pas Jésus dans l'Église. Aussi, Jean a un rôle correctif à jouer dans les Églises traditionnelles lorsqu'il est lu de manière critique plutôt qu'en harmonisant tout. Il peut leur rappeler, comme il l'a fait aux chrétiens du premier siècle, que l'appartenance à l'Église n'est pas un objectif suffisant, car l'Église doit conduire à Jésus. Les membres de l'Église reçoivent la vie en étant attachés à Jésus et doivent être dans une relation d'amour avec lui.

      2. La faiblesse

        La principale faiblesse de cette approche dans l'ecclésiologie johannique est qu’elle tend à favoriser l'individualisme chrétien au point où le sens de l'Église se perd. Lorsque Jean est lu pour soutenir la mentalité « Jésus est mon sauveur personnel », certains peuvent en déduire logiquement qu'ils n'ont vraiment besoin ni de communauté, ni de partage avec un peuple, ni de liturgie, ni de sacrements. Les groupes piétistes pour lesquels certains passages de Jean constituent l'évangile devraient réfléchir aux épîtres pastorales, aux épîtres aux Colossiens / Éphésiens et à la première épître de Pierre comme correctif.

    2. La force et la faiblesse d’une vision égalitaire des membres dans l’Église

      1. La force

        Une deuxième force de l'ecclésiologie johannique est son égalitarisme, c'est-à-dire le sentiment d'égalité entre les membres de la communauté. Dans les autres Églises du NT, qui reconnaissent différents charismes (apôtres, prophètes, enseignants, etc., voir 1 Co 12, 28) ou ont développé des fonctions régulières (les presbytres-évêques et les diacres des Épîtres pastorales), on a tendance à donner la priorité à un charisme ou à une fonction par rapport à un autre. C’est le reflet de l’évolution de toute société où la primauté sera assimilée à la valeur. Cela explique divers passages de l'Évangile qui corrigent les tentatives des membres des Douze d'occuper la première place dans le royaume ou d'être les plus grands (Mc 9, 33-37 ; 10, 35-40 ; et par.). Cette tentative n'est pas mentionnée dans le quatrième Évangile ; l'ambition n'est pas un facteur si tous sont des disciples et si la primauté ou le statut proviennent de l'amour de Jésus. La correction johannique est peut-être plus importante aujourd'hui, alors que beaucoup se sentent comme des citoyens de seconde zone dans l'Église parce qu'ils n'ont pas d'autorité — une reconnaissance tacite de l'importance que le pouvoir a pris dans l'Église. Ceux qui sont ambitieux et veulent avoir de l'autorité et ceux qui sont tristes parce qu'ils n'en ont pas n'ont pas compris la leçon de la vigne et des sarments.

      2. La faiblesse

        Une telle ecclésiologie ne permet pas d’intégrer la fonction d’un sacerdoce ordonné. En référence à 1 Pierre, nous avons souligné que la présence d'un sacerdoce ordonné peut avoir pour effet secondaire malheureux de minimiser l'appréciation du sacerdoce de tous les croyants. En ce qui concerne l'égalité des chrétiens en tant que disciples, il est particulièrement difficile pour le sacerdoce ordonné de rester dans la catégorie du service (à Dieu et à la communauté), car les ordonnés sont souvent considérés comme plus importants et automatiquement plus saints, supérieurs aux chrétiens ordinaires. Dans ma propre Église, certains trouveraient surprenante cette affirmation presque élémentaire : le jour où une personne est baptisée est plus important que le jour où elle est ordonnée prêtre ou évêque. Après tout, le premier sacrement touche au salut ; il fait de l'individu un enfant de Dieu, une dignité qui va au-delà de la désignation au service spécial de Dieu. Les papes récents ont louablement renoncé à l'un après l'autre aux attributs royaux liés à l'installation dans la fonction papale, par exemple la tiare, le couronnement, etc. Mais pourquoi ne déciderait-il pas de ne pas accepter le nom royal spécial mais de conserver son nom de baptême, expliquant vouloir être connu de l'Église sous le nom par lequel il avait été scellé comme chrétien et présenté à Jésus-Christ. Ce geste pourrait dissiper le sentiment erroné que partagent de nombreux étrangers à l'Église, selon lequel le pape revendique un pouvoir royal, car il démontrerait la conviction que, sur le plan salvifique, l'identité chrétienne est plus importante que l'identité acquise par l'autorité. Ce geste actualiserait ce que Jean essayait de dire en comparant le disciple bien-aimé à Pierre.

 

Table des matières