Raymond E. Brown, L'Église héritée des apôtres.
Chapitre 5 : L’héritage pétrinien en 1 Pierre : Le peuple de Dieu, p. 75-83
(selon l'édition anglaise)

(Résumé détaillé)


Cette lettre a été écrite à Rome par un disciple de Pierre, probablement vers les années 80 ou 90. Les parallèles significatifs entre la première épître de Pierre et l'épître de Paul aux Romains s'expliquent peut-être par le fait que Paul cherchait à rendre sa théologie acceptable pour la communauté chrétienne de Rome. Cette Église était fortement attachée à ses origines juives et plus proche de l'œuvre missionnaire de Jacques et Pierre que de la mission de Paul. L'idée principale de l'ecclésiologie de 1 Pierre est différente de celle des trois ecclésiologies post-paulines que nous avons abordées dans les chapitres précédents, car elle insiste sur la description de l'Église dans le contexte d'Israël, une différence qui correspond à l'image du christianisme romain attaché à ses racines juives.

La première épître de Pierre (1, 1) est adressée « aux exilés élus de la diaspora dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bithynie ». D'après le contenu de la lettre, les destinataires sont des païens récemment convertis au christianisme. Il est probable que la majeure partie de la région désignée se trouvait au nord des limites de la mission de Paul. Trois des cinq noms (Cappadoce, Pont et Asie) figurent dans la liste d'Actes 2, 9, une liste qui pourrait décrire la propagation du christianisme à partir de Jérusalem ; cette région aurait donc pu être évangélisée par des missionnaires fidèles à Jacques et Pierre. Cela expliquerait pourquoi la région est mentionnée au nom de Pierre depuis Rome, car il est plausible que Pierre ait été plus étroitement associé à la poussée vers des régions païennes de la mission de Jérusalem. Rome, lieu de la mort de Pierre, semblait se considérer comme responsable de la poursuite de cette mission.

  1. La solution proposée : l’Église comme peuple de Dieu

    1. Une métaphore tirée du récit de l’exode d’Israël

      Le récit de l’exode, racontant l'errance d’Israël dans le désert et sa marche vers la terre promise, est utilisé pour décrire la conversion des païens et présenter les fondements du christianisme. Si cette expérience du désert a fait des tribus esclaves d'Égypte un peuple, voire le peuple de Dieu, la conversion chrétienne a fait des païens, qui n'étaient autrefois aucun peuple, le peuple de Dieu. C’est ainsi que l’auteur de la lettre établi un parallèle étroit entre l’exode et la situation de son auditoire.

      • Si les Hébreux qui ont quitté l'Égypte ont reçu l'ordre de se préparer à partir rapidement (Ex 12, 11), les chrétiens sont invités à se préparer mentalement (1 P 1, 13).
      • Si, dans le désert, les Israélites murmuraient et voulaient retourner aux marmites de viande d'Égypte (Ex 16, 2-3), les chrétiens d’origine païenne sont mis en garde contre les désirs de retourner à leur ancienne ignorance (1 P 1, 14).
      • Comme Israël a erré dans le désert avant d'atteindre son héritage dans la terre promise, ainsi la vie chrétienne est un temps d'exil ou de séjour dans l'espoir d'un héritage encore à acquérir (1 P 1, 17 ; 1, 4)
      • Comme l’AT (Ex 6, 5-6 ; Dt 7, 8 ; Is 52, 3) décrit la rédemption d’Israël d’Égypte avec l’image du paiement d'une rançon, ainsi en 1 P 1, 18 on peut lire : « Vous savez que vous avez été rachetés des vaines traditions de vos pères. »
      • Si les Hébreux ont été épargné de la dixième plaie d’Égypte (Ex 11, 2) après avoir rendu un culte au veau, fait avec de l'argent et de l'or, grâce au sang de l'agneau pascal sans défaut qui marquait leurs maisons (Ex 12, 5-7) ainsi les chrétiens de la communauté ont été « ... rachetés non par des choses périssables, comme l'argent ou l'or, mais par le sang précieux de Christ, comme d'un agneau sans défaut et sans tache. » (1 P 1, 18-19).

    2. Une métaphore autour du Christ comme pierre

      Le deuxième chapitre de 1 Pierre, où il traite du culte, utilise la métaphore du Christ comme pierre pour interpeller son auditoire : « Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, vous êtes édifiés en une maison spirituelle pour être un sacerdoce saint, afin d'offrir des sacrifices spirituels à Dieu par Jésus-Christ » (1 P 2, 5). Plus loin, il précise que ces sacrifices spirituels consistent en partie en une bonne conduite qui témoignera aux païens (1 P 2, 12). Pourtant, même si 1 Pierre connaît la structure presbytérale, il n’y recourt pas pour encourager son auditoire qui subit une épreuve ardente (1 P 4, 12). Pour lui, l'imagerie israélite centrée sur le peuple de Dieu est ce qui importe pour répondre aux besoins des chrétiens païens.

  2. Les forces et les faiblesses de cette solution

    Pour bien répondre à cette question, il faut d’abord reconstituer la situation dans laquelle se trouvaient les destinataires de la lettre. Il est probable que leur véritable problème était l'aliénation et l'ostracisme. En effet, dans les régions reculées du nord de l'Asie Mineure, ceux qui étaient devenus chrétiens se sentaient coupés de la société environnante. Aux yeux de leurs voisins païens, ils formaient une secte étrange et secrète. Des témoignages romains ultérieurs font état d'accusations d'athéisme, car les chrétiens n'adoraient pas les dieux civils, et d'accusations de comportement antisocial, car ils organisaient des repas et des réunions à huis clos. Il y avait inévitablement un risque que les convertis, ressentant ce mépris, retournent aux « passions de leur ancienne ignorance » (1 P 1, 14).

    1. La force de cette solution : donner un sentiment d’appartenance

      L’auteur de la lettre assure les convertis du paganisme qu’ils ont trouvé une nouvelle famille, un nouveau foyer, un nouveau statut qui fait d'eux un peuple spécial doté d'un héritage impérissable, comme ce fut le cas pour les Israélites. Inculquer ce fier sentiment d'appartenance est un défi, car chez les Juifs il y a une forme d’union du sang, tandis que ces païens convertis étaient d'origines diverses avec peu de choses en commun. « Autrefois, vous n'étiez pas un peuple, mais maintenant vous êtes le peuple de Dieu ; autrefois, vous n'aviez pas reçu la miséricorde (de Dieu), mais maintenant vous avez reçu cette miséricorde » (1 P 2, 10). En d'autres termes, en tant que chrétiens, les convertis se voyaient dire qu'ils avaient trouvé quelque chose de mieux : « Vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, le peuple de Dieu » (1 P 2, 9).

      Cette ecclésiologie centrée sur un sentiment d'appartenance à l'Église apporte de réels avantages. Si les gens ont le sentiment de tirer quelque chose d'intéressant de leur appartenance à une Église, cette Église survivra à la disparition de Pierre et des autres apôtres. Plus le contexte familial ou social d'où proviennent les nouveaux membres d'une communauté est mal défini, plus ils seront profondément attirés par une attention aimante qui leur donne une nouvelle identité ou une nouvelle dignité. Aujourd'hui, nous voyons cela se vérifier dans l'attrait que les sectes religieuses ou divers types de communautés charismatiques exercent sur ceux qui sont mécontents de leur famille, de leur Église, de l'ordre civil ou du monde en général. Cet attrait constitue un défi particulier pour les Églises traditionnelles où la fréquentation dominicale a été une question d'obligation ou d'attente sociale. Autrefois, dans les zones rurales ou agricoles du pays, l'église ou la chapelle à laquelle on appartenait était le centre de la vie. Il faut trouver les moyens de diviser les paroisses en groupes plus petits qui donnent un sentiment d’appartenance, qui permettent une participation active à la liturgie, l'amitié entre pairs et une vie sociale saine à une tranche d'âge très marginalisée.

      De manière corollaire, l’ecclésiologie de 1 Pierre rappelle le « sacerdoce » de tous les baptisés. Il est malheureux qu’on ne parle aujourd’hui uniquement que du sacerdoce ordonné. C'est précisément parce qu'une grande partie du protestantisme a cessé de désigner le ministère chrétien comme un sacerdoce (en se basant sur le NT où jamais les presbytres et les évêques ne sont appelés « prêtres »), que la théologie catholique romaine a renforcé le sacerdoce ordonné. Même Vatican II a insisté sur le fait que la différence entre les ordonnés et les non-ordonnés était une différence de nature et non simplement de degré. Par conséquent, le catholicisme a accordé peu d'importance au sacerdoce des croyants. Il faut absolument redonner au peuple le sens de la dignité sacerdotale et des sacrifices spirituels dont parle 1 Pierre, précisément afin de souligner le statut conféré à tous les chrétiens. De même, la sainteté a été trop fortement associée à des formes particulières de vie catholique, par exemple la vocation religieuse et l'observance des vœux. Il faut souligner le statut unique de sainteté donné par le baptême à tous les croyants.

    2. La faiblesse de cette solution : créer un sentiment d’élitisme

      Ce sentiment provient de la désignation d'un groupe comme appartenant plus étroitement à Dieu. Rappelons que si la conscience d'être le peuple unique de Dieu a permis à Israël et aux Juifs de survivre pendant plus de 3000 ans d'histoire mondiale, elle explique également une partie de l'aversion et de la haine dirigées contre les Juifs. Si les convertis chrétiens du nord de l'Asie Mineure avaient besoin que 1 Pierre réaffirme leur statut particulier pour les soutenir contre l'ostracisme et le mépris de leurs compatriotes païens, nous pouvons être sûrs que ce sentiment d’un statut particulier a inévitablement conduit à une haine encore plus grande des chrétiens par les païens.

      Même si dans l’idée de « peuple de Dieu » il y a la reconnaissance d’un choix de Dieu par pure grâce, il faut reconnaître que, dans une société de plus en plus pluraliste, le caractère exclusif inhérent à ce concept est forcément mal perçu par les étrangers et embarrassant pour de nombreux membres de la communauté. C'est un aspect du problème « hors de l'Église, point de salut ». Quelle que soit la signification initiale de cette affirmation, la plupart des chrétiens ont le sentiment instinctif qu'il ne peut être vrai que seuls les chrétiens soient sauvés. Malheureusement, les chrétiens n’ont jamais trouvé de moyen satisfaisant de concilier le don unique de la grâce de Dieu par le Christ et l'amour miséricordieux de Dieu pour tous.

      Corollaires

      1. Les Juifs ne sont plus le peuple de Dieu?

        Avec une assurance souveraine, Pierre écrit aux chrétiens païens : « Vous êtes le peuple de Dieu », sans mentionner qu'un autre groupe avait auparavant revendiqué ce titre, à savoir les Juifs. Peut-être l'auteur croyait-il que, par la foi en Christ, les païens rejoignaient le peuple de Dieu existant, Israël, et pouvaient ainsi s'approprier le symbolisme israélite. Mais 1 Pierre ne mentionne jamais Israël ou les Juifs, ni l'union des deux en un seul peuple. C'est comme s'il n'y avait jamais eu d'autre prétendant au titre que les chrétiens ! Suivant cette implication mais allant au-delà, au siècle suivant, les chrétiens nieront explicitement que les Juifs soient toujours le peuple de Dieu, car ils auraient été remplacés par les chrétiens. Aujourd'hui, certains chrétiens reviennent sur cette décision en affirmant qu'il existe deux peuples de Dieu ou deux groupes au sein du seul peuple de Dieu : ses enfants d'Israël et ses enfants par le Christ. Mais d'autres chrétiens refusent catégoriquement d'accorder le titre de « peuple de Dieu » aux Juifs. Telle est l'exclusivité inhérente à ce concept.

      2. Aucune sainteté chez les non-croyants?

        Dans l'ecclésiologie de 1 Pierre, le statut de sainteté a été acquis en venant au Christ ou en entrant dans l'Église. Il n'est fait aucune référence à l'existence de la sainteté chez les étrangers ni à la nécessité d'aller vers les non-chrétiens en appréciant la bonté qu'ils possèdent déjà. Dans Vatican II, le document « Sur l'Église dans le monde de ce temps » appelait les chrétiens à apprécier les possibilités et les structures du monde qui les entoure, même si elles ne sont pas chrétiennes. Curieusement, cet appel a été lancé à un moment où l'image du « peuple de Dieu » était largement adoptée. En insistant sur la valeur pastorale de cette image, on a peut-être négligé son côté négatif, à moins qu’on pensait créer ainsi un lien entre les chrétiens et les autres dans ce monde. Pourtant, bibliquement, le statut de peuple de Dieu réduit tous les autres à l'état de non-peuple.

 

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