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Raymond E. Brown, L'Église héritée des apôtres.
Chapitre 3 : L’héritage paulinien en Colossiens / Éphésiens : Le corps du Christ qu’il faut aimer, p. 47-60 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
L'épître aux Colossiens a probablement été composée dans la décennie qui a suivi la mort de Paul, ce qui la rend plus proche de lui dans le temps que toutes les autres épîtres deutéro-pauliniennes. Elle présente tellement de caractéristiques de la pensée paulinienne authentique (mais pas du style paulinien) que même certains biblistes pensent que Paul l'a composée, au moins par l'intermédiaire d'un secrétaire. On ne sait pas dans quelle mesure l'auteur de l'épître aux Colossiens connaissait les écrits pauliniens antérieurs (au-delà de l'épître à Philémon), mais l'auteur de l'épître aux Éphésiens les connaissait pour la plupart. Quoi qu’il en soit, la question qui nous intéresse est : étant donné que la figure apostolique a disparu (ou est en train de disparaître) de la scène, comment ces écrits permettent-ils aux communautés auxquelles ils s'adressent de survivre ?
- La solution proposée : une vision mystique de l’Église
- Similitudes et différences avec les épitres pastorales
Tout comme 1 Tm 3, 15 parle de « la maison de Dieu, qui est l'Église du Dieu vivant », ainsi Ep 2, 19 parle « de la famille de Dieu » qui a été intégrée dans la « construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pierre maîtresse ». De même, on s’attend à un comportement éthique des membres de la maison chrétienne.
Cependant, contrairement à l'auteur des épîtres pastorales, les auteurs de Colossiens et d'Éphésiens ne mettent pas l'accent sur la succession apostolique ou sur les aspects institutionnels de l'Église. Nous n'entendons rien de significatif sur le fonctionnement des « pasteurs et enseignants ». Ce silence ne peut s'expliquer par une situation qui est différente. Même si Col 2, 8-23 et Ep 4, 14 mentionnent de faux enseignants, on préfère mettre l’accent sur une vision positive et idéaliste de l’Église.
- Une vision globale et absolue de l’Église
Dans les lettres incontestées de Paul, nous le voyons utiliser fréquemment le terme « Église », mais le plus souvent en référence aux communautés locales, par exemple « l'Église de Dieu qui est à Corinthe », « les Églises de Galatie », « dans chaque Église ». Mais dans Colossiens / Éphésiens, le terme absolu et global « l'Église » est passé au premier plan. Notons que cette vision globale de l’Église est plus que la somme des Églises individuelles. En effet, elle semble être plus qu'une réalité terrestre, car elle affecte les puissances célestes.
- L’image du corps
Paul avait recouru à une utilisation imaginative du « corps » du Christ dans sa correspondance incontestée, en particulier pour surmonter la jalousie au sujet des charismes à Corinthe. Il a parlé du corps ressuscité du Christ dont chaque chrétien est un membre (1 Co 12, 21-31). L'auteur de l'épître aux Colossiens, suivi par l'auteur de l'épître aux Éphésiens, adopte l'image du corps de Paul et la développe d'une manière nouvelle pour mettre l'accent sur l'Église. « Dans son corps de chair, par sa mort, le Christ a réconcilié ceux qui étaient éloignés (Col 1, 21), et ils ont été appelés à former un seul corps (3, 15). Ce corps est désormais identifié comme l'Église, et le Christ en est la tête (Col 1, 18, 24 ; Ep 1, 22-23 ; 5, 23). Ainsi, nous avons une compréhension collective de la vie chrétienne avec le Christ comme Seigneur de ce corps (Ep 4, 4-5).
- Une vision dynamique de ce corps qu’est l’Église
Pour les Colossiens / Éphésiens, l'Église est une entité en pleine croissance, qui vit de la vie même du Christ. S'il existe différents ministères, ils sont « pour l'édification du corps du Christ, jusqu'à ce que nous atteignions tous [...] la mesure de la stature de la plénitude du Christ » (Ep 4, 12-13). « Nous devons croître à tous égards vers celui qui est la tête, c'est-à-dire vers le Christ, dont tout le corps, bien coordonné et bien uni ensemble par toutes les articulations, ... croît pour s'édifier lui-même dans l'amour » (Ep 4, 15-16)
- Une Église née dans l’amour
Selon Ep 5, 32 et ce qui précède, le mystère ou le plan caché de Dieu implique l'amour du Christ pour l'Église. Ainsi, « le Christ a aimé l'Église et s'est livré lui-même pour elle » (Ep 5, 25); autrement dit, le but de la vie et de la mort du Christ est devenu l'Église. Dès lors, l'amour entre mari et femme devrait être modelé sur l'amour intense du Christ pour l'Église (Ep 5, 21-33).
- Une Église sainte
Le Christ est mort pour sanctifier l'Église et la purifier afin qu'elle puisse être présentée comme « une épouse resplendissante, sans tache ni ride ni rien de semblable, afin qu'elle soit sainte et irréprochable » (Ep 5, 27). Les deux deviennent un (Ep 5, 31-32) afin que la sainteté du Christ puisse être vue dans l'Église, son corps qui est édifié dans l'amour (Ep 4, 16).
- L’Église est une forme de royaume
Les Colossiens assimilent l'Église à une forme du royaume : le Père « nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transportés dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption et le pardon des péchés » (Col 1, 13-14). Ainsi, l'Église sans ténèbres dont les chrétiens sont membres est le royaume du Fils de Dieu dans lequel « ils partagent l'héritage des saints dans la lumière » (Col 1, 12). Cela est possible parce que, dans le cadre de l'eschatologie réalisée, il est dit aux chrétiens : « Vous avez été ressuscités avec Christ par la foi » (Col 2, 12). Un autre passage (Col 3, 1-3) indique que la gloire céleste est encore à venir ; mais Ep 2, 6 considère même cet aspect comme partiellement réalisé : Dieu « nous a ressuscités avec lui et nous a fait asseoir avec lui dans les lieux célestes en Jésus-Christ ».
- L’Église inclut les anges
Car le Christ a réconcilié toutes choses sur terre et dans les cieux (Col 1, 20 ; Ep 1, 10), et les puissances et les principautés sont soumises à celui qui est le chef de l'Église. Ainsi, dans un certain sens, les puissances angéliques et surhumaines qui reconnaissent le Christ peuvent être considérées comme faisant partie de l'Église en tant que corps du Christ. Dès lors, le corps et la tête s'étendent de la terre au ciel. Il n’est pas alors surprenant que l’Église a un caractère presque divin comme le montre la doxologie de Ep 3, 21 : « à lui la gloire dans l'Église et en Jésus Christ, pour toutes les générations, aux siècles des siècles. Amen. »
- Les forces et les faiblesses de cette solution
- L’amour d’une institution qui assure sa survie?
L'image du corps du Christ personnalise l'Église et encourage notre amour pour elle, à l'imitation de l'amour que le Christ porte à son épouse. Les conseils donnés par les épîtres pastorales devraient permettre une administration efficace et bienveillante. Mais en fin de compte, les gens n'aiment pas une structure ou une institution en soi. Et l'institution ou la structure est inévitablement influencée par des modèles séculiers et constitue cet aspect de l'Église qui n'est pas facilement perçu comme ayant un rapport avec le Christ ou Dieu. Avant Vatican II, on la surnommait souvent « Église-mère » et celle-ci avait parfois une attitude infantilisante. Malgré tous ses défauts, « l'Église mère » était à la fois personnelle et familiale ; et même lorsqu'une mère exagère son rôle, elle peut être aimée par ses enfants.
Une implication d'une Église personnelle conçue comme le corps aimé par le Christ se trouve dans une déclaration attribuée à Paul : « Je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps, qui est l'Église » (Col 1, 24). C'est une attitude qui découle du principe selon lequel le Christ « s'est livré lui-même pour elle » (Ep 5, 25). Si le Christ était prêt à se donner pour l'Église, son apôtre devait lui aussi être prêt à se donner pour l'Église. Et une fois que l'apôtre a quitté la scène, s'il y a encore d'autres personnes prêtes à se donner pour l'Église, celle-ci survivra. Ainsi, si l'Église est aimée dans une relation personnalisée, elle devient une cause qui attire la générosité de génération en génération, comme en témoigne l’histoire des cathédrales.
- Une Église sainte?
- La valeur de cette notion
Inévitablement, les membres de l'Église pèchent ; déjà du vivant de Paul, les disputes conjugales, l'inceste et la profanation de l'Eucharistie entachaient l'Église de Corinthe. Ce n'est pas un hasard si les directives du Nouveau Testament aux presbytres mettent explicitement ou implicitement en garde contre la cupidité et la domination arrogante (1 P 5, 2-3 ; Ac 20, 32-35). Les scandales liés au péché mettent en péril la survie de l'Église. Pourtant, l'auteur de l'épître aux Éphésiens, qui connaissait scandales ayant eu lieu dans les Églises fondées par Paul, pouvait néanmoins décrire l'Église comme une épouse immaculée, sainte et sans tache. Son appréciation de l'Église n'était pas un romantisme naïf, mais une vision mystique. Ceux qui suivent son exemple seront capables de reconnaître les péchés tout en les relativisant par leur amour pour l'Église. Les scandales et les stupidités institutionnels, même aux plus hauts niveaux administratifs, n'empêcheront pas les personnes ayant cette vision d'accomplir « ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps, qui est l'Église » (Col 1, 24). Tant que les gens auront cette foi, l'Église perdurera.
- La faiblesse de cette notion
- Paradoxalement, l'accent mis sur la sainteté de l'Église peut être une faiblesse s'il commence à masquer les défauts qui existent. Parfois, une ecclésiologie de la sainteté a conduit les chrétiens à cacher les péchés ou les stupidités, en particulier ceux des personnalités publiques de l'Église, au motif que leur divulgation causerait un scandale. Pourtant, l'oppression, la vénalité et la malhonnêteté nuisent à la vitalité interne de l'Église ; elles doivent être dénoncées et combattues. Le silence peut prolonger le mal fait aux chrétiens qui souffrent de ces péchés. De plus, lorsque la répression dure depuis longtemps, les chrétiens n'apprennent pas à gérer avec maturité la tension qui entoure une Église sans tache remplie de pécheurs. Ainsi, une Église dont la sainteté doit être perçue dans la foi, mais dont les défauts sont physiquement visibles, incarne le mystère du divin dans l'humain. Une concentration exclusive sur la sainteté peut devenir un véhicule du gnosticisme plutôt que de l'évangile.
- Une deuxième faiblesse de cette ecclésiologie concerne la possibilité d'une réforme. Il est difficile d'imaginer réformer une épouse sans tache. Si les membres d'un corps sont unis dans une croissance qui vient de Dieu et sont édifiés dans l'amour, y a-t-il place pour des excroissances défectueuses et cancéreuses, pour la maladie et pour des opérations correctives ? Le triomphalisme inhérent aux épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens laisse peu de place à l'échec. Il n’est pas surprenant que Vatican II, un concile d'autoréforme, plutôt que de parler du « corps du Christ », ait préféré l’image biblique du « peuple de Dieu ». La sainteté impressionnante du corps du Christ, qui est l'épouse sans tache, ne se prêtait pas à l'autoréforme. En effet, la résistance catholique aux réformes de Vatican II reposait souvent sur la thèse selon laquelle de tels changements impliquaient une erreur ou une faute antérieure de l'Église. Ainsi, sans peut-être tenir compte du dynamisme du changement, le concile a facilité la réforme en se tournant vers l'image du peuple de Dieu, un peuple unique parce qu'il est de Dieu, mais qui peut néanmoins être composé de pécheurs, un peuple pèlerin en route vers la terre promise, errant parfois et ayant besoin d'être ramené sur le droit chemin. Cette image était nécessaire, parallèlement au corps du Christ, pour exprimer la tension qui existe en ecclésiologie entre la sainteté et le besoin constant de réforme.
- L’Église face aux église locales
Une troisième faiblesse est que l'accent mis sur l'Église dans ces épîtres affaiblit le rôle des Églises locales dans l'ecclésiologie. Plutôt que de parler d'une Église locale, nous avons tendance à parler d'une paroisse ou d'un diocèse, et à appliquer le terme « Église » sans qualificatif à l'entité universelle, symbolisée par « Rome ». Pourtant, d'une manière très réelle, l'Église trouve son centre lorsque la communauté des croyants célèbre une liturgie dans laquelle la parole de Dieu est prêchée et l'Eucharistie est reçue. Sans perdre de vue le concept d'Église, ceux qui ont été formés par les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens doivent travailler avec la sainteté de la communauté locale.
- L'Église comme but ultime du plan de salut de Dieu en Christ?
La quatrième faiblesse est de se concentrer exclusivement sur l'Église comme but ultime du plan de salut de Dieu en Christ en omettant de prendre explicitement en considération une grande partie du monde qui n'est pas encore renouvelée en Christ. En effet, aucune considération réelle n'est accordée aux nombreux habitants de ce monde qui ne sont ni croyants ni hostiles. Il est vrai que l'incapacité à traiter d'un « tiers-monde » qui n'est ni lumière ni ténèbres est courante dans le Nouveau Testament ; elle est simplement plus apparente dans l'ecclésiologie des épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens.
En conclusion, il faut néanmoins réaffirmer la puissance extraordinaire de l'ecclésiologie de Colossiens / Éphésiens avec ses éléments de sainteté et d'amour. Aucune Église ne peut survivre sans y accorder l'importance qu'elle mérite. Au sein du catholicisme romain, si on peut s’attendre encore à une décennie de domination de l'image du peuple de Dieu, le motif du corps du Christ devrait réapparaître. Après tout, Israël était le peuple de Dieu. Ce qui distingue l'Église chrétienne, c'est sa relation avec le Christ et la sainteté particulière qui découle de cette relation.
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