Etty Hillesum - Matthieu 6, 25-34


25 Voilà pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? 26 Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit! Ne valez-vous pas plus qu'eux? 27 Qui d'entre vous d'ailleurs peut, en s'en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie? 28 Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter? Observez les lis des champs, comme ils poussent: ils ne peinent ni ne filent. 29 Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. 30 Que si Dieu habille de la sorte l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi! 31 Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu'allons-nous manger? Qu'allons-nous boire? De quoi allons-nous nous vêtir? 32 Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. 33 Cherchez d'abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. 34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.


Prière du dimanche matin [le 12 juillet 1942].
Ce sont des temps d'effroi, mon Dieu. Cette nuit pour la première fois, je suis restée éveillée dans le noir, les yeux brûlants, des images de souffrance humaine défilant sans arrêt devant moi. Je vais te promettre une chose, mon Dieu, oh, une broutille : je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, les angoisses que m'inspire l'avenir ; mais cela demande un certain entraînement. Pour l'instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d'avance. Une chose cependant m'apparaît de plus en plus claire : ce n'est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t'aider - et, ce faisant, nous nous aidons nous-mêmes. C'est tout ce qu'il nous est possible de sauver en cette époque et c'est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu semblés assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t'en demande pas compte, c'est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m'apparaît de plus en plus clairement, presque à chaque pulsation de mon cœur, que tu ne peux pas nous aider, mais que c'est à nous de t'aider et de défendre jusqu'au bout la demeure qui t'abrite en nous. Il y a des gens - le croirait-on? - qui au dernier moment tâchent à mettre en lieu sûr des aspirateurs, des fourchettes et des cuillers en argent, au lieu de te protéger toi, mon Dieu. Et il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n'est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent: « Moi, je ne tomberai pas dans leurs griffes ! » Ils oublient qu'on n'est jamais sous les griffes de personne tant qu'on est dans tes bras. Cette conversation avec toi, mon Dieu, commence à me redonner un peu de calme. J'en aurai beaucoup d'autres avec toi dans un avenir proche, t'empêchant ainsi de me fuir. Tu connaîtras sans doute aussi des moments de disette en moi, mon Dieu, où ma confiance ne te nourrira plus aussi richement, mais crois-moi, je continuerai à œuvrer pour toi, je te resterai fidèle et ne te chasserai pas de mon enclos.

Je ne manque pas de force pour affronter la grande souffrance, la souffrance héroïque, mon Dieu, je crains plutôt les mille petits soucis quotidiens qui vous assaillent parfois comme une vermine mordante. Enfin, je me gratte un peu et me dis chaque jour : il a été pourvu à la journée d'aujourd'hui, les murs protecteurs d'une maison accueillante enveloppent encore tes épaules comme un vêtement familier, longtemps porté ; tu as de quoi te nourrir pour aujourd'hui et les draps blancs et les chaudes couvertures de ton lit t'attendent pour une nuit de plus, tu n'as donc aucune excuse à gaspiller le moindre atome d'énergie à ces petits soucis matériels. Utilise à bon escient chaque minute de ce jour, fais-en une journée fructueuse, une forte pierre de plus dans les fondations où s'appuieront les jours de misère et d'angoisse qui nous attendent. –

Derrière la maison, les pluies et les tempêtes des derniers jours ont ravagé le jasmin, ses fleurs blanches flottent éparpillées dans la boue des flaques noires sur le toit plat du garage. Mais quelque part en moi ce jasmin continue à fleurir, aussi exubérant, aussi tendre que par le passé. Et il répand ses effluves autour de ta demeure, mon Dieu, tu vois comme je prends soin de toi. Je ne t'offre pas seulement mes larmes et mes tristes pressentiments, en ce dimanche matin venteux et grisâtre je t'apporte même un jasmin odorant. Et je t'offrirai toutes les fleurs rencontrées sur mon chemin, mon Dieu, et elles sont légion, crois-moi. Je veux te rendre ton séjour le plus agréable possible. Et pour prendre un exemple au hasard : si j'étais enfermée dans une étroite cellule et que je voie un nuage passer au-delà de mes barreaux, je t'apporterais ce nuage, mon Dieu, si du moins j'en avais la force. Je ne puis rien garantir d'avance mais les intentions sont les meilleures du monde, tu le vois.

p. 679-681

Le 21 juillet [1942]. Jeudi soir, 9 heures
Cet après-midi, durant le long trajet entre le bureau et la maison, comme les soucis voulaient m'assaillir de nouveau et ne semblaient pas devoir prendre fin, je me suis dit tout à coup : « Toi qui prétends croire en Dieu, sois un peu logique, abandonne-toi à sa volonté et aie confiance. Tu n'as donc plus le droit de t'inquiéter du lendemain. »

Et en faisant quelques pas avec lui le long du quai - et je te remercie, mon Dieu, de pouvoir encore le faire, quand je ne passerais que cinq minutes par jour avec lui, ces quelques instants n'en seraient pas moins la récompense de toute une journée de dur travail - je l'ai entendu dire : « Oh ces soucis que nous avons tous! » J'ai repris : « Soyons logiques, si nous avons confiance en Dieu, il faut l'avoir jusqu'au bout. » -

p. 692

[Mercredi] le 22 juillet [1942], 8 heures du matin.
Mon Dieu, donne-moi de la force, pas seulement de la force spirituelle, mais aussi de la force physique. Je veux bien te l'avouer, dans un moment de faiblesse : si je dois quitter cette maison, je ne saurai plus quoi devenir. Mais je ne veux pas perdre un seul jour à m'en inquiéter. Ôte donc de moi ces soucis, car s'il me fallait les traîner en plus de tout le reste, la vie ne serait plus possible ! Je suis très fatiguée ce matin, dans tout mon corps, et je n'ai guère le courage d'affronter le travail du jour. Je ne crois d'ailleurs pas beaucoup à ce travail ; s'il devait se prolonger je finirais, je crois, totalement amorphe et découragée. Pourtant je te suis reconnaissante de m'avoir arrachée à la paix de ce bureau pour me jeter au milieu de la souffrance et des tracas de ce temps. Ce ne serait pas sorcier d'avoir une idylle avec toi dans l'atmosphère préservée d'un bureau, mais ce qui compte c'est de t'emporter, intact, partout avec moi et de te rester fidèle envers et contre tout, comme je te l'ai toujours promis. Quand je marche ainsi dans les rues, ton monde me donne beaucoup à penser - non, penser n'est pas le mot, j'essaie plutôt de pénétrer les choses grâce à un sens nouveau. J'ai souvent l'impression de pouvoir embrasser du regard toute notre époque, comme une phase de l'Histoire dont je discernerais les tenants et aboutissants et que je saurais « insérer à sa place » dans le grand tout. Et je suis surtout reconnaissante de n'éprouver ni rancœur ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement qui est bien autre chose que de la résignation, et une forme de compréhension de notre époque, si étrange que cela puisse paraître ! Il faut savoir comprendre cette époque comme on comprend les gens ; après tout c'est nous qui faisons l'époque. Elle est ce qu'elle est, à nous de la comprendre en tant que telle, malgré l'effarement que son spectacle nous inspire parfois.

Je suis un cheminement intérieur propre, de plus en plus simple, de plus en plus dépouillé, mais néanmoins pavé de bienveillance et de confiance. –

p. 693

[Mardi,] le 22 sept. [1942]
Je voudrais bien vivre comme les lys des champs. Si l’on comprenait bien cette époque, c’est cela qu’elle pourrait nous apprendre : à vivre comme un lys des champs.

p. 729

[Jeudi] le 24 septembre [1942].
Enrichissement des derniers jours : les oiseaux du ciel et les lys des champs, et Matthieu 6,33 : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. » -

Et demain, rendez-vous avec Ru Cohen au « Café de Paris » - sur la place Adama van Scheltema j'ai vu des gens en chemise de nuit et en pantoufles - il commence à faire si froid déjà - on a même emmené quelqu'un qui était au dernier stade du cancer, et hier soir un juif a été abattu dans la rue Van Baerle, autant dire au coin de ma rue, alors qu'il tentait de s'enfuir. On abat beaucoup de gens dans le monde entier, en cet instant précis où j'écris ces lignes, près de mon cyclamen rosé indien, à la lumière de ma lampe de bureau métallique. Tandis que j'écris, ma main gauche repose sur la petite Bible ouverte, j'ai mal à la tête, mal au ventre, mais au fond de mon cœur il y a encore le soleil des jours d'été dans la lande et le champ de lupins jaunes qui s'étendait jusqu'à la baraque d'épouillage.

p. 734

[Mardi,] le 29 septembre [1942]
Tu disais souvent : « C'est un péché contre l'esprit, il faudra le payer. Tout péché contre l'esprit se paie tôt ou tard. » Je crois aussi que tout « péché » contre la charité humaine doit se payer, dans l'homme même et dans le monde extérieur. –

Encore une fois, je note pour mon propre usage : Matthieu 6,34 : « Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » -

II faut les éliminer quotidiennement comme des puces, les mille petits soucis que nous inspirent les jours à venir et qui rongent nos forces créatrices. On prend mentalement toute une série de mesures pour les jours suivants - et rien, mais rien du tout, n'arrive comme prévu. À chaque jour suffit sa peine. Il faut faire ce que l'on a à faire, et pour le reste, se garder de se laisser contaminer par les innombrables petites angoisses, les mille petits soucis qui sont autant de motions de censure vis-à-vis de Dieu. Tout finira bien par s'arranger pour mon permis de séjour à Amsterdam et pour mes tickets de rationnement, rien ne sert de me tourmenter pour l'instant, je ferais mieux de me mettre à un thème russe. Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.

p. 740-741

[Mercredi,] le 30 septembre [1942].
II me semble discerner peu à peu avec une netteté croissante les abîmes béants où s'évanouissent les forces créatrices d'un être et sa joie de vivre. Ce sont des failles qui s'ouvrent dans notre psychisme et qui engloutissent tout. À chaque jour suffit sa peine. Les pires souffrances de l'homme, ce sont celles qu'il redoute. Et puis il y a la matière, c'est toujours elle qui tire l'esprit à elle, et non l'inverse. « Tu vis trop par l'esprit. » Et pourquoi, Osias ? Parce que mon corps n'a pas cédé d'emblée à tes mains fébriles ? L'homme est décidément une créature étrange. Que de choses j'aimerais écrire ! Quelque part au fond de moi : un atelier où des Titans reforgent le monde. Un jour, à bout de forces, j'ai écrit: pourquoi faut-il que ce soit justement dans ma petite tête, sous mon crâne, que le monde attende d'être tiré au clair ? Il m'arrive encore de le penser, dans un accès de présomption quasi satanique. Je sais d'où cela vient : toutes mes forces créatrices -je te remercie, mon Dieu, de m'en avoir tant donné - sont intactes et inaltérées en moi. Je parviens chaque fois à les extraire des griffes des angoisses et des soucis quotidiens, je sais comment libérer peu à peu mes forces créatrices des contingences matérielles, de la représentation de la faim, du froid et des périls. Car le grand obstacle, c'est toujours la représentation et non la réalité. La réalité, on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s'y attachent - on la prend en charge : on la hisse sur ses épaules et c'est en la portant que l'on accroît son endurance. Mais la représentation de la souffrance (qui n'est pas la vraie « souffrance », car celle-ci est féconde et peut vous rendre la vie précieuse), il faut la briser. Et en brisant ces représentations qui emprisonnent la vie derrière leurs grilles, on libère en soi-même la vie réelle avec toutes ses forces, et l'on devient capable de supporter la souffrance réelle, dans sa propre vie et dans celle de l'humanité. –

p. 743-744

Lettre à Christine Van Nooten. Avant le 31 juillet 1943. (extrait)
Un ami inoubliable - dont la fin paisible me remplit chaque jour encore de gratitude - m'a appris à temps cette grande leçon de Matthieu, 6 : « Ne vous inquiétez pas de demain: demain s'inquiétera de lui. À chaque jour suffit sa peine. » C'est la seule attitude qui vous permette d'affronter la vie d'ici. Aussi est-ce avec une certaine tranquillité d'âme que, chaque soir, je dépose mes nombreux soucis terrestres aux pieds de Dieu. Ce sont bien souvent des soucis d'une grande trivialité, par exemple lorsque je me demande comment arriver à faire la lessive de toute la famille, etc. Les vrais, les grands soucis ont totalement cessé d'en être - ils sont devenus un Destin auquel on est désormais soudé.

p. 884

 

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