Etty Hillesum - 1 Corinthiens 13, 1-13


1 Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit. 2 Quand j'aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j'aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. 3 Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien. 4 La charité est longanime; la charité est serviable; elle n'est pas envieuse; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas; 5 elle ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s'irrite pas, ne tient pas compte du mal; 6 elle ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. 7 Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. 8 La charité ne passe jamais. Les prophéties? Elles disparaîtront. Les langues? Elles se tairont. La science? Elle disparaîtra. 9 Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. 10 Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra. 11 Lorsque j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant; une fois devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant. 12 Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. A présent, je connais d'une manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. 13 Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d'entre elles, c'est la charité.


Vendredi matin [le 28 novembre 1941], 9 heures moins le quart.
II est temps que je me décide à m'occuper avec autant d'énergie que d'amour de mes rapports avec mon père. Mischa m'a annoncé pour samedi soir la venue de papa. Première réaction : « Quelle guigne ! Ma liberté menacée. Quel ennui ! Qu'est-ce que je vais faire de lui ? » Au lieu de : « Quel bonheur que le cher homme ait pu échapper quelques jours à son exaltée de femme et à ce trou de province ! Comment faire, avec mes faibles moyens, pour lui rendre ces quelques jours les plus agréables possible? » Espèce de garce, sale petite égoïste ! Touché : tu ne penses qu'à toi. À ton temps précieux. Que tu passes à entonner encore un peu plus de savoir livresque dans une tête déjà bien embrouillée. « Et de quoi me servent toutes choses si je n'ai pas l'amour? » Toujours une belle théorie sous la main pour te complaire au sentiment de ta noblesse d'âme, mais le plus petit geste d'amour à mettre en pratique te fait reculer. Non, ceci n'est pas un petit geste d'amour. C'est un acte de principe, très important et très difficile. Aimer ses parents au plus profond de soi. C'est-à-dire leur pardonner toutes les difficultés qu'ils vous ont fait endurer du seul fait de leur existence : par la dépendance, le dégoût, le poids de la complexité de leur vie, ajouté au fardeau déjà lourd de vos propres difficultés. J'écris les pires sottises, je crois. Enfin, ce n'est pas grave. Et maintenant, il faut songer à faire le lit de Père Han et à préparer la leçon pour notre disciple Levie. Mais voici en tout cas le programme du week-end : aimer mon père au plus profond de moi et lui pardonner de venir m'expulser de ma tranquillité égoïste. En fait, je l'aime beaucoup, mais d'un amour compliqué (ou qui l'a été) : forcé, crispé et mêlé de pitié, à me briser le cœur. Mais une pitié aux tendances masochistes. Un amour qui se résolvait en débauches de pitié et de chagrin, sans inspirer le plus petit geste d'amour. Beaucoup de marques d'affection et d'efforts en revanche, mais d'une telle intensité que chaque jour qu'il passait ici me coûtait un plein tube d'aspirine. Mais c'est du passé déjà lointain. Ces derniers temps nos rapports étaient beaucoup plus normaux. Avec tout de même un sentiment de contrainte. Dérivant plus ou moins du fait que je lui en voulais de venir me voir jusqu'ici. C'est cela que je dois maintenant lui pardonner au fond de moi. En me disant (et en le pensant vraiment) : « Quelle chance qu'il puisse se changer les idées pour quelques jours ! » Et voilà une prière du matin qui en vaut bien une autre. –

p. 234

Le 20 février 1942. Vendredi matin, 10 heures.
En me levant mardi matin, ma première pensée a été : « Et maintenant, je dois faire en sorte d'accepter mon père avec un véritable amour. » J'étais de nouveau hantée des vestiges d'un complexe d'infériorité, comme en ont probablement tous les enfants face à leurs parents : est-ce qu'ils ne leur paraissent pas bizarres ?

Un être humain a beaucoup à faire pour s'éduquer lui-même. Oui, et de quoi me servent toutes choses, si je n'ai pas l'amour? –

« On voudrait en faire un conte », a dit Wiep hier soir, quand je lui ai raconté que Mischa traîne ses vieux parents avec lui à travers tout le pays gelé pour assister à ses concerts privés. Il refuse tout bonnement déjouer s'ils ne viennent pas. Très touchant. Avant, ils couraient les établissements psychiatriques et les médecins, maintenant ils courent les concerts. Je n'ai pas encore pris suffisamment conscience du grand bonheur que cet état de choses porte en soi, ni de tous les motifs de gratitude que l'on a vis-à-vis de sa famille. Et si l'on n'en est pas encore pleinement conscient, c'est que des restes de sentiments de malaise persistent à se manifester face aux complexités familiales. Toujours cette peur d'être soudain confronté à de déroutantes surprises qui viennent troubler votre calme. C'est sur ce point que j'ai encore le plus de choses à tirer au clair avec moi-même. –

p. 355

Le 27 février [1942]. Vendredi matin, 10 heures.
Et hier après-midi, rentrée chez moi et assise au coin du feu, j'étais très triste, d'une tristesse de prime abord incompréhensible à moi-même, et je parcourais encore une fois la lettre de Léonie, lorsque j'ai pris soudain la Bible et l'ai ouverte à la lre épître aux Corinthiens 13, pour la énième fois. –

Oui.-

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l'amour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit.

Et quand j'aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien.

L'amour est patient, il est plein de bonté ; l'amour n'est point envieux ; l'amour ne se vante point, il ne s'enfle point d'orgueil, il ne fait rien de malhonnête, il ne cherche point son intérêt, il ne s'irrite point, il ne soupçonne point le mal. »

En lisant ces mots, j'ai éprouvé, tiens, oui, qu'est-ce que j'ai éprouvé? Je n'arrive pas encore à bien l'exprimer. Ils ont agi sur moi comme une baguette de coudrier, qui touchait le sol dur de mon cœur et y faisait soudain bouillonner des sources cachées. Soudain je suis tombée à genoux à côté de la petite table blanche et l'amour libéré s'est remis à couler en moi, un instant délivré de la convoitise, de la jalousie, des méchancetés, etc. Mais je crois que j'étais passablement hystérique hier après-midi. L'instant d'après j'étais assise au coin du feu, en larmes, et triste comme je ne l'avais pas été depuis très longtemps. Avec un immense désir et une sorte de rage de femme dédaignée. En même temps, je m'adressais des remontrances : Tu te rends compte à quel point c'est puéril de te sentir flouée comme tu le fais maintenant?

Et peu après, lorsque Han est entré dans la pièce, je lui ai dit : « Petit Père, il est grand temps que tu reviennes dormir en bas, je me sens devenir complètement mélancolique et nymphomane, et j'ai tendance, une fois de plus, à rejeter toutes les choses de l'esprit comme des vieilleries à mettre au rebut. » Et Han, très sagement : « Non, tu ne devrais pas, cela reviendrait à rompre une nouvelle fois l'équilibre, laisse l'esprit être ce qu'il est et garder toute sa valeur, mais rétablis d'abord l'équilibre. »

p. 364-365

[Dimanche,] le 27 septembre [1942]
Comment peut-on brûler d'un tel feu, jeter autant d'étincelles ? Tous les mots, toutes les phrases jamais utilisés par moi dans le passé me semblent en ce moment grisâtres, pâlis et ternes comparés à cette intense joie de vivre, à cet amour et à cette force qui jaillissent de moi comme des flammes.

Mon pianiste de frère, qui à 21 ans fait un séjour en hôpital psychiatrique, après combien d'années de guerre, écrit ceci : « Henny, moi aussi je crois, je sais même, qu'après cette vie il en existe une autre. Je crois même que certaines personnes sont capables de voir et de ressentir la présence de l'autre vie dans cette vie même. C'est un monde où les éternels chuchotements de la mystique se sont mués en réalité vivante, et où les objets et les mots de tous les jours, dans leur banalité, ont reçu un sens supérieur. Il est fort possible qu'après la guerre, les hommes soient plus ouverts à cette réalité et qu'ils se persuadent collectivement de l'existence d'un ordre supérieur du monde. »

- Et quand bien même je donnerais tous mes biens pour l'entretien des pauvres... si je n'ai pas l'amour, cela ne me servirait de rien.

Tu as la chance, toi, de ne plus avoir à souffrir, mais je suis de taille à affronter un peu de froid et un peu de barbelés, et je prolonge ta vie. Ce qui en toi était immortel, je le prolonge dans ma vie.

p. 738-739

Lettre aux deux sœurs de La Haye. Amsterdam, fin décembre 1942. (extrait)
Ce long bavardage vous a peut-être induites à supposer que je vous ai effectivement donné une description de Westerbork. Mais lorsque j'évoque à part moi ce camp de Westerbork avec toutes ses facettes, son histoire mouvementée, son dénuement matériel et moral, je sens que j'ai lamentablement échoué. Et de surcroît, il s'agit d'un récit très subjectif. Je conçois qu'on puisse en faire un autre, plus habité par la haine, l'amertume et la révolte.

Mais la révolte, qui attend pour naître le moment où le malheur vous atteint personnellement, n'a rien d'authentique et ne portera jamais de fruits.

Et l'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence d'une élémentaire indignation morale.

Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue? Au camp, j'ai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Et je pense, avec une naïveté puérile peut-être mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de la ville de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre.

p. 828-829

 

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