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Raymond E. Brown, L'Église héritée des apôtres.
Chapitre 4 : L’héritage paulinien en Luc / Actes : L’Esprit, p. 61-74 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Contrairement aux auteurs des épîtres pastorales ou des épîtres aux Colossiens / Éphésiens, l'auteur des Actes n'a pas écrit un ouvrage de théologie paulinienne ; il a écrit un récit dans lequel Paul joue un rôle décisif en tant que témoin missionnaire, et non en tant qu'autorité doctrinale. Les biblistes sont loin de s'accorder sur le public visé dans les Actes, un public qui était peut-être moins précis que les destinataires des épîtres. Néanmoins, nous pouvons partir du principe que Luc s'adressait principalement à des Églises d’origine païenne touchées au moins indirectement par la mission paulinienne.
Même si nous utilisons le nom « Luc », de nombreuses raisons permettent de penser que l'auteur n'était pas un compagnon de Paul et ne l'avait pas connu personnellement. Peut-être même que le public n'avait pas été en contact direct avec le Paul historique. Mais pour l'auteur et vraisemblablement pour le public, Paul était une figure extrêmement importante dans le plan de Dieu visant à apporter le Christ aux païens et aux extrémités de la terre. Paul était devenu le garant de la légitimité de ces Églises d’origine païenne. Si l'objectif de Luc / Actes peut être complexe, il implique certainement la ligne géographique de base tracée en Ac 1, 8, qui constitue la table des matières du livre : « Vous recevrez une puissance, le Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre. » Les Actes commencent à Jérusalem, passent par la Judée et la Samarie, et se terminent à Rome. Par les personnes de Pierre et Paul dans des proportions presque égales, le témoignage de Jésus est porté devant les Juifs et les païens au cours des trois premières décennies de la vie chrétienne (du début des années 30 au début des années 60). Le récit a été écrit des décennies plus tard. Mais ce qui nous intéresse est de savoir comment Luc / Actes pouvait aider un public chrétien à survivre à la mort des apôtres.
- La solution proposée : une Église en continuité avec Jésus et poussée par l’Esprit
- Une Église en continuité avec le ministère de Jésus et toute la tradition d’Israël
L’ecclésiologie lucanienne est marquée par un sentiment de continuité dans lequel l'Église est étroitement liée à ce qui l'a précédée, et tout d’abord à Jésus. L’ascension de Jésus le jour de Pâques termine le récit évangélique de Luc (Lc 24, 51) et le récit des Actes s’ouvrent avec une reprise du récit de l’ascension qui introduit tout ce qui s’annonce. C’est une réponse partielle à la question de la relation entre le royaume qu’a prêché Jésus et l'Église. En effet, lorsqu'on lui demande s'il va rétablir le royaume à ce moment-là, Jésus ressuscité répond qu'il n'appartient pas aux apôtres de connaître le moment, mais qu'ils doivent rendre témoignage sur toute la terre. Il faut donc accorder plus d'attention au témoignage de ce que Jésus a fait qu'à l'attente de sa venue. Cette réponse de Jésus rend l'existence de l'Église à la fois explicable et essentielle jusqu'à la venue du royaume. Elle permet également de comprendre pourquoi Luc écrit un livre décrivant cette existence.
Cette continuité ne dépend pas uniquement de Jésus, mais aussi de ceux qui l’ont accompagné pendant son ministère et qui ont rejoint la communauté chrétienne primitive, et de Paul, même s’il ne reçoit pas le titre d’apôtre, qui a été mandaté par Jésus ressuscité. Ainsi, non seulement les premières étapes de la vie de l'Église sont dans la continuité de Jésus, mais les étapes ultérieures représentées par Paul sont également dans la continuité des premières étapes représentées par Pierre. Si Pierre accomplit le même genre de miracles que Jésus, Paul accomplit alors le même genre de miracles que Pierre. Les sermons que Pierre et Paul prêchent sont remarquablement similaires, signe d'un message continu et d'une puissance continue. Après le départ de Paul, la continuité sera assurée par des presbytres qu’il a nommés (Ac 14, 23).
La continuité ne concerne pas seulement ce qui suit le ministère de Jésus, mais également ce qui le précède, i.e. toute la tradition d’Israël. Les personnages de Luc 1-2 (Zacharie, Élisabeth, Siméon et Anne, Marie, Joseph) qui acceptent Jésus sont des Juifs pieux, et tout est fait selon la Loi (Lc 1, 6 ; 2, 22-27.37.39), tout comme les premiers chrétiens dans les Actes sont fidèles à la piété d'Israël (Lc 2, 46 ; 3, 1 ; 5, 42). L'Esprit de Dieu qui animait les prophètes d'Israël est manifestement actif de manière prophétique au début de l'histoire de Jésus (Lc 1, 15.35.41.67.80 ; 2, 25-27) et au début de l'Église (Ac 1, 8.16 ; 2, 4.17).
- Une Église sous la puissance l’Esprit-Saint
Une autre caractéristique distinctive de l'ecclésiologie lucanienne est la présence dominante de l'Esprit. Les 70 occurrences du mot pneuma, « esprit », dans les Actes constituent près d'un cinquième de l'utilisation totale de ce mot dans le Nouveau Testament. Certains biblistes se sont étonnés que les Actes ne mentionnent jamais la mort de Pierre ni celle de Paul. Luc ne s'intéresse pas à ces hommes en tant que tels, mais en tant que véhicules de l'Esprit, témoignant du Christ à Jérusalem, en Judée, en Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre. L'Esprit est l'acteur principal.
Dans les Actes, après la montée de Jésus au ciel, les apôtres regardent le ciel avec le sentiment d’être orphelins. C’est le don de l'Esprit qui prendra alors la place du Christ sur terre. L'auteur ne dit pas clairement s'il considère l'Esprit comme une personne, mais on ne peut douter de la puissance de l'Esprit. La scène cruciale de la Pentecôte est façonnée par l'image du vent comme Esprit de Dieu se déplaçant à la surface des eaux lors de la création (Gn 1, 2), et par l'image du Dieu de la tempête descendant sur le mont Sinaï pour conclure une alliance avec Israël comme son peuple (Ex 19, 16 et suivants). Dans les derniers jours, un nouvel acte créateur de Dieu se produit, qui correspond à la première création ; Jérusalem a remplacé le Sinaï comme lieu d'une alliance renouvelée qui touchera tous les peuples. Et alors se fait entendre un bruit semblable à celui d'un vent impétueux, tandis que des langues de feu se répartissent, remplissant de l'Esprit Saint ceux qui doivent proclamer cette alliance renouvelée (Ac 2, 14-17).
Immédiatement après la résurrection, les apôtres n'avaient pas proclamé publiquement ce que Dieu avait fait en Jésus et à travers lui, faute de compréhension et de courage. C’est l’Esprit qui fera sortir les disciples de leur torpeur et susciter un mouvement missionnaire, cet Esprit dont les apôtres ont été baptisés et qui leur a donné le pouvoir de parler (Ac 1, 5.8 ; 2, 33 ; 4, 8.31). Et tout au long des Actes, l’Esprit agit sans cesse :
- L'Esprit dirige les missionnaires vers des régions prometteuses (Ac 8, 29.39), comme chez Corneille
- Il guide vers l'admission et le baptême des premiers païens (Ac 10, 38.44-47 ; 11, 12.15)
- L'Esprit donne l'impulsion à Barnabas et Paul pour qu'ils se lancent dans une mission qui allait convertir des communautés entières de païens (Ac 13, 2.4)
- Il guide la décision de Pierre et Jacques d'admettre les païens sans exiger la circoncision
- L'Esprit a empêché Paul de faire un détour qui aurait retardé l'implantation du christianisme en Europe (Ac 16, 6-7)
- C’est dans l’Esprit que Paul prend sa décision de se rendre à Rome
- Lorsque Paul fait ses adieux à l'Asie, le Saint-Esprit a été prévoyant en établissant des presbytres qui sont les surveillants (évêques) du troupeau (Ac 20, 28).
Ainsi, chaque étape essentielle de cette histoire qui raconte comment le témoignage du Christ a été porté de Jérusalem jusqu'aux extrémités de la terre est guidée par l'Esprit, dont la présence devient évidente dans les moments importants où les agents humains auraient autrement hésité ou fait de mauvais choix.
- Les forces et les faiblesses de cette solution
- Les forces
- La continuité entre Israël, Jésus, Pierre et Paul et leurs successeurs ont contribué à la survie de l’Église.
Luc ne mentionne pas la mort de Pierre et Paul, comme si cela était sans importance, car la mission se poursuit sans eux. Quand Paul prononce son discours d'adieu aux presbytres-évêques d'Éphèse, il leur confie le soin du troupeau puisqu'ils ne le reverraient plus (Ac 20, 25.28). La chaîne de continuité montre un plan méticuleux de Dieu menant à la diffusion de l’évangile sur toute la terre.
Luc a intégré dans son esquisse d'une continuité préparée par Dieu certains éléments qui pourraient donner aux chrétiens d'origine païenne un sentiment de fierté. Pour montrer la grande dignité de la foi chrétienne par rapport aux diverses religions orientales, il la présente comme une religion qui touche les personnalités politiques du monde entier, plaçant les divers personnages de ses récits dans un cadre où figurent des empereurs, des gouverneurs et des fonctionnaires romains. Et ce n’est pas anodin de terminer son récit des Actes à Rome, le centre du monde de l’époque.
- L’intervention de l’Esprit-Saint a également contribué à la survie de l’Église.
Le rôle de l’Esprit pour la survie de l’Église est encore plus important. En fait, Pierre et Paul n’ont été que de grands instruments du Saint-Esprit. Car c’est l’Esprit qui a apporté la foi aux païens et conduit Paul à Rome, et qui continuera agir sans cesse et aidera l'Église dans les moments difficiles. Aujourd’hui, c’est cette foi qui permet de croire à la survie de l’Église, malgré les erreurs et les stupidités de ses dirigeants. La magnifique intuition des Actes selon laquelle l'Esprit était à l'œuvre dans l'histoire de l'Église a depuis lors constitué un héritage durable dans l'auto-analyse chrétienne.
- Les faiblesses
- Le danger d’une vision triomphaliste de l’Église
À la lecture des Actes, on note que tous les revers sont temporaires et se transforment rapidement en bien dans un mouvement chrétien qui ne cesse de croître numériquement (Ac 2, 41 ; 4, 4 ; 6, 1.7 ; 8, 12 ; 9, 31 ; 21, 19-20) et géographiquement (Ac 1, 8). À la fin des Actes, le lecteur peut logiquement conclure que très bientôt, le monde entier deviendrait chrétien. Une telle ecclésiologie, prise isolément, laissera les chrétiens perplexes lorsque leurs institutions commenceront à fermer, lorsque leurs Églises seront abandonnées par manque de membres et lorsque leur nombre global dans le monde commencera à diminuer. On essaiera de se rassurer devant ces pertes en se disant que l'Église ne peut pas échouer, en particulier quand l’Islam s’est répandu dans le monde. De même, si Dieu a privé l'Église catholique romaine de la moitié de l'Europe à travers la Réforme protestante, les catholiques se sont consolés en pensant qu'Il lui avait donné un nombre encore plus important de catholiques en Amérique centrale et en Amérique du Sud.
Il faut reconnaître aujourd’hui que cette perception des choses, consciemment ou inconsciemment, a été influencée par le programme de conversion du monde esquissé en Ac 1, 8. Si l'on veut que le triomphalisme des Actes ne devienne pas impossible à croire à une époque où le christianisme est en déclin numérique, on peut de tourner vers l'Ancien Testament, qui fait également partie du canon, et qui raconte comment le peuple de Dieu est passé de douze tribus à une seule, comment les institutions religieuses ont échoué (monarchie, sacerdoce, culte sacrificiel) et comment Israël a appris beaucoup plus sur Dieu dans les cendres du Temple détruit par les Babyloniens que pendant la période fastueuse de ce Temple sous Salomon. Tout cela peut avertir les lecteurs de la Bible que le message de Dieu à son peuple n'est pas une promesse inconditionnelle d'augmentation du nombre de ses fidèles jusqu'aux extrémités de la terre.
- Le danger du triomphalisme entourant le rôle de l’Esprit
En effet, la question se pose : pouvons-nous être sûrs que le Saint-Esprit viendra toujours à la rescousse ? L'image donnée dans les Actes ne conduit-elle pas facilement à une conception de l'Esprit comme un deus ex machina ? Dieu a-t-il vraiment donné un chèque en blanc pour que, dans chaque cas important, l'Esprit veille à ce que l'Église s'en sorte ? Deux exemples illustrent la force et la faiblesse d'une ecclésiologie dans laquelle l'intervention de l'Esprit joue un rôle majeur.
- Le premier exemple concerne l'histoire de l'œcuménisme au cours de ce siècle, et plus particulièrement le Conseil œcuménique des Églises, un mouvement d’origine protestante. Même les Églises orthodoxes ont commencé à manifester leur intérêt, mais l’Église catholique s’y est opposée catégoriquement, jusqu’à ce que cette opposition soit renversée lors du concile Vatican II. En conséquence, en une décennie, les années 1970, on a accompli davantage en matière de dialogue religieux entre les chrétiens qu'au cours des 450 années précédentes depuis la Confession d'Augsbourg. Mais devons-nous alors supposer que l'Esprit mènera cette œuvre à une conclusion triomphale ? Si, au cours des deux prochaines décennies, les Églises ne saisissent pas cette occasion, n'est-il pas possible, voire probable, que cette occasion ne se présente plus jamais ? Presque par définition, l'Esprit surprend, mais parfois la surprise peut être que l'Esprit laisse le peuple de Dieu payer le prix de ses échecs.
- Un deuxième exemple de la complexité du rôle attribué à l'Esprit concerne les trois formes différentes d'ecclésiologie dans l’héritage paulinien. En effet, avant le concile, le Saint-Office, dont le pape lui-même était le préfet, a exercé son rôle de prêtres-évêques enseignant officiellement contre les fausses doctrines, dont parle les épitres pastorales, en préparant pour les participants au concile des documents qui traiterait des Écritures : Les deux sources de la révélation. Ce document préliminaire était extrêmement négatif à l'égard de la théologie moderne et de la recherche biblique, étayant ses mises en garde par des références à l'hérésie moderniste du début du siècle. Les Pères conciliaires ont rejeté avec force le document préliminaire qui leur avait été soumis et qui reflétait l'enseignement officiel du Saint-Office. Les docteurs de l'Église se sont levés dans la salle du concile et ont contesté d'autres docteurs de l'Église sur l'orientation même des Écritures. Les responsables dotés de l'Esprit envisagés par les épîtres pastorales étaient en désaccord les uns avec les autres. Au cours de la discussion, l'image du corps du Christ dans les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens a progressivement cédé la place à l'image du peuple de Dieu afin de faciliter l'autoréforme de l'épouse sans tache. En d'autres termes, les trois éléments ecclésiologiques post-pauliniens ont fonctionné en tension.
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