Etty Hillesum - La souffrance


Jeudi [le 30 avril 1942], après-midi.
Hier, j'ai eu cette pensée soudaine : La souffrance existera toujours, et que l'on souffre pour telle ou telle raison, cela n'a au fond pas d'importance. Il en va de la souffrance comme de l'amour. Il faut se préoccuper de moins en moins de son objet et de plus en plus de l'amour lui-même, si l'on veut qu'il soit vrai. On peut parfois souffrir plus cruellement pour un chat écrasé que pour toute une ville bombardée, avec une foule de victimes. Il ne s'agit pas de l'objet. Il s'agit de la souffrance, de l'amour, des grands sentiments et de leur qualité. Et le feu de ces grands sentiments, de ces tonalités dominantes (des « tonalités » qui brûlent, elle est bien bonne !) est perpétuellement entretenu et chaque siècle alimente les feux avec de nouveaux combustibles, mais ce qui compte, c'est l'intensité du feu et non la nature des combustibles. Et qu'il s'agisse d'étoiles jaunes, de camps de concentration, de terreur et de guerre n'importe qu'en deuxième analyse. Et ces considérations ne me rendent pas moins combative, car indignation morale et prise de position appartiennent aussi aux « grands sentiments ». Mais alors une véritable indignation morale inscrite dans un grand cadre humain, et non pas une petite haine personnelle, qui se saisit généralement des événements autour de nous comme prétexte à assouvir de petits griefs personnels vieux parfois de plusieurs années, des substances toxiques inassimilées, projetés sur un conflit mondial. –

p. 503

Le 2 juillet [1942]. Jeudi matin. 7 heures et demie.
Il n'est pas au-dessous de la dignité humaine de souffrir. Je veux dire : on peut souffrir avec, ou sans dignité humaine. Je veux dire : la plupart des Occidentaux ignorent l'art de souffrir, tout ce qu'ils savent faire, c'est se ronger d'angoisse. Ce que vivent la plupart des gens, ce n'est plus une vie : peur, résignation, amertume, haine, désespoir. Mon Dieu, c'est bien compréhensible ! Mais les priver de cette vie, ce ne serait pas les priver de grand-chose ? Et je me demande s'il y a une grande différence entre être dévoré ici de mille angoisses, ou dévoré en Pologne par un millier de poux et par la faim. Il faut accepter la mort comme élément naturel de cette vie, même la mort la plus affreuse. Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière et importe-t-il vraiment que nous vivions quelques jours de plus ou de moins? Tous les jours, je suis en Pologne sur les champs de bataille - on peut bien leur donner ce nom : parfois la vision de champs de bataille d'un vert vénéneux s'impose à moi ; tous les jours je suis auprès des affamés, des persécutés et des mourants, mais je suis aussi près du jasmin et de ce pan de ciel bleu derrière ma fenêtre, il y a place pour tout dans une vie. Pour la foi en Dieu et pour une mort lamentable.

Il faut aussi avoir la force de souffrir seul et de ne pas imposer aux autres ses angoisses et ses problèmes. Nous ne l'avons pas encore appris et nous devrions nous y entraîner mutuellement, par la manière forte si la douceur n'y réussit pas. Quand je dis : d'une façon ou d'une autre, j'en ai fini avec cette vie, ce n'est pas de la résignation. « Toute parole est malentendu. » Quand je dis cela, on le comprend tout autrement que je ne l'entends. Ce n'est pas de la résignation, certainement pas. Qu'est-ce que je veux dire alors? Peut-être ceci : J'ai déjà vécu cette vie mille fois et je suis déjà morte mille fois. Que peut-il m'advenir d'autre?

Est-ce le sentiment d'une personne blasée? Non. C'est une façon de vivre sa vie multipliée par mille, de minute en minute, et dans cette façon de vivre il y a place pour la souffrance. Et ce n'est certes pas une place modeste que la souffrance revendique de nos jours. Et qu'importé, en dernière analyse, si à telle époque c'est l'Inquisition, à telle autre la guerre et les pogroms, qui font souffrir les gens ? D'une souffrance absurde, comme ils le disent eux-mêmes. La souffrance a toujours revendiqué sa place et ses droits, peu importe sous quelle forme elle se présente. Ce qui compte, c'est la façon de la supporter, c'est de savoir lui assigner sa place dans la vie tout en continuant à accepter cette vie. Mais ne suis-je pas en train d'échafauder des théories du haut de mon bureau, entourée de mes livres familiers, dont chacun a un rapport particulier avec moi, et avec ce jasmin en fleur dehors, insatiable, audacieux et tendre ? N'est-ce que de la théorie, une théorie qui n'a pas encore affronté l'épreuve des faits ? Je ne le pense plus. J'ai mal dans mon corps et bientôt je me rendrai avec S. à l'autre bout de la ville et nous verrons passer à côté de nous beaucoup de trams, qui auraient pu nous transporter plus rapidement que nos jambes, et bientôt nous serons, semble-t-il, vraiment enregistrés, maintenant c'est le tour des Hollandais, jeunes filles comprises (« Vous n'avez pas le droit de partir », a dit S. hier d'un ton décidé ; et Kathe a montré ses fraises en conserve et a dit: « J'espère que tu pourras encore en profiter », oui ces réflexions s'insinuent dans notre conversation quotidienne) et Mischa a dû aller hier à pied jusqu'à la gare et ils doivent sûrement s'entre-déchirer à la maison après 8 heures, pendant ces longues soirées d'été, et je pense aux petits visages blêmes d'enfants de Mirjam et de Renate, au souci qu'inspirent tant de gens, je sais tout cela, tout, à chaque instant, je sais aussi les angoisses des gens et il m'arrive de courber la tête sous ce fardeau, qui se pose sur ma nuque et tandis que je courbe la tête, sachant tout ce qui se passe et ce qu'est cette époque, en même temps, par une sorte de réflexe, j'ai besoin de joindre les mains, je pourrais rester des heures ainsi - je sais tout, je suis capable de tout supporter, je deviens de plus en plus forte, et en même temps j'ai une certitude : je trouve la vie belle, digne d'être vécue et riche de sens, en dépit de tout. Cela ne veut pas dire qu'on se maintienne toujours sur les sommets et dans de pieuses pensées. On peut être brisée je fatigue d'avoir longtemps marché, d'avoir passé des heures à faire la queue, mais cela aussi c'est la vie - et quelque part en vous il y a quelque chose qui ne vous quittera plus jamais.

p. 641-463

Le 3 juillet 1942, vendredi soir, 8 heures et demie.
C'est vrai, je suis toujours assise au même bureau, mais j'ai l'impression de devoir tirer un trait au bas de tout ce que j'ai écrit jusqu'ici pour continuer sur un ton nouveau. Quand on a une certitude nouvelle dans sa vie il faut lui donner un abri, lui trouver une place : ce qui est enjeu, c'est notre perte et notre extermination, aucune illusion à se faire là-dessus. On veut notre extermination totale, il faut accepter cette vérité, et cela ira déjà mieux. Aujourd'hui, j'ai ressenti pour la première fois un immense découragement, et je dois lui régler son compte. Et cela vient peut-être, ou plutôt certainement, des quatre aspirines d'hier. Et s'il nous faut crever, qu'au moins ce soit avec grâce. Mais je ne voulais pas m'exprimer aussi crûment. Pourquoi ce découragement m'atteint-il seulement maintenant ? Parce que j'ai des ampoules aux pieds d'avoir marché longtemps en ville par cette chaleur ; parce que tant de gens ont les pieds meurtris depuis qu'ils n'ont plus le droit de prendre le tram ; à cause du petit visage blême de Renate, obligée d'aller en classe à pied sur ses petites jambes, par cette chaleur, une heure de marche à chaque trajet? Parce que Liesl fait des heures de queue pour s'entendre refuser des légumes verts? Pour infiniment de choses qui, prises séparément, sont des détails, mais constituent autant d'opérations de la grande guerre d'extermination qu'on nous a déclarée. Pour l'instant, tout le reste paraît encore grotesque et inimaginable : S. qui ne peut plus entrer dans cette maison pour y retrouver son piano et ses livres ; et moi qui ne peux plus aller chez Tide, etc.

J'ajoute à cela ce que Netty a écrit à S. C'est encore valable : cette conviction que je porte en moi que mes attentes seront satisfaites, que j'irai un jour en Russie, que je serai un jour un des nombreux Petits maillons de la chaîne qui reliera la Russie et l'Europe. C'est une certitude que je ressens qui n'est pas ébranlée par cette nouvelle certitude : on veut notre extermination complète. Cette certitude nouvelle, je l'accepte. Je le sais maintenant. Je n'imposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancœur s'ils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les juifs. Mais une certitude ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si j'ose à peine le dire en société. La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris à force de marches et le jasmin au fond de mon jardin, les persécutions, les innombrables cruautés arbitraires, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l'accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux - pour mon propre usage, sans pouvoir encore l'expliquer à d'autres - comment tout se tient. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l'expliquer; mais si cela ne m'est pas donné, eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là où il se sera rompu, et c'est pourquoi je dois vivre cette vie jusqu'à mon dernier souffle avec toute la conscience et la conviction possibles, de sorte que mon successeur n'ait pas à recommencer de zéro et rencontre moins de difficultés. N'est-ce pas une façon de travailler pour la postérité ? Après l'annonce des dernières mesures antijuives, Bernard m'a demandé, de la part d'un ami juif, si cela ne me suffisait pas cette fois, et si je ne trouvais pas qu'« ils » étaient à massacrer jusqu'au dernier, et de préférence à tailler en filets l'un après l'autre.

p. 643-644

Vendredi matin [le 10 juillet 1942].
Une fois c'est un Hitler, une autre fois Ivan le Terrible, par exemple, au cours d'un siècle c'est l'Inquisition, d'un autre, les guerres, la peste, les tremblements de terre, la famine. En définitive, ce qui compte, c'est la façon de porter, de supporter, d'assumer une souffrance qui est essentielle à cette vie et de conserver intact à travers les épreuves un petit morceau de son âme.

p. 672

Le 14 juillet [1942], mardi soir.
Bien des gens me croiraient folle et totalement étrangère à la réalité s'ils savaient ce que je pense et ce que je ressens. Pourtant je vis avec toute la réalité qu'apporte chaque jour. L'Occidental n'accepte pas la « souffrance » comme inhérente à cette vie. C'est pourquoi il est toujours incapable de puiser des forces positives dans la souffrance.

p. 684

Mercredi soir [15 juillet 1942].
Et voilà la plus grande souffrance, pour la plupart des gens : leur totale impréparation intérieure ; ils périssent lamentablement ici même, avant d'avoir vu l'ombre d'un camp de travail. Cette attitude rend notre défaite totale. Vraiment, vraiment, l'enfer de Dante est une comédie légère à côté. « C'est cela, l'enfer », m'a-t-il dit l'autre jour, très simplement et du ton de la constatation objective. Par moments, j'ai l'impression d'entendre mugir, hurler et siffler à mes oreilles. Et les ciels sont si bas, si menaçants. Cela n'empêche pas, pourtant, un humour léger et primesautier de se manifester en moi de temps en temps - il ne m'abandonne jamais, sans tourner pour autant à l'humour noir, du moins je ne le crois pas. Lentement, au fil des mois, j'ai tellement mûri et grandi dans l'attente des moments que nous vivons, que je ne ressens aucun affolement, je continue à considérer toutes choses avec clairvoyance. Ce que j'ai fait ces dernières années à mon bureau n'a donc pas été que « littérature » et jeux intellectuels.

Et ces dix-huit derniers mois pourraient compenser toute une vie de souffrance et de persécutions. Ils se sont fondus en moi, ils sont devenus moi-même, ces dix-huit mois, et ont accumulé en moi des provisions suffisantes pour tenir toute une vie sans connaître la famine.

p. 688

Lettre à deux sœurs de La Haye. Amsterdam, fin décembre 1942. (extrait)
Si nous ne sauvons des camps, où qu'ils se trouvent, que notre peau et rien d'autre, cela ne suffira pas. Ce qui importe, en effet, ce n'es pas de rester en vie coûte que coûte, mais la façon de rester en vie. Il me semble parfois que toute situation nouvelle, qu'elle soit meilleure ou pire, comporte en soi la possibilité d'enrichir l'homme de nouvelles clartés. Et si nous abandonnons à la décision du sort les dures réalités auxquelles nous sommes irrévocablement confrontés, si nous ne leur offrons pas dans nos têtes et dans nos cœurs un abri pour les y laisse décanter et se muer en facteurs de mûrissement, en substances d'où nous puissions extraire un sens, - cela voudra dire que notre génération n'est pas armée pour la vie.

Je sais, ce n'est pas si simple, et pour nous, juifs, moins encore que pour d'autres, mais si, au dénuement général du monde d'après-guerre, nous n'avons à offrir que nos corps sauvés au prix du sacrifice de tout le reste, et non ce nouveau sens jailli des plus profonds abîmes de notre détresse et de notre désespoir, cela ne suffira pas. De l'enceinte même des camps, de nouvelles pensées devront rayonner vers l'extérieur, de nouvelles intuitions devront étendre la clarté autour d'elles et, par-delà nos clôtures de barbelés, rejoindre d'autres intuitions nouvelles que l'on aura conquises hors des camps au prix d'autant de sang et dans des conditions devenues peu à peu aussi pénibles. Et, sur la base commune d'une recherche sincère de réponses propres à éclaircir le mystère de ces événements, nos vies précipitées hors de leur cours pourraient peut-être refaire un prudent pas en avant. C'est pourquoi cela m'a paru un si grand danger, d'entendre répéter constamment autour de moi : « Nous ne voulons pas penser, nous ne voulons pas sentir, le mieux est de se cuirasser contre toute cette détresse. »

Mais la souffrance – sous quelque forme qu’elle se présente à nous – n’appartient-elle pas, elle aussi, à l’existence humaine?

p. 823-824

Lettre à Han Wegerif et autres. Westerbork, le mardi 29 juin 1943. (extrait)
Ce matin, en faisant ma toilette avec une de mes collègues, je lui ai ouvert mon cœur et lui ai dit à peu près ceci : « Les champs de l'âme et de l'esprit sont si vastes, si infinis, que ce petit tas d'inconfort et de souffrance physiques n'a plus guère d'importance; je n'ai pas l'impression d'avoir été privée de ma liberté et, au fond, personne ne peut vraiment me faire de mal. »

Oui, mes enfants, c'est ainsi, je me sens pénétrée d'une étrange sérénité mélancolique. S'il a pu m'arriver de vous écrire une lettre désespérée, ne la prenez pas trop au tragique, ce n'était que le fruit d'un instant fugitif, il est permis de souffrir, mais pas pour autant de sombrer dans le désespoir.

p. 857-858

Lettre à Johanna et Klaas Smelik et autres. Westerbork, le samedi 3 juillet 1943. (extrait)
La nuit du départ d'un convoi, un jeune gendarme hollandais m'a dit d'un air triste : « Une nuit comme celle-ci me fait perdre cinq livres ; et encore, on n'a rien d'autre à faire qu'entendre, voir et se taire. » C'est aussi pourquoi je ne vous écris pas beaucoup. Mais je m'égare. Je voulais seulement vous dire: oui, la détresse est grande, et pourtant il m'arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d'un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon cœur -je n'y puis rien, c'est ainsi, cela vient d'une force élémentaire - la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la guerre nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle atrocité, nous devrons opposer un petit supplément d'amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance. Et si nous survivons à cette époque, indemnes de corps et d'âme, d'âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à dire après la guerre. Je suis peut-être une femme ambitieuse : j'aimerais bien avoir un tout petit mot à dire.

Tu parles de suicide, tu parles de mères et d'enfants. Bien sûr, je comprends tout cela, mais je trouve ce sujet malsain. Il y a une limite à toute souffrance. Un être humain ne reçoit peut-être pas plus de souffrance à endurer qu'il ne le peut - et si la limite est atteinte, il meurt de lui-même. Il y a ici, parfois, des gens qui meurent d'avoir l'esprit brisé, parce qu'ils ne saisissent plus le sens de leurs épreuves - des gens jeunes. Les vieux, les très vieux, s'enracinent encore en un sol plus puissant et acceptent leur sort avec dignité et stoïcisme. Ah ! On voit ici tant de gens différents et l'on surprend leur attitude face aux questions les plus ardues, aux ultimes questions.

Je vais essayer de vous décrire comment je me sens, mais je ne sais si mon image est juste. Quand une araignée tisse sa toile, elle lance d'abord les fils principaux, puis elle y grimpe elle-même, n'est-ce pas ? L'artère principale de ma vie s'étend déjà très loin devant moi et atteint un autre monde. On dirait que tous les événements présents et à venir ont déjà été pris en compte quelque part en moi, je les ai déjà assimilés, déjà vécus et je travaille déjà à construire une société qui succédera à celle-ci. La vie que je mène ici n'entame guère mon capital d'énergie - le physique se délabre bien un peu, et l'on tombe parfois dans des abîmes de tristesse -, mais dans le noyau de son être on devient de plus en plus fort. Je voudrais qu'il en soit de même pour vous et pour tous mes amis, il le faut, il nous reste tant à vivre et à faire ensemble. C'est pourquoi je vous crie : tenez fermement vos positions intérieures une fois que vous les avez conquises, et surtout ne soyez pas tristes ou désespérés en pensant à moi, il n'y a vraiment pas de quoi. –

p. 864-865

 

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