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Raymond E. Brown, L'Église héritée des apôtres.
Chapitre 1 : L’époque sub-apostolique dans le Nouveau Testament, p. 13-30 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
La question se pose : que s’est-il passé quand les derniers témoins apostoliques sont disparus de la scène et que l’Église ne pouvait plus dépendre du témoignage de ceux qui pouvaient dire : « J’ai vu » ? Dans le passé, pour répondre à cette question, on se tournait vers les œuvres produites après le NT, car on assumait que les livres du NT avaient écrits par les apôtres, et la période sub-apostolique commençait après le NT. Aujourd’hui, on peut affirmer que la plupart des livres du NT ont été écrit après la mort du dernier apôtre connu.
En effet, même si plusieurs sont appelés « apôtres » dans le NT, on ne possède de données détaillées que sur trois. Pensons d’abord aux Douze. La plupart ne sont guère plus pour nous que des noms. En excluant Judas Isaricote, les quatre premiers noms se démarquent, d'abord les deux frères que sont Pierre et André, puis les deux autres que sont Jacques et Jean. Même s’ils apparaissent régulièrement avec Jésus dans les évangiles, dans le reste du NT André disparaît, Jacques meurt martyr dans les années 40 (Ac 12, 2), et Jean n’est mentionné que dans l’ombre de Pierre dans quelques scènes (Ac 3, 1; 4, 13; 8, 14; Ga 2, 9). La tradition ultérieure rehaussera la biographie de Jean en l’identifiant au disciple bien-aimé du quatrième évangile, mais cette identification est loin d’être certaine. Au final, Pierre demeure le seul membre des Douze dont on est assez bien informé sur sa carrière ecclésiastique, grâce aux lettres de Paul aux Galates et aux Corinthiens, au livre des Actes, et aux lettres de la tradition pétrinienne. À part les Douze, on a une bonne information sur Paul, grâce aux 13 lettres qui lui sont attribuées et à l’information biographique des Actes des Apôtres. Jacques, le « frère du Seigneur », fut probablement un apôtre, même s’il ne faisait pas partie du groupe des Douze. Son importance comme leader de la communauté de Jérusalem est attestée à la fois par les lettres pauliniennes et par les Actes des Apôtres, ainsi que par la lettre qui lui est attribuée et la lettre de Jude dont l’auteur s’identifie par sa relation à Jacques. Selon une tradition tout à fait fiable, Pierre et Paul seraient morts à Rome dans les années 60, et Jacques serait également mort à Jérusalem dans les années 60. Ainsi, à la fin du 2e tiers du 1ier siècle, i.e. en l’an 67, les trios apôtres sur lesquels nous connaissons des détails sur leur vie avaient disparu de la scène.
Le terme « période apostolique » devrait donc être confiné au deuxième tiers du premier siècle, et le dernier tiers de ce siècle devrait être désigné comme la période « sub-apostolique ». Dès lors, à l’exception des lettres incontestées de Paul (1 Th, Ga, 1-2 Co, Phi, Phlm), la plupart des textes du NT ont été écrits dans le dernier tiers du 1ier siècle, une période où les auteurs ont écrit sans utiliser leur nom et, occasionnellement, sous le couvert des apôtres antérieurs. La tradition ultérieure a eu tendance à attribuer des auteurs aux évangiles initialement anonymes, afin de leur donner une certaine autorité. Quant aux épîtres deutéro-pauliniennes (les épîtres pastorales, Éphésiens et Colossiens) et aux épîtres catholiques, la désignation des auteurs comme Paul, Jacques, Pierre, Jean et Jude représente probablement une revendication d’appartenir à une tradition apostolique spécifique plutôt qu'une désignation objective d'écriture apostolique. Car ce qui importe dans cette période sub-apostolique, c’est la fidélité à certains grands apôtres.
Enfin, le terme « Période post-apostolique » désigne cette période qui commence à la fin du siècle, lorsque des écrits chrétiens sont publiés sous leur propre autorité, par exemple les Lettres d'Ignace d'Antioche et la Lettre de l'Église de Rome à l'Église de Corinthe, connue sous le nom de 1 Clément. Ces écrits de « troisième génération » s'éloignent de la revendication directe de l'héritage des apôtres.
- Diverses approches scientifiques de la période sub-apostolique
Revenons au problème énoncé dès le sur début où l’Église ne pouvait plus dépendre du témoignage de ceux qui pouvaient dire : « J’ai vu » ? La réponse de Clément de Rome (voir 1 Clément 42 et 44), vers l’an 96, est d’affirmer que, tout comme Jésus a nommé des apôtres (compris comme étant les Douze avec Paul), les apôtres ont également nommé des évêques ou des presbytres pour leur succéder. Par conséquent, on considérait qu'il y avait eu une succession ordonnée de l'autorité à l'époque sub-apostolique. Cette thèse classique a été remise en question par les études modernes (tant catholiques romaines que protestantes), qui ont montré que la vision de Clément était trop simpliste et non universelle.
Différents biblistes ont proposé leur réponse.
- Dans une vision quelque peu hégélienne de l'histoire de l'Église, la thèse et l'antithèse seraient représentées par Jacques et Paul, une conception pro-juive du christianisme (Jacques) en lutte avec une conception pro-païenne (Paul). Au 2e siècle, on aurait assisté à une synthèse autour de la figure de Pierre symbolisant un christianisme intermédiaire entre celui de Paul et celui de Jacques. Cette hypothèse repose sur une datation tardive de certains écrits du NT, comme les Actes des Apôtres, remise en question par la critique moderne qui considère que les attitudes représentées par Jacques, Paul et Pierre étaient simultanées et précoces.
- Dans la période du NT et dans sa suite immédiate, de nombreuses opinions chrétiennes diverses et contradictoires existaient, et c’est seulement au 2e siècle qu’est apparue une vision dominante, qui est devenue l'orthodoxie ; cette orthodoxie s'est propagée de Rome vers l'est. Il faut reconnaître qu’à l’époque du NT existait une certaine diversité. Mais cette théorie n’arrive pas à bien expliquer comment est apparue une telle orthodoxie.
- Une autre réponse repose sur l’observation qu’à la fin des périodes apostolique et sub-apostolique, Éphèse et Rome sont apparues comme les grands centres chrétiens auxquels de nombreux livres du Nouveau Testament peuvent être associés. Rome était considérée comme représentant le christianisme juif, plus conservateur dès le début, et partisan d'une ecclésiologie élevée et d'une christologie faible (l’accent était sur l’humanité de Jésus). Éphèse était associée aux épîtres aux Colossiens, aux Éphésiens et au quatrième évangile, des œuvres avec une ecclésiologie basse, dans le sens où elles accordaient peu d'importance à la structure de l'Église, mais avec une christologie élevée (où on mettait l’accent sur la divinité de Jésus). Malgré les nuances qu’on pourrait apporter à cette vision, il reste que cette intuition est valable.
Notre approche sera différente. Nous examinerons un certain nombre de situations ecclésiales différentes reflétées dans les œuvres sub-apostoliques du NT, en nous concentrant sur l'élément le plus important qui a permis à chaque Église de survivre après le départ du héros ou du guide apostolique.
- Différentes Églises détectables dans le Nouveau Testament
- La tradition paulinienne
Commençons par la descendance sub-apostolique de l’apôtre Paul. Dans les 20 ans qui ont suivi sa mort, des courants de pensée divergents se sont développés au sein des communautés qui étaient sous son influence. Au moins trois courants post-pauliniens différents peuvent être détectés à travers une analyse des œuvres du NT associées à Paul : l'un illustré par 1) les Épîtres pastorales, l'autre par 2) les Épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens, et le dernier par 3) Luc/Actes.
L'auteur de Luc/Actes idéalise Paul, car il divise l'histoire chrétienne en deux époques presque égales centrées d’abord sur Pierre, puis sur Paul. Ce dernier incarne le plan de Dieu visant à répandre le christianisme de Jérusalem à Rome et « jusqu'aux extrémités de la terre ». Pourtant, l'auteur des Actes ne mentionne jamais que Paul a écrit une lettre et ne trahit aucune connaissance des lettres pauliniennes.
Dans la lignée de l'héritage paulinien représenté par les Colossiens et les Éphésiens, Paul est grandement honoré en tant qu'apôtre capable de s'adresser avec autorité aux communautés, en tant que l'un des apôtres (et prophètes) sur lesquels l'Église est fondée (Ep 2, 20). Il est également très clair que l'auteur d'Éphésiens connaissait de nombreuses lettres pauliniennes, et avant tout Colossiens, et qu'il s'en inspire pour formuler sa propre pensée.
Ainsi, si l'auteur de Luc/Actes et l'auteur d'Éphésiens sont allés plus loin que ce qu’a affirmé Paul, le premier l'a fait de manière apparemment indépendante des écrits de Paul, tandis que l'autre l'a fait en s'appuyant fortement sur ceux-ci.
Quand on aborde la question des relations avec le judaïsme, on note également des différences.
- Dans l'épître aux Éphésiens, la relation entre Juifs et païens semble avoir été résolue de manière pacifique. Le mur de l'hostilité a été abattu ; ceux qui étaient autrefois éloignés se sont rapprochés ; Juifs et Gentils sont réconciliés en un seul corps avec Dieu par la croix (Ep 2, 11-22).
- En revanche, pour l'auteur des Actes (28, 25-29), les tout derniers mots de Paul qui clôturent le livre indiquent que les Juifs ne verront, n'entendront et ne comprendront jamais ; ils sont définitivement exclus de l'Évangile. Selon le Paul des Actes, le salut est destiné aux païens qui écouteront et comprendront. Nous sommes donc devant deux communautés qui ont des points de vue très différents sur les relations futures entre Juifs et païens.
- Ces deux attitudes sont éloignées de celle du Paul historique dans l'épître aux Romains, qui soutient que les païens se sont convertis pour rendre les Juifs jaloux, que les Juifs eux-mêmes finiront par se convertir et que les païens ne sont qu'une branche d'olivier sauvage greffée sur l'arbre d'Israël (Rm 11, 11-26).
Lorsque nous nous tournons vers les Épîtres pastorales, à savoir 1 et 2 Timothée et Tite, nous trouvons une situation post-paulinienne encore différente. L'auteur de ces ouvrages reste préoccupé par les judaïsants (entre autres) et leur exigence de circoncision. De plus, il insiste sur structure de l'Église et la nomination des responsables ecclésiastiques. Cette insistance est absente à la fois dans Colossiens / Éphésiens et dans Luc / Actes, même si ces deux ouvrages connaissent l'existence des fonctionnaires ecclésiastiques. Comme on le constate, il y a une grande variété dans ce qu’on considère important dans la conception de l’Église. Toutes ces variations se produisent au sein de la tradition paulinienne, dans des ouvrages qui sont directement ou indirectement liés à l'apôtre ! On peut supposer que les Églises auxquelles s'adressent ces ouvrages, même si elles étaient probablement en communion les unes avec les autres, présentaient des modes de pensée différents en mettant l'accent sur des aspects différents de la grande tradition paulinienne.
En constatant de telles variations au sein d’une même tradition, la tradition paulinienne, on ne sera pas surpris de découvrir des variations avec d’autres traditions que la tradition paulinienne, comme la tradition johannique.
- La tradition johannique
Donnons deux exemples de variations entre les deux traditions.
- La Christologie
Jean nous présente une christologie « haute », insistante sur la divinité de Jésus. On pourrait trouver certaines similitudes entre le quatrième évangile et les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens en termes de christologie « haute » dans laquelle la divinité préexistante de Jésus est soulignée. Un tel critère christologique distinguerait cependant Luc / Actes du quatrième évangile (et des épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens) puisqu'il n'y a pas d'explicitation de la préexistence dans les écrits lucaniens.
- La relation au judaïsme
Dans Jean, les chrétiens ont été chassés des synagogues (9, 22 ; 16, 2) ; les juifs sont pratiquement une autre religion, voire pire, puisqu'ils ont le diable pour père (8, 44). Les fêtes liturgiques héritées de l'Ancien Testament sont désormais des fêtes « des Juifs » (6, 4 ; 7, 2) et ne concernent donc pas les chrétiens. Même si la tradition situe la rédaction du quatrième évangile à Éphèse, la même ville à laquelle s'adresse l'épître aux Éphésiens, on peut difficilement imaginer que dans le christianisme johannique, le mur d'hostilité entre Juifs et Gentils ait été abattu, comme dans la situation envisagée par les Éphésiens.
Nous avons déjà fait remarquer qu’Éphèse était l’un des grands centres chrétiens importants des périodes apostolique et sub-apostolique auxquels de nombreux livres du NT étaient associés. Il est très probable qu'Éphèse comptait différentes Églises avec différentes théologies. Nous devons nous rappeler que la situation chrétienne dans une grande ville impliquait un certain nombre d'Églises de maison où se réunissaient 20 ou 30 personnes ; il n'y a donc aucune raison pour qu'il n'y ait pas eu dans une même ville des Églises de maison de traditions différentes, par exemple de tradition paulinienne, de tradition johannique, de tradition pétrinienne ou apostolique, et même de tradition judéo-chrétienne ultraconservatrice. Même si les Églises domestiques d'une tradition avaient probablement des relations de communion avec celles d'une autre tradition, les chrétiens ne pouvaient pas changer facilement d'église. De plus, d’après les épitres 2 et 3 Jean, il est clair qu'une fois qu'une scission interne avait eu lieu, il n'y avait plus de communion entre les deux parties au sein de la même tradition, ni d'admission dans les Églises domestiques respectives (2 Jean 10 ; 3 Jean 9-10).
On associe également Éphèse à la fois à la tradition johannique et à l’Apocalypse. Qu’en est-il vraiment? Les remarques acerbes sur la « synagogue de Satan » et « les Juifs » (Ap 2, 9 ; 3, 9) suggèrent une fois de plus l'existence d'un groupe dans lequel le mur de l'hostilité n'avait pas été abattu (contrairement à Ep 2, 11-22).
Quand on compare l’Apocalypse avec la tradition johannique, on note à la fois des similitudes et des différences.
- Similitudes
- Le thème du remplacement de Jérusalem et du Temple terrestre par une Jérusalem céleste et la présence de Dieu et du Christ
- L'Apocalypse et I Jean soulignent tous deux le pouvoir purificateur et sanctificateur du sang du Christ (Ap 1, 5 ; 5, 9 ; 7, 14 ; 1 Jean 1, 7 et 5, 6-8).
- Différences
- L’Apocalypse insiste sur l'eschatologie finale, alors que le quatrième évangile insiste sur l’eschatologie réalisée
- 1 Jean souligne l'existence de faux enseignants (1 Jn 2, 27) et de faux prophètes (4, 1) parmi ceux qui ont fait sécession de la communauté johannique. Mais dans l'Apocalypse, il y a des prophètes dans les communautés (Ap 11, 10 ; 16, 6), dont l'auteur lui-même (1, 3 ; 22, 9.19) est un prophète. L'Apocalypse connaît également de faux prophètes (16, 13) et de faux enseignants qui ne semblent pas encore avoir été expulsés de la communauté (2, 20)
- Ni le quatrième évangile ni les épîtres johanniques ne parlent des apôtres, tandis que l'Apocalypse témoigne du respect pour les « apôtres et prophètes » (18, 20) et une vénération particulière pour les douze apôtres de l'Agneau (21, 14).
Quel pouvait être cette communauté derrière le livre de l’Apocalypse et qui expliquerait à la fois ces similitudes et ces différentes? Il est possible qu’elle soit une branche des débuts de la communauté johannique n’ayant pas encore été catéchisée par le quatrième évangile dans sa version finale.
Notons enfin que l’Apocalypse se distingue de la tradition paulinienne par son attitude anti-impériale : l'Empire romain et le culte de l'empereur sont les marionnettes bestiales de Satan (Ap 13) et la valeur numérique du nom de Néron (666) est le nombre de la bête (Ap 13, 18). Cela diffère certainement de l'attitude pro-impériale attestée dans Romains 13, 1-7.
- L’épitre aux Hébreux
- Relation avec le quatrième évangile
L’épître aux Hébreux est proche du quatrième évangile en proclamant Jésus comme Dieu, un Fils par lequel le monde a été créé (He 1, 2-3, 8). Néanmoins, Jean n'attribue pas à l'humanité de Jésus les limitations que l'on trouve dans l'épître aux Hébreux, par exemple le fait d'être tenté (He 4, 15), d'apprendre l'obéissance (He 5, 8) et d'être rendu parfait (He 5, 9). Il est certain que le Jésus johannique qui a refusé de prier pour être délivré de l'heure de la mort (Jn 12, 27-28) ne pouvait être décrit comme criant avec larmes à Dieu qui était capable de le sauver de la mort (He 5, 7).
- Relation avec Paul
Dans les Églises orientales et plus tard dans l'Église universelle, l'épître aux Hébreux était considérée comme la quatorzième lettre de Paul, une opinion que pratiquement aucun érudit ne partage aujourd'hui. Le style de l'épître aux Hébreux est totalement différent de celui de Paul, et rien dans les écrits de l'apôtre ne correspond à la critique radicale et prolongée du culte israélite qui est au cœur de l'épître aux Hébreux. En effet, dans les chapitres 9 à 11 et 15, 16 de l'épître aux Romains, Paul se montre beaucoup plus conservateur du judaïsme et de son langage cultuel que ne l'est l'épître aux Hébreux, qui remplacerait les sacrifices, le sacerdoce et le tabernacle de l'Ancien Testament.
- L’épitre de 1 Pierre
Bien que I Pierre soit écrit au nom du premier des Douze, la plupart des érudits pensent qu'il a été rédigé par un disciple de Pierre après la mort de celui-ci. Il représente le point de vue de l'Église romaine à laquelle l'épître aux Hébreux s'adressait à titre de correction. Par exemple, 1 P 1, 13 – 2, 10 applique aux convertis païens toute l'expérience de l'Exode d'Israël, de sorte qu'ils ont quitté leur ancienne servitude et ont été rachetés par le sang d'un agneau, tout en traversant une période d'errance vers un héritage promis. Ainsi, alors que pour l’épitre aux Hébreux le sacerdoce lévitique a été remplacé par le Christ, pour 1 Pierre, le peuple chrétien constitue un sacerdoce royal. La préservation et la transformation, plutôt que le remplacement, caractérisent la théologie de 1 Pierre. Le langage du judaïsme est utilisé comme s'il appartenait au christianisme et qu'il n'y avait pas d'autres prétendants.
- L’épitre de Jacques
La perspective de l'épître de Jacques est encore plus juive. Si la première épître de Pierre s'adresse aux exilés élus de la diaspora (probablement des chrétiens d’origine païenne), celle de Jacques s'adresse aux douze tribus de la diaspora (peut-être des chrétiens juifs). Ja 2, 2 suppose que les destinataires chrétiens se réunissent dans une synagogue. Il n'y a pas de passages traitant de christologie, mais il y a une insistance sur la moralité des prophètes d'Israël : la religion consiste à « visiter les orphelins et les veuves dans leur affliction » (Ja 1, 27) ; et il ne faut montrer aucune partialité envers les riches par rapport aux pauvres (Ja 2, 1-7). Il est donc possible que Jacques s'adresse à une communauté chrétienne du dernier tiers du siècle, où la croyance en Jésus signifiait une exaltation des valeurs juives, mais pas une véritable rupture avec le judaïsme. Nous savons que dans la littérature post-néotestamentaire, telle que les Pseudo-Clémentines, Jacques est devenu le héros par excellence des chrétiens d'origine juive qui ne différaient pas des Juifs sur la loi, mais seulement sur la foi en Christ. Cela expliquerait pourquoi l’auteur écrit cette lettre en revendiquant l’autorité de Jacques, car on y lit : « Quiconque observe toute la loi, mais pèche contre un seul commandement, devient coupable de tous » (Ja 2, 10). Il est certain que l'accent mis sur le fait que « l'homme est justifié par ses œuvres et non par la foi seule » (2, 24) reflète des valeurs différentes de celles de Paul en Rm 3, 28 : « L'homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la Loi. »
- L’évangile selon Matthieu
L'Évangile selon Matthieu est proche à bien des égards de la lettre de Jacques, même s'il est clair que Matthieu s'adresse à une communauté chrétienne juive qui comptait un grand nombre d'adeptes chrétiens d’origine païenne. Cette communauté mixte apprend que pas même le plus petit trait de la Loi ne passera avant que tout soit accompli (Mt 5, 18). Même si l'attitude de Jésus, « Vous avez entendu qu'il a été dit... mais moi, je vous dis » (Mt 5), inculque des attitudes très peu légalistes, la perspective n'est pas d'abolir la Loi, mais d'accomplir le dessein divin qui la sous-tend. Paul et Matthieu sont peut-être parvenus à des conclusions pratiques similaires concernant les obligations individuelles, mais Paul l'aurait fait en se basant sur le principe que le Christ est la fin de la Loi (Rm 10, 4), tandis que Matthieu aurait considéré Jésus comme le législateur parfait et exigeant de la période eschatologique.
Quand on compare Matthieu par rapport à Paul, on note qu’il n’a probablement pas traversé la crise paulinienne au sujet de la Loi et a su conserver une attitude plus modérée et positive envers l'héritage juif. Si l'on ne peut mettre du vin nouveau dans de vieilles outres sans les détruire, Matthieu encourage un arrangement qui permet de conserver toutes les outres, nouvelles et anciennes (Mt 9, 17). La relation de la communauté matthéenne avec le judaïsme présentait peut-être moins une rupture que celle de la communauté johannique, mais plus perturbée que celle de la communauté à laquelle s'adresse Jacques. Ce n’est pas sans raison que l'Évangile de Matthieu a été le premier, et pas seulement dans l'ordre du canon.
- L’évangile selon Marc
Cet évangile représente un cas difficile, car nous sommes incapables d’identifier ses sources, et donc incapable de préciser comment il a pu les modifier pour son projet catéchétique. Il est vrai que Marc décrit les Douze comme incompréhensifs parce que Jésus n'avait pas encore souffert, mais ce traitement n'implique rien de plus que le fait que leur rôle important après la crucifixion exigeait une période d'initiation difficile : tous les chrétiens croient à travers le prisme de la croix, même les plus grands. Cet encouragement s'adresse aux chrétiens qui souffrent eux-mêmes. Et si Marc a été écrit à l'intention de l'Église romaine, il a peut-être voulu rassurer les lecteurs en leur disant que les souffrances récentes de Pierre et sa mort sous Néron n'étaient pas une défaite, mais un pas vers la victoire.
- Considérations finales
Nous avons trouvé une remarquable diversité de pensée sub-apostolique : des témoins de trois formes différentes de pensée post-paulinienne (les épîtres pastorales, Colossiens / Éphésiens, Luc / Actes), des preuves de deux formes différentes de pensée post-johannique (les adeptes de 1 Jean et leurs adversaires sécessionnistes), des œuvres présentant à la fois des similitudes pauliniennes et johanniques (Apocalypse, Hébreux), un témoin post-pétrinien (1 Pierre) et certains témoins d'un christianisme plus conservateur et respectueux de la Loi (Matthieu, Jacques). J'ai souligné les différences significatives entre ces témoins, dont les relations sont très complexes.
Pour reconstituer les situations communautaires de la période sub-apostolique, un problème méthodologique sérieux consiste à déterminer si la pensée exprimée est propre à l'auteur ou si elle est véritablement partagée par une communauté. Lorsqu'il s'agit d'épîtres ou de lettres, la situation est souvent plus facile à déterminer. Néanmoins, comme toutes ces œuvres ont été conservées, nous sommes certains qu'au moins certains chrétiens y ont trouvé des conseils. Un autre problème méthodologique concerne la prudence à adopter quant à la mesure dans laquelle l'écriture reflète les opinions de la communauté. Si les épîtres pastorales mettent l'accent sur la structure presbytérale et les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens sur le corps du Christ, cela ne signifie pas que les chrétiens qui ont reçu les épîtres pastorales et l'auteur qui les a écrites ignoraient la théologie du corps du Christ, ni que ceux qui ont participé aux épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens ignoraient la structure presbytérale. On ne peut être certain que de l'accent positif que les chrétiens entendaient dans une œuvre particulière.
Dans les chapitres qui suivront, nous verrons comment l'accent différent mis dans chacun de ces sept témoignages répondait à la question de la survie après la mort de la grande première génération de guides ou de héros apostoliques. Car le problème de la continuité et de la succession se pose inévitablement avec la disparition des leaders originaux d'un mouvement. La crise est d'autant plus grave que ces dirigeants ont innové en éloignant leurs disciples des critères d'autorité précédents. Au moment de la mort des apôtres, les Églises s'étaient déjà éloignées ou avaient rompu avec une grande partie de ce qui constituait auparavant l'autorité dans le judaïsme ; dès lors elles ont dû survivre sans le tutorat vivant des grandes figures de la première génération. Les réponses de leurs successeurs immédiats se sont répétées à travers les âges, non pas dans le sens où une Église a répété une réponse et une autre Église en a répété une autre, mais dans le sens où chaque Église a répété plusieurs des réponses.
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