Etty Hillesum - La confiance fondamentale


Samedi matin [le 20 décembre 1941], 10 heures
Il mûrit très lentement en moi, ces derniers temps, un « abandon », une confiance vraiment très grande. Un sentiment d'être à l'abri dans ta main mon Dieu. Je ne suis plus aussi souvent coupée de ce profond courant sous-jacent qui est en moi. Quand je suis d'humeur folâtre et exubérante, cela n'a rien de forcé ni de débridé, mais c'est fondé, au contraire, sur la certitude de ce courant. J'ai cessé aussi de me heurter continuellement aux arêtes vives du jour.

p. 287

Mercredi, le 29 avril [1942], 8 heures du soir
Je suis si contente qu'il soit juif et d'être juive moi-même. Et là aussi, mes efforts tendront à rester près de lui afin de traverser ensemble cette époque. Et je lui dirai aussi ce soir : Au fond, je n'ai peur de rien, je me sens tellement forte ; que le sol sur lequel on dort soit un peu plus dur ou que l'on n'ait plus que quelques rues pour se mouvoir au lieu de toutes, etc., etc., ce ne sont que des différences graduelles, tout cela est tellement insignifiant face aux richesses et aux possibilités infinies que nous portons intérieurement en nous. Préservons-les et entretenons-les, restons-leur fidèles et conservons notre foi en elles. Et je t'assisterai et je resterai près de toi, et pourtant je te laisserai une entière liberté et, plus tard, je renoncerai à toi au profit de la jeune femme dont tu veux faire ton épouse légitime. Je te soutiendrai à chaque pas, physiquement et intérieurement, je crois que, peu à peu, j'ai suffisamment mûri pour supporter un tas de duretés de l'existence sans m'endurcir moi-même intérieurement.

Je me sens tellement sûre de moi, tellement exempte de peur et, d'une certaine façon, tellement triomphante, imbrisable, et aussi pleine d'amour et de confiance. Et pour peu que la plus petite hésitation, la plus petite crainte perce en toi, je serai aussitôt près de toi, je te soutiendrai. Une vieille robe, quelques tartines, un peu de soleil de temps à autre et un bon regard échangé. Une main qui est encore là et qui peut caresser. Et travailler un peu. Notre travail, nous pouvons le faire toujours et partout, pour peu qu'il y ait un seul être humain dans les parages, fût-ce un gardien de camp. Je vais venir te retrouver dans un instant. J'ai mis un amour de petite chemise de laine rosé toute neuve et je me suis lavée de la tête aux pieds au savon au lilas. Je me suis-parfois plainte dans mon for intérieur qu'il y ait si peu d'espace pour notre amour physique dans tes deux petites pièces, et pour le reste aucune possibilité d'aller quelque part ensemble, à cause de tous ces panneaux d'interdiction. Et voilà qu'ils me semblent un paradis de possibilités et de libertés, ta chambrette, ton petit abat-jour, mon savon au lilas et tes bonnes mains caressantes. Dieu seul sait quelle grande liberté cela représente pour nous, mesuré à l'aune de ce qui va peut-être advenir. Mais je n'ai pas non plus de visions d'effroi quant à l'avenir. On ne sait pas comment les choses peuvent évoluer. Je ne me projette pas beaucoup dans l'avenir. Mais si la situation devient difficile pour nous, je suis disposée et préparée à l'affronter.

p. 498-499

Lundi, [le 8 juin 1942], le soir
Ce que j'aurais voulu écrire il y a plusieurs jours, sous l'effet de cette petite dépression de courte durée, sans toutefois y parvenir, comme je n'arrive d'ailleurs à rien exprimer de tout ce que je voudrais écrire :

Je crois que c'est un commencement et que, peu à peu, j'approche de ce commencement: se prendre au sérieux. Croire en soi et croire que cela a un sens de trouver sa propre forme. On s'éloigne si souvent de soi-même - on le constate et on l'entend constamment autour de soi - avec pour justification: « Au fond cela n'a pas d'importance », ou: « Il y a tant de choses importantes qui se passent dans ce monde, ce n'est tout de même pas le moment de trop me préoccuper de moi-même. » Il reste ainsi chez les gens tant et tant de matériau inutilisé qui n'a pas été traité, parce qu'ils croient que ce matériau, étant le leur, n'en vaut pas la peine. Et ils se laissent abuser par le nombre, la diversité, la plus grande valeur et la plus grande importance des dons et possibilités qu'ils croient voir chez les autres. —

p. 558-559

Le 11 juillet 1942. Samedi matin, 11 heures
Beaucoup de gens me reprochent d'être indifférente et passive et prétendent que je m'abandonne sans réagir. Ils disent: « Toute personne qui a une possibilité d'échapper à leurs griffes a le devoir de tenter sa chance. » Je dois songer à moi-même, disent-ils. Mais leur calcul ne tombe pas juste. Chacun en ce moment est occupé à songer à soi-même et à tenter de passer à travers les mailles du filet ; or c'est un nombre élevé, très élevé même, qui doit partir. Et le plus bizarre, c'est que je ne me sens pas sous leurs griffes. Que je reste ici ou que je sois déportée. C'est une idée si conventionnelle, si primitive, ce raisonnement ne me touche plus, je ne me sens sous les griffes de personne, je me sens seulement dans les bras de Dieu - pour le dire avec un peu d'emphase ; que ce soit ici, à ce cher bureau si familier, ou dans un mois, serrée dans quelque pièce nue du quartier juif ou peut-être travaillant dans un camp sous la garde des SS, je crois que je me sentirai toujours dans les bras de Dieu. On pourra peut-être me briser physiquement, mais c'est tout. Et je serai peut-être en proie au désespoir, je devrai peut-être endurer des privations que je n'aurais pu concevoir, même avec l'imagination la plus fertile. Pourtant, tout cela est peu de chose à l'aune de mon immense confiance en Dieu et de mes capacités de vie intérieure. Il se peut que je sous-estime ce qui m'attend. Je vis chaque jour avec la conscience des terribles possibilités qui peuvent se réaliser à tout moment pour ma petite personne, et qui sont déjà devenues la réalité d'un grand, d'un trop grand nombre de gens. Je me rends compte de tout jusqu'aux moindres détails, je crois que dans mes « discussions intérieures » je garde les pieds sur terre, sur le sol dur de la dure réalité. Mon acceptation n'est ni résignation ni abdication de la volonté. Il y a toujours place pour la plus élémentaire indignation morale devant un régime qui traite ainsi des êtres humains. Mais les événements qui nous assaillent ont pris des proportions trop énormes, trop démoniaques, pour qu'on puisse y réagir par une rancune personnelle ou une hostilité exacerbée. Cette réaction me paraît puérile, totalement inadaptée au « caractère fatal» de l'événement. –

Souvent on se fâche quand je dis : « Que ce soit moi ou un autre qui parte, peu importe, ce qui compte, n'est-ce pas que tant de milliers de gens doivent partir? » Il n'est pas vrai que je veuille aller au-devant de mon anéantissement, un sourire de soumission aux lèvres. Ce n'est pas cela non plus. C'est le sentiment de l'inéluctable, son acceptation et en même temps la conviction qu'en fait, rien ne peut plus nous être ravi. Ce n'est pas une sorte de masochisme qui me pousserait à vouloir partir absolument, à désirer être arrachée aux fondements de mon existence, mais serais-je vraiment très heureuse de pouvoir me soustraire au sort imposé à tant d'autres ? On me dit: « Quelqu'un comme toi a le devoir de se mettre en sûreté, tu as encore tant de choses à faire dans la vie, tant à donner. » Mais ce que j'ai ou non à donner, ne pourrai-je pas le donner où que je sois, ici dans un petit cercle d'amis ou ailleurs dans un camp de concentration ? Et c'est singulièrement se surestimer que de se croire trop de valeur pour partager avec les autres une «fatalité de masse ». Et si Dieu estime que j'ai encore beaucoup à faire, je le ferai tout aussi bien après avoir traversé les mêmes épreuves que les autres. La valeur humaine présente ou non en moi ressortira de mon comportement dans cette situation entièrement nouvelle. Même si je n'y survis pas, ma façon de mourir apportera une réponse à la question : Qui suis-je ? Il ne s'agit plus de se maintenir coûte que coûte en dehors d'une situation donnée, mais plutôt de savoir comment on réagit à toute nouvelle situation, comment on continue à vivre. Ce qu'il est raisonnable que je fasse, je le ferai. Mes reins continuent à flotter et ma vessie à faire des siennes, je vais me faire établir un certificat, si possible. On me recommande en effet de prendre un petit emploi de couverture au Conseil Juif. Le Conseil n'a pas engagé moins de cent quatre-vingts personnes la semaine dernière, et maintenant les désespérés s'y pressent en grappes humaines. On dirait, après un naufrage, un morceau de bois flottant sur l'immensité de l'océan, où le plus de gens possible cherchent à se raccrocher. Mais il me paraît absurde et illogique de tenter cette démarche.

677-679

 

Retour à Etty Hillesum