Etty Hillesum - La maladie


15 septembre 1942, mardi matin, 10 heures et demie.
Au total, cela a peut-être fait un peu beaucoup, mon Dieu. Un être humain a aussi un corps, et le mien se rappelle à moi. J'ai cru mon esprit et mon cœur de force à tout supporter seuls, mais voilà que mon corps se manifeste et dit : « Halte-là! » Et à présent, je sens ce qu'il était, le poids que tu m'as donné à porter, mon Dieu. Tant de beauté et tant d'épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. Et la beauté, et la grandeur, se révélaient parfois plus dures à porter que la souffrance, tant elles me subjuguaient. Qu'un simple petit cœur humain puisse vivre tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer ! Je te suis si reconnais-santé, mon Dieu, d'avoir choisi mon cœur, en cette époque, pour lui faire subir tout ce qu'il a subi. Cette maladie est peut-être une bonne chose, je ne l'ai pas encore acceptée, je suis encore un peu engourdie, désorientée et affaiblie, mais en même temps j'essaie de fouiller tous les recoins de mon être pour rassembler un peu de patience, une patience toute nouvelle pour une situation toute nouvelle, je le sens bien. Et je vais reprendre la bonne vieille méthode éprouvée et converser de temps à autre avec moi-même sur les lignes bleues de ce cahier. Converser avec toi, mon Dieu. Est-ce bien ? En passant par-dessus les gens, je ne souhaite plus m'adresser qu'à toi. Si j'aime les êtres avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et j'essaie de fouiller dans les cœurs des autres pour te mettre au jour, mon Dieu. Mais à présent j'ai besoin de beaucoup de patience, de beaucoup de patience et de réflexion, ce sera très difficile. Je dois tout faire seule désormais. La meilleure, la plus noble part de mon ami, de l'homme qui t'a éveillé en moi, t'a déjà rejoint. Il ne reste que l'apparence d'un vieillard sénile et exténué dans le petit deux pièces où j'ai connu les joies les plus grandes et les plus profondes de ma vie. je me suis tenue à son chevet et me suis trouvée alors face à tes derniers mystères, mon Dieu. Accorde-moi encore toute une vie pour comprendre tout cela.

Tout en écrivant, je le sens : c'est une bonne chose de devoir rester ici. J'ai tant vécu ces derniers mois, j'en prends conscience après coup: j'ai consommé en quelques mois les réserves de toute une vie. Je me suis peut-être donnée trop imprudemment à une vie intérieure qui rompait toutes les digues ? Mais si j'entends ton avertissement, je n'aurai pas été trop imprudente. –

p. 712-713

 

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