Sybil 2008

Le texte évangélique

Jean 6, 37-40

37 Toute personne que me confie le Père s'attachera à moi, et je ne l'écarterai pas. 38 Car je suis venu du monde de Dieu non pas pour faire ma volonté, mais celle de celui qui m'a envoyé. 39 Voici la volonté de celui qui m'a envoyé, que je veille à ce qu'aucun de ceux qu'il m'a confié ne se perde, mais que je lui redonnerai vie à la fin des temps. 40 En effet, la volonté de mon Père est que quiconque me rencontre et croit en moi reçoive la vie éternelle, et moi je lui redonnerai vie à la fin des temps.

Des études

S'arracher à l'obscurité représente un long cheminement


Commentaire d'évangile - Homélie

Qu’est-ce que la mort?

La liturgie catholique a placé ce cours passage de Jean dans le cadre de la célébration des « fidèles défunts ». Parlons donc de la mort. Notre relation à la mort est complexe. Une de mes tantes a perdu tragiquement son mari dans un accident de voiture, la laissant seule avec ses sept enfants. Elle ne s’en est jamais vraiment remise, devenant amère, maudissant Dieu de lui avoir enlevé l’homme qu’elle aimait. L’expérience de la mort peut être cruelle, mais elle peut être aussi ironiquement source de joie. Peu de gens ont sans doute regretté la mort accidentelle de Yevgeny Prigozhin, chef du groupe Wagner. Et chacun de nous avons notre liste de gens pour qui nous nous réjouissons que la mort existe et qu’un jour ils disparaîtront tous, cessant à notre avis d’empoisonner cette terre. Et il y a tous ces gens qui souhaitent que la mort vienne bientôt, soit parce qu’ils sont fatigués et âgés, et se plaignent que « Dieu les a oubliés », ou encore parce qu’ils vivent des souffrances atroces et insupportables, et font appel à l’aide médicale à mourir (ce que certains appellent : le suicide assisté) : dans ce dernier cas, la mort devient une bénédiction et le moment de la mort est l’occasion d’une fête paisible et joyeuse1. Il reste que la mort fait partie du mystère de la vie dont il est une des facettes. Et n’allons pas croire que les évangiles font disparaître le mystère. Tout au plus, ils apportent un éclairage sur sa signification. C’est ce que nous offre le passage de Jean dans l’évangile de ce jour

Ce court extrait de Jean fait partie de ce grand discours de Jésus sur le pain de vie. Après avoir nourri une foule, Jésus reproche aux Juifs de se contenter de nourriture périssable, plutôt que de chercher celle qui demeure en vie éternelle. Alors que les Juifs lui demandent ce qu’ils doivent faire, Jésus répond simplement : croire que lui il est le pain de vie venu de Dieu. Comment faut-il comprendre l’expression « pain de vie »? La réponse nous vient de l’Ancien Testament, d’abord du prophète Amos (« oracle du Seigneur, mon Dieu – où je répandrai la famine dans le pays, non pas la faim du pain, ni la soif de l’eau, mais celle d’entendre la parole du Seigneur » 8, 11-12), puis du livre des Proverbes qui parle des invitations de la Sagesse (« Allez, mangez de mon pain, buvez du vin que j’ai mêlé » 9, 5), et encore du Siracide qui parle de ce que fait la Sagesse pour celui qui craint Dieu (« elle le nourrira du pain de l’intelligence, elle l’abreuvera de l’eau de la sagesse » 15, 3). Ainsi, pour l’évangéliste Jean, le pain de vie est cette sagesse apportée par Jésus à travers son enseignement, ses actions et l’orientation de toute sa vie. Tout cela est source de vie éternelle. Ainsi, tout comme le mot pain peut avoir plusieurs sens, ainsi le mot vie peut avoir plusieurs sens. En effet, la vie ne consiste pas seulement en la vie physique, mais aussi en la vie morale et spirituelle : il y a des gens qui sont en bonne santé physique, mais leur cœur est mort, sans amour, ou leur être intérieur se retrouve sans motivation, tout déboussolé. Or l’évangéliste affirme qu’accueillir et vivre l’enseignement de Jésus permet à quelqu’un d’avoir une vie morale et spirituelle tellement pleine qu’elle durera toujours.

Notre passage s’adresse maintenant aux croyants qui ont accueilli cette affirmation de Jésus. Pourquoi cette affirmation n’est-elle accessible que par la foi? Tout comme quelqu’un, n’ayant connu que son lopin de terre entouré de montagnes, ne peut accepter que la terre soit ronde qu’en faisant confiance dans l’affirmation de ceux qui savent qu’elle est ronde, ainsi en est-il dans notre acceptation que l’essentiel de la vie est d’aimer humblement, de prendre soin des autres, bref de prendre le même chemin que celui de Jésus jusque dans la souffrance et la mort. Cette orientation de vie est si contre-intuitive que seul un mouvement de Dieu dans son cœur rend tout cela crédible. Je me souviens de ce Français qui se vantait un jour de sa montre Rolex et disait : « N’est-ce pas là un critère de réussite? ». Comment une telle personne peut comprendre l’orientation proposée par Jésus? Voilà pourquoi Jésus parle de ceux que le Père lui donne, i.e. cette poussée mystérieuse d’amour au fond de son cœur qui permet de se sentir une connivence avec ce qu’a fait et dit Jésus.

Pourquoi l’évangéliste insiste-t-il tant sur fait que Jésus fait la volonté de son Père? C’est sa façon de dire que voir Jésus, c’est voir ce Dieu mystérieux qu’on ne peut voir : Jésus est le miroir de Dieu. Et comme Dieu est celui qui a créé la vie, qui lui donne toute sa signification, ainsi la vie de Jésus et sa parole définissent la signification de la vie, tracent le chemin pour qu’à notre tour nous trouvions la signification de notre vie. En d’autres mots, les paroles et la vie de Jésus portent la garantie de Dieu même, l’auteur de la vie.

Pourquoi propose-t-on cet évangile de Jean pour la commémoration des fidèles défunts? On ne peut parler de la vie sans parler de la mort, et on ne peut parler de la mort sans parler de la vie. Et tout comme la vie peut avoir plusieurs sens, la mort peut avoir plusieurs sens. Il y a entre les deux un lien inextricable. L’évangéliste termine ainsi ce court passage : La volonté de Dieu est que le croyant ait la vie éternelle et Jésus le ressuscitera au dernier jour. Ainsi, dès ce monde nous traçons notre destinée éternelle, car nous faisons constamment des choix, nous donnons une orientation à notre vie. Dès ce monde nous choisissons des chemins de vie ou des chemins de mort. Par exemple, le chemin marqué par la volonté de puissance et de contrôle absolu emprunté par Vladimir Poutine est-il un chemin de vie ou de mort? À chaque instant nous pouvons être appelé à aimer, à être compatissant, à pardonner, à nous ouvrir à ce qui est différent, à prendre soin des autres, tous des gestes qui font partie du chemin de la vie. Or, l’évangéliste dit ceci : tous ceux qui empruntent un tel chemin de vie connaîtront bien sûr comme tout le monde la mort physique, mais cette mort physique ne sera qu’une transition, ou plutôt une nouvelle naissance à une vie encore plus pleine. Car l’amour ne peut pas mourir, la vraie vie appelle un supplément de vie encore plus grand, et pour cela il faut accepter d'abandonner les limites physiques de cette vie terrestre.

Autrefois, l’Église catholique proposait une recette simple : « Nous sommes la vraie Église pour être sauvés : soyez baptisés et observer les commandements de l’Église ». Une telle garantie n’existe plus aujourd’hui. Et l’éternité commence dès maintenant, car c’est dès maintenant qu’on « s’arrache » à la mort, à tout ce qui est refus d’aimer, à tout ce qui n’est pas une vie de grande qualité humaine.

Au début de ce commentaire, nous avons parlé de nos relations complexes avec la mort physique. Quand on a aimé quelqu’un, le deuil fait mal, mais il y a toute la différence du monde entre un deuil dans la foi et sans la foi, comme il y a une différence entre ce que vit quelqu’un qui voit « son grand garçon » ou « sa grande fille » quitter la maison pour étudier dans une université à l’étranger, et la personne en couple qui vit un rejet et le naufrage d’une vie ensemble; dans le premier cas, la séparation s’ouvre sur une relation future à un niveau plus élevé, dans le deuxième cas la séparation est sans espoir. Certains considèrent la mort comme un scandale. Il est pourtant légitime de considérer la mort physique comme une valeur, et cela pour certaines raisons précises. Dans certains cas, ce sera seulement à ce moment qu’une source de mal ou de terreur s’arrêtera : on peut penser à des dictateurs ou à des tyrans. Dans d’autres cas, ce sera le désir d’une meilleure qualité de vie face à une vie moribonde ou dans la souffrance extrême qui appellera la fin de la vie physique; personne ne peut porter un jugement sur tous ces cas.

Bref, notre vie quotidienne constitue un défi constant, car choisir la vie et s’arracher à la mort représente les deux facettes du même effort. Mais notre consolation est de savoir que chaque petite victoire, chaque parcelle de vie qui s’installe dans notre existence est appelée à demeurer toujours, par-delà la mort physique. Voilà pourquoi nous prenons le temps de le souligner avec cette fête des « fidèles défunts », qu’il faudrait plus traduire par « des défunts vivants ».


1 Voir le cas d'Yves Bélair dans la La Presse (Montréal, Canada) par Patrick Lagacé, le 28 mai 2023. Pour le texte complet : Bon voyage, Yves

 

-André Gilbert, Gatineau, septembre 2023

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