Etty Hillesum - La mort


[Mardi,] le 2 juin [1942]. 6 heures du soir.
Dans les années à venir, ce sera notre fierté et notre victoire, que chaque coup mortel qu'on a voulu nous porter se soit changé en son contraire et n'ait fait qu'augmenter nos forces et favoriser notre évolution. –

Et si nombreux que soient les moments de tristesse et de solitude qu'il te cause peut-être, qui sait combien cet isolement temporaire pourra t'être bénéfique, et quel fructueux contact écrit pourra en résulter? Et pour le reste?

Tu seras peut-être de retour ici dès la semaine prochaine, mais cela ne change rien à ce qui vient d'être dit, ce qui importe, en fin de compte, c'est un état d'esprit.

p. 544

[Vendredi 3 juillet 1942]
Avant, je croyais devoir produire un certain nombre de pensées profondes par jour et aujourd'hui il m'arrive d'être une friche infertile, mais étendue sous un ciel bas et paisible. Et cela vaut mieux. Je me défie aujourd'hui de cette profusion de pensées jaillissantes, j'aime mieux être de temps en temps en friche et en attente. Il s'est passé énormément de choses en moi ces derniers jours, mais elles ont fini par se cristalliser autour d'une idée. Notre fin, notre fin probablement lamentable, qui se dessine d'ores et déjà dans les petites choses de la vie courante, je l'ai regardée en face et lui ai fait une place dans mon sens de la vie, sans qu'il s'en trouve amoindri pour autant. Je ne suis ni amère ni révoltée, j'ai triomphé de mon abattement, et j'ignore la résignation. Je continue à progresser de jour en jour sans plus d'entraves qu'autrefois, même en envisageant la perspective de notre anéantissement. Je ne me parerai plus de belles formules qui prêtent toujours à malentendu: J'ai réglé mes comptes avec la vie, il ne peut plus rien m'arriver, d'ailleurs il ne s'agit pas de moi personnellement, peu importe qui meurt, moi ou un autre, l'important c'est que l'on meurt. Voilà ce que je dis souvent autour de moi, mais cela n'a pas beaucoup de sens et ne rend pas clairement ce que je veux dire - et au fond cela ne fait rien. En disant: « J'ai réglé mes comptes avec la vie », je veux dire : L'éventualité de la mort est intégrée à ma vie ; regarder la mort en face et accepter cette mort, cet anéantissement, toute forme d'anéantissement, comme partie intégrante de la vie, c'est élargir cette vie. A l'inverse, sacrifier dès maintenant à la mort un morceau de cette vie, par peur de la mort et refus de l'accepter, c'est le meilleur moyen pour le plus grand nombre, parce qu'on en a peur et qu'on ne l'accepte pas, de ne garder qu'un pauvre petit bout de vie mutilée, méritant à peine le nom de vie. Cela peut paraître presque paradoxal : en excluant la mort de sa vie on se prive d'une vie complète, et en l'y accueillant on élargit et on enrichit sa vie.

C'est ma première confrontation avec la mort. Je n'ai jamais très bien su comment appréhender la mort. À son égard je suis d'une virginité totale. Je n'ai encore jamais vu un mort. C'est incroyable : dans ce monde semé de millions de cadavres, à 28 ans je n' ai encore jamais vu un mort ! Je me suis souvent demandé : quelle est ma position face à la mort? Mais je n'y ai jamais réfléchi sérieusement, le temps ne pressait pas. Et maintenant la mort est là en vraie grandeur, s'imposant pour la première fois et pourtant vieille connaissance, indissociable de la vie et qu'il faut accepter. C'est si simple. Pas besoin de considérations profondes. La mort est là tout d'un coup, grande et simple et naturelle, entrée dans ma vie presque sans bruit. Elle y a désormais sa place et je la sais indissociable de la vie. Voilà, il serait temps d'aller dormir paisiblement, il est 10 heures du soir et je n'ai pas fait grand-chose aujourd'hui, j'étais obnubilée par ces pieds couverts d'ampoules dans la ville caniculaire et par toutes les petites vexations ; il fallait que je souffre à l'unisson, que j'assume tout cela. J'ai eu une crise de découragement et d'incertitude. Alors je suis allée chez lui. Il avait mal au crâne et s'en inquiétait, car tout fonctionne toujours à la perfection dans ce grand corps puissant. Je suis restée un moment étendue entre ses bras, il était si doux, si tendre, presque mélancolique.

Je crois qu'une nouvelle ère commence dans notre vie. Encore plus grave, encore plus intense, et l'on fera bien de se concentrer sur l'essentiel. Chaque jour vous dépouille d'un peu de médiocrité. « On prépare notre extermination, c'est clair, ne nous faisons pas d'illusions. » Demain soir je m'endormirai dans le lit de Dicky ; S. dort à l'étage inférieur et me réveillera le matin. Tout cela est encore possible. Et l'aide que nous pourrons nous apporter pour traverser cette époque - tout cela est appelé à grandir encore. Quant à nous marier ou ne pas nous marier, ce qu'il faut faire, nous le verrons bien. Tout se développe, encore et toujours, même si tout paraît vide de sens. Et maintenant je vais dormir. –

p. 646-647

[Dimanche 5 juillet 1942] 10 heures du soir.
On ne doit se préparer ni au Miracle ni à l'Anéantissement. Tous deux sont présents comme éventualités extrêmes, mais ni l'un ni l'autre ne doit nous requérir totalement. Ce qui importe, ce sont les mille urgences du quotidien. Nous parlions hier soir des camps de travail. Je disais : « Je n'ai pas d'illusion à me faire, je sais que je mourrai au bout de trois jours, parce que mon corps ne vaut rien. » Werner pensait la même chose de lui-même. Mais Liesl a dit: « Je ne sais pas, mais j'ai le sentiment que je m'en sortirai quand même. » Je comprends très bien ce sentiment, je l'avais moi-même avant. Un sentiment de force, de ressort indestructible. Je ne l'ai d'ailleurs pas perdu, dans son principe il est toujours là. Mais il ne faut pas le prendre non plus en un sens trop matérialiste. Il ne s'agit pas de savoir si ce corps privé d'entraînement tiendra le choc, c'est relativement peu important ; même si l'on doit connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi, jusqu'à la fin, que la vie a un sens, qu'elle est belle, que l'on a réalisé toutes ses virtualités au cours d'une existence qui était bonne, telle qu'elle était. Non, je ne peux pas l'exprimer ainsi, je retombe toujours dans les mêmes mots.

p. 660

Lundi matin [le 6 juillet 1942], 11 heures.
Il y a quelques jours encore, je pensais : « Le pire, pour moi, sera d'être privée de papier et de crayon pour faire le point de temps à autre - pour moi c'est une absolue nécessité, sinon à la longue, quelque chose éclatera en moi et m'anéantira de l'intérieur. » Aujourd'hui j'ai une certitude : quand on commence à renoncer à ses exigences et à ses désirs, on peut aussi renoncer à tout. Je l'ai appris en l'espace de quelques jours.

Je pourrai peut-être rester ici encore un mois, avant que cette entorse à la réglementation ne soit découverte. Je vais mettre de l'ordre dans mes papiers ; chaque jour je dis adieu. Le véritable adieu ne sera plus alors qu'une petite confirmation extérieure de ce qui se sera accompli en moi de jour en jour.

Je suis dans des dispositions singulières. Est-ce bien moi qui écris ici avec autant de paix et de maturité, et saura-t-on me comprendre si je dis que je me sens étonnamment heureuse, non pas d'un bonheur exalté ou forcé, mais tout simplement heureuse, parce que je sens douceur et confiance croître en moi de jour en jour? Parce que les faits troublants, menaçants, accablants qui m'assaillent ne produisent chez moi aucun effet de stupeur? Parce que je persiste à envisager et à vivre ma vie dans toute la clarté et la netteté de ses contours. Parce que rien ne se trouble dans ma façon de penser et de sentir. Parce que je suis capable de tout supporter et de tout assumer et que la conscience de tout le bien qui a existé dans la vie, dans ma vie, loin d'être refoulée par tout le reste, m'imprègne chaque jour un peu plus. J'ose à peine continuer à écrire ; c'est étrange, on dirait que je vais presque trop loin dans mon détachement de tout ce qui, chez la plupart, produit un véritable abrutissement. Le jour où je saurai, où je saurai avec certitude que je mourrai la semaine suivante, je serai capable de passer mes derniers jours à mon bureau à étudier en toute tranquillité, sans que ce soit une fuite, car je sais maintenant que vie et mort sont unies l'une à l'autre d'un lien profondément significatif ; non, ce sera un simple glissement, même si la fin, dans sa forme extérieure, doit être lugubre ou atroce. - Il nous reste beaucoup à endurer. On va nous appauvrir et, si cette évolution se prolonge, faire de nous une masse misérable, et déjà nos forces déclinent chaque jour, non seulement par l'usure de l'angoisse et de l'incertitude, mais du fait de petites tracasseries comme l'interdiction d'entrer dans les magasins et l'obligation de faire à pied de longs trajets - ce qui est d'ores et déjà épuisant pour beaucoup de gens que je connais. De tous côtés se profilent les signes avant-coureurs de notre anéantissement, bientôt le cercle se sera refermé sur nous, rendant toute aide impossible à ceux qui voudraient l'apporter. Il y a encore beaucoup de portes de sortie, mais elles seront murées une à une.

p. 662-663

Le 7 juillet [1942], 8 heures du soir.
Et maintenant, je laisse derrière moi rumeurs et réalités pour lire et pour étudier, toute la soirée. Je me demande comment je suis faite : aucune des inquiétudes ni des angoisses de la journée ne me colle à la peau, ici à mon bureau je me sens « vierge » comme un nouveau-né et totalement réceptive à l'étude, comme si rien ne se passait dans le monde. Tout s'est parfaitement détaché de moi sans laisser de trace et je me sens plus « réceptive » que jamais. La semaine prochaine, il est probable que tous les Hollandais passeront la visite médicale. De minute en minute, de plus en plus de souhaits, de désirs, de liens affectifs se détachent de moi ; je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m'envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu'à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu'elle est, ce n'est pas le fait de Dieu, mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d'accéder à tous les paradis, mais n'avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. On dirait qu'à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd'hui hommes et peuples s'effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m'est devenue transparente, et le cœur humain aussi ; je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j'ai une confiance en Dieu qui prenait une telle ampleur, au début, que j'en étais presque effrayée, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. Et maintenant, au travail.

p. 669

Le 16 septembre, 3 heures de l’après-midi, mercredi.
Il n'y a donc plus là-bas qu'une enveloppe charnelle sur ce lit si connu. Oh, cette couverture de cretonne! À vrai dire, je n'éprouve nul besoin d'aller là-bas encore une fois. Tout se passe quelque part au-dedans de moi, il y a là de vastes hauts plateaux sans temps ni frontières, et tout se passe là. Et me revoilà parcourant ces quelques rues. Comme je les ai prises souvent, et souvent avec lui, plongée dans un dialogue toujours fructueux et passionnant. Et comme je les prendrai souvent encore, où que je sois au monde, en sillonnant les hauts plateaux intérieurs où se déroule ma vraie vie. Attend-on de moi que je me compose un visage triste ou de circonstance ? Mais je ne suis pas triste! Je voudrais joindre les mains et dire : « Mes enfants, je suis pleine de bonheur et de gratitude, je trouve la vie si belle et si riche de sens. » Mais oui, belle et riche de sens, au moment même où je me tiens au chevet de mon ami mort - mort beaucoup trop jeune -et où je me prépare à être déportée d'un jour à l'autre vers des régions inconnues. Mon Dieu, je te suis si reconnaissante de tout.

Je continuerai à vivre avec cette part des morts qui a vie éternelle et je ramènerai à la vie ce qui, chez les vivants, est déjà mort : ainsi n'y aura-t-il que vie, une grande vie universelle, mon Dieu.

p. 718

 

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