Etty Hillesum - Matthieu 26, 38-39


38 Alors il leur dit: "Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi." 39 Etant allé un peu plus loin, il tomba face contre terre en faisant cette prière: "Mon Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. "


Samedi matin [le 3 octobre 1942], 6 heures et demie, dans la salle de bains.
Je commence à souffrir d'insomnies ; il ne le faut pas ! Dès l'aube j'ai sauté du lit et je me suis agenouillée à la fenêtre. L'arbre familier se dressait immobile dans le petit matin grisâtre, figé. Et j'ai prié: Mon Dieu, accorde-moi cette paix profonde et puissante qui est répandue dans ta nature : et si tu veux me faire souffrir, inflige-moi une grande souffrance, de celles qui envahissent tout, mais non ces mille petits soucis qui vous rongent jusqu'à l'os et ne laissent rien de vous. Donne-moi la paix et la confiance. Fais que je sois un peu plus, fais que chacune de mes journées soit un peu plus que la somme des soucis de l'existence quotidienne. Toutes nos inquiétudes à propos du ravitaillement, des vêtements, du froid, de notre santé, ne sont-elles pas autant de « notions de censure » vis-à-vis de toi, mon Dieu? Et ne nous envoies-tu pas un châtiment immédiat ? Sous forme d'insomnies, ou d'une vie qui n'en est pas une ?

Je veux bien me reposer encore quelques jours, mais à condition de n'être qu'une grande prière ininterrompue. Et une grande paix. Je dois recommencer à porter ma paix en moi. « La malade doit mener une vie calme. » Veux-tu prendre soin de mon repos et de ma paix, mon Dieu, où que je sois? Il se peut que j'aie perdu cette paix, parce que je vais peut-être faire des choses contestables. Cela se peut ; je ne sais pas. Je suis tellement faite pour la vie en communauté, mon Dieu, et je ne m'en doutais même pas! Je veux me tenir parmi les hommes, parmi leurs angoisses, je veux tout voir et comprendre moi-même pour le raconter ensuite. Mais je voudrais tant être bien portante. Je me tourmente trop pour ma santé, et cela ne me vaut rien. Si seulement je pouvais être gagnée par cette impassibilité qui imprégnait ce matin ton aube grisâtre. Puisse ma journée être enfin un peu plus que la préoccupation de mon seul corps.

Cela a toujours été mon dernier recours, de sauter du lit et de m'agenouiller dans un recoin protégé de la pièce.

Je ne veux pas non plus t'obliger, mon Dieu, à me guérir en 2 jours. Je sais que tout doit se développer organiquement, selon un lent processus. Il est près de 7 heures. Je vais faire ma toilette, m'asperger d'eau froide de la tête aux pieds, puis je me recoucherai et ne bougerai plus, plus du tout, je n'écrirai plus dans ce cahier, je m'efforcerai de rester allongée et de n'être plus que prière. Cela m'est déjà arrivé si souvent de me sentir si mal pendant plusieurs jours que j'étais sûre de ne pas pouvoir me remettre sur pied avant des semaines - or au bout de quelques jours c'était fini. Mais pour l'instant je ne vis pas comme il faut, je cherche à forcer les choses. Si j'en ai la moindre possibilité, j'aimerais tout de même beaucoup partir mercredi. Je sais bien que dans mon état actuel, je ne serai pas d'un grand secours à la collectivité, je voudrais bien retrouver un peu de santé, mercredi. D'ailleurs, il me suffit de me sentir un peu mieux, je n'en demande pas plus. Mais si je veux à toute force quelque chose, il y a déjà une cassure dans le rythme. Il ne faut pas vouloir les choses, il faut les laisser s'accomplir en moi, et c'est précisément ce que j'oublie de faire en ce moment. Que ta volonté soit faite et non la mienne.

749-750.

 

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