Etty Hillesum - L'amour


Vendredi après-midi, 5 heures moins le quart [le 5 décembre 1941]
Je lui suis fidèle, au fond de moi. Comme je suis fidèle à Han. Je suis fidèle à tout le monde. Je marche dans la rue aux côtés d'un homme en tenant des fleurs blanches qui font comme un bouquet de mariée, et je lui lance des regards radieux ; il y a douze heures j'étais dans les bras d'un autre homme et je l'aimais - et je l'aime.

Est-ce vulgaire ? Est-ce décadent ?

Pour moi c'est parfaitement normal. Peut-être parce que l'amour physique n'est pas - ou n'est plus - l'essentiel pour moi. C'est un autre amour, plus vaste. Ou bien suis-je en train de m'abuser? Suis-je trop vague ? Même dans mes relations amoureuses ? Je ne crois pas. Mais qu' est-ce qui me prend de radoter comme ça ? Je suis totalement à côté.

p. 248

Le 22 février 1942, dimanche soir, 9 heures
Quand il a lu ce psaume avant le dîner, debout sous la lampe, sans pathos, d'un ton presque détaché, une ample bonté s'étalait sur le cher paysage de son visage. Et l'espace d'un instant, je l'ai aimé d'un amour qui faisait terriblement mal, parce qu'il dépassait très largement toute forme d'érotisme et de sensualité, et paraissait soudain si insaisissable. Je comprends alors que je ne pourrais jamais exprimer mon amour pour lui dans une étreinte, même dans le plus complet abandon et cela fait mal, parce que l'on doit se tenir tranquille dans son coin et porter cet amour en soi-même, ce qui est un poids presque trop lourd pour un petit bout de femme sensuelle comme moi. Et un petit sourire muet lancé par-dessus un plat de pommes de terre peut avoir plus de valeur qu'une nuit entière sous des draps communs, et lorsque je l'ai regardé au fond des yeux, j'ai senti soudain monter des larmes et, presque éblouie par ses bons yeux, j'ai dû détourner les miens. Et pendant ce temps, on n'en continue pas moins à raconter gaiement des bêtises. Mais sans dysharmonie entre ces plaisanteries superficielles et les sentiments profonds, les unes complétaient les autres - etc.

……………..

J'ai tant de gratitude pour cette vie, je sens à quel point je me développe, je connais mes fautes et mes petitesses quotidiennes, mais je connais aussi les difficultés que j'affronte. Et j'ai tant d'amour, j'aime d'amour quelques bons amis, mais cet amour n'est pas une barrière pour mes semblables, il porte si loin, il est si englobant, si vaste, il inclut un si grand nombre, même des gens qui, à vrai dire, ne me plaisent pas à titre personnel, et c'est bien à cela que je dois tendre. Il est maintenant 10 heures. Han est retourné dormir à l'étage auprès de son pulmonique de fils, ce malade un peu pathétique, et moi, je me glisse avec reconnaissance dans ma couche étroite et solitaire. C'est vraiment bizarre, lorsque je m'y étends sur le dos, j'ai tout à fait l'impression de me blottir contre cette bonne vieille terre elle-même, alors que je ne repose en réalité que sur un matelas moelleux. Mais lorsque je suis étendue là, avec intensité, de tout mon long et pleine de gratitude pour tout, il me semble que je communique avec - oui, avec quoi, au juste? Avec la terre, avec le ciel, avec Dieu, avec tout. Et vraiment, j'ai l'impression dans ces moments-là d'être blottie contre la terre elle-même, alors que je sens sous moi un matelas moelleux, bien décadent et bien bourgeois. Et maintenant, bonne nuit.

p. 359-362

Samedi matin [le 28 mars 1942], 10 heures
Et jeudi soir, c'était de nouveau la guerre devant ma fenêtre et j'assistais au spectacle de mon lit. A côté de moi, Bernard passait un disque de Bach. Et la voix s'élevait d'abord forte et radieuse. Et soudain, des avions, la défense antiaérienne, des tirs, des bombes, un tonnerre comme on n'en avait pas entendu de longtemps. À deux pas de la maison, semblait-il. Et brusquement, j’ai pris une conscience très claire de toutes ces maisons qui, de par le monde, s'effondrent journellement sur leurs occupants. Bach continuait imperturbablement, mais se réduisait à un bien faible filet de voix. Et moi, couchée dans mon lit, j'étais dans des dispositions fort étranges. Balles traçantes frôlant le tronc menaçant et nu devant ma fenêtre. Grondements trépidants. Et je pensais : « À tout instant, un éclat d'obus peut traverser la fenêtre. C’est parfaitement possible. Et il est possible aussi que l'on souffre très durement. » Et pourtant, je ressentais une reconnaissance et une paix profonde, couchée là dans mon lit. Et j'acceptais, avec un sentiment de maturité et d'humilité, toutes les catastrophes et toutes les douleurs qui pourraient encore m'assaillir. Et je croyais fermement que j'en continuerais pas moins à trouver la vie belle, toujours, en dépit tout. Toutes les catastrophes procèdent de nous-mêmes. Et pourquoi est-ce la guerre ? Peut-être parce que j'ai parfois tendance à enguirlander mes semblables. Parce que nous n'avons pas assez d'amour en nous, moi-même, mon voisin, tout le monde. Et l'on peut combattre guerre et toutes ses séquelles en libérant en soi l'amour, chaque jour, à chaque instant, et lui donner une chance de vivre. Et je crois je ne pourrai jamais haïr un être humain pour ce que l'on appelle sa « méchanceté », c'est plutôt moi-même que je haïrais - « haïr » est ici un trop grand mot. On ne saurait être trop relatif dans ce que l'on exige des autres, ni trop absolu dans les exigences que l'on s'impose à soi-même. Et je crois que c'est aussi la raison pour laquelle je n'ai pas peur de l'époque où nous sommes, parce que tout ce qui arrive m'est, d’une certaine façon, si proche, et - en dépit des formes monstrueuses que cela prend parfois - si évidemment produit par les hommes et toujours réductible à des phénomènes humains, et de ce fait, il est de nombreux comportements qui n'ont pour moi rien d'effrayant, parce que je continue à y voir des productions humaines, provenant de chaque individu, de moi-même, si bien que tout est compréhensible, et que les comportements ne se muent jamais en monstruosités incompréhensibles, n'ayant plus aucun lien avec les hommes.

Oui, ces arbres, leurs branches étaient souvent, la nuit, alourdies de fruits stellaires, et maintenant ce sont des coups de poignard plantés dans le ciel clair du printemps. Et sous cette nouvelle forme, dans ce nouveau paysage, toujours d'une indicible beauté.

p. 432-433

Le 5 avril [1942], dimanche matin, 9 heures et demie
Je dois ajouter ceci : dans toutes les relations amoureuses que j'ai eues dans cette jeune vie plus que remplie qui est la mienne, il arrivait toujours un moment, à plus ou moins brève échéance, où je repensais avec une certaine nostalgie aux commencements, aux prémices aventureuses, fraîches et prometteuses de la relation en question, et où je me disais : « Dommage que ce ne soit plus comme au début, ce ne sera plus jamais aussi beau. » Et maintenant, avec S., c'est exactement le contraire. À chaque nouvelle phase de notre relation, je scrute le chemin parcouru et je pense : « Jamais le lien entre nous n'a été aussi profond et aussi fort qu'il est à présent. » Chaque pas en avant semble gagner en intensité et les phases précédentes semblent pâlir auprès des suivantes, tant notre relation gagne en diversité, en nuances, en intérêt et en profondeur à chaque étape. J'ai dit un jour, c'était après le 3 février, alors que je le connaissais depuis un an - pensez donc, un an : « Je ne crois pas qu'une intensification soit encore possible. » Et pourtant, il y a bien eu une nouvelle « intensification », du fait que, parfois, un lopin encore en friche du terrain de l'amitié se mettait à fleurir sans crier gare. Et désormais je me suis déshabituée de dire : « II ne peut plus guère y avoir d'intensification.» Toute forme de croissance, en tous sens, est encore possible chez nous. Et cela vient aussi de ce que nous sommes tous deux en pleine possession de nos forces, de ce que nous mettons presque toujours l'accent sur les mêmes choses, de ce que nous nous ouvrons, jour après jour, et l'un à l'autre et au monde entier. De ce que nous ne pensons pas avoir de « droits » l’un sur l’autre. De ce que nous entendons tous deux à merveille l'art de goûter intensément les petites choses de la vie et de ce que tous deux nous croyons en Dieu de la même façon. De ce que, de temps en temps, nous sommes amoureux l'un de l'autre et que nous l'acceptons comme un cadeau supplémentaire, un don gratuit, sans y voir le centre de gravité de notre relation. Et j'apprends à son contact, tous les jours, et il est si désireux d'« enseigner » à quelqu'un d'autre et je lui pose des questions, des questions, et sa réponse est toujours prête.

p. 460-461

Samedi matin [le 13 juin 1942]
Il m'a fallu beaucoup de détours et d'enchevêtrements de mots, en cette matinée sombre et pluvieuse, pour en arriver à une simple et claire notion des choses. Entre les mots bien trop nombreux, et pourtant nécessaires, de ce matin, c'est à peu près cela aussi que j'ai écrit: « On essaie de remédier à un manque temporaire de forces intérieures en imposant des exigences au monde extérieur et en attendant déraisonnablement de ce monde qu'il vienne vous redonner des forces. » -

J'aurais dû ajouter: « Dans les moments où je n'ai pas d'amour en moi, où du moins je ne sens pas vivre d'amour en moi, j'essaie de compenser en exigeant de mes proches des réserves supplémentaires d'amour. » Et je ferais aussi bien d'y renoncer, car même s'ils déversaient des quantités d'amour sur moi, j'en serais finalement bien embarrassée et je ne le ressentirais même pas comme de l'amour, parce qu'il n'aurait pas d'écho en moi. C'est alors qu'un processus s'engage où l'on devient toujours plus exigeant. On peut presque le réduire à une courte formule algébrique : le déficit ou l'absence d'amour en moi me font exiger une double ration d'amour du monde extérieur. Et même si l'on me la donnait, je ne saurais de toute façon qu'en faire.

Mais - et voilà une nouvelle interrogation - comment se fait-il que l'on se retrouve temporairement sans amour? Mais cela, c'est un chapitre à part entière et peut-être est-ce aussi bien plus simple que je ne crois ; en tout cas, à présent il faut que je prépare des petites phrases de thème pour mon fournisseur de haricots. –

p. 580-581

Lundi matin [le 15 juin 1942], 8 heures
Après la méditation devant la bibliothèque en poirier: II ne faut jamais prendre une personne, si aimée soit-elle, comme but dans la vie. Il s'agit ici encore de finalité et de causalité. Le but, c'est la vie elle-même sous toutes ses formes. Et chaque être humain est un médiateur entre nous-mêmes et la vie. La vie prête aux êtres humains ses gestes, son contenu et ses formes et en chaque être humain, nous apprenons à connaître la vie sous une autre forme. Pour notre part, nous apprenons à ceux que nous rencontrons dans la vie à mieux la connaître, mais nous devons ensuite les libérer, les rendre à la vie, même si cela nous est difficile. Quant à ceux que nous aimons le plus, c'est sans doute à travers eux que nous apprenons à connaître le mieux la vie. Ou bien serait-ce le contraire ? Notre amour ne nous oblitère-t-il pas la vue sur la vie ? Oui, si cet amour fait de l'être ainsi aimé le but suprême.

p. 586

Samedi [le 4 juillet 1942], fin de la matinée
Et ces gens sans nombre, qui ne savent pas aujourd'hui comment continuer à vivre et qui, encore vivants, sont déjà largement morts. Mais on n'a pas le droit, tant qu'on vit encore, de se laisser mourir, on doit vivre sa vie pleinement et jusqu'au bout. Même s'il lui arrive quelque chose, à lui (Spier)? Oui, il faut continuer à vivre dans l'esprit qui est le sien et il faut prier pour lui, jour et nuit. J'ai une impression étrange. Tout ce qui jusqu'à présent était si irréel commence de plus en plus à se transformer en réalité, jusqu'à présent en réalité intérieure. Comme si tout un processus d'enfantement se déroulait en moi. Des glissements. Et tout à l'extérieur reste identique. Et on ne peut pas parler de ces glissements qui se déroulent en soi, parce qu'on ne maîtrise pas encore sa voix et parce que cela paraîtrait trop gros, et presque insupportable. Une chose est sûre en revanche : il faut contribuer à agrandir les réserves d'amour sur cette terre. Chaque petite portion de haine que l'on ajoute aux haines déjà bien trop nombreuses rend ce monde encore plus inhospitalier et invivable. Et cet amour, j'en ai beaucoup, j'en ai énormément, j'en ai tant qu'il apporte déjà sa contribution et qu'il a cessé d'être insuffisant. Et maintenant il faut vraiment que j'aille me coucher. La tristesse est désormais détournée du problème homme-femme-lit, à cet égard j'évolue vraiment et je ne suis plus aussi niaise. Notre heure viendra quand elle le devra.

p. 656

Le 11 juillet 1942. Samedi matin, 11 heures
Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d'un être à un autre sont des chemins intérieurs. Dans le monde extérieur, on est arraché l'un à l'autre et les chemins qui pouvaient vous réunir sont si profondément ensevelis sous les ruines que, dans bien des cas, on n'en retrouvera jamais la trace. Maintenir le contact, poursuivre une vie ensemble, cela ne peut se faire qu'intérieurement. Et ne conserve-t-on pas toujours l'espoir de se retrouver un jour sur cette terre ?

Je ne sais évidemment pas comment je réagirai lorsque je serai vraiment placée devant l'obligation de le (Spier) quitter. J'entends encore sa voix, lorsqu'il m'a téléphoné ce matin; ce soir je dînerai à sa table, demain matin nous nous promènerons, nous déjeunerons chez Liesl et Werner puis, l'après-midi, nous ferons de la musique. Il est toujours là. Et au fond de moi, je ne crois peut-être pas encore vraiment qu'il me faudra me séparer de lui, et des autres. Un être humain est peu de chose. Dans cette situation nouvelle, il faudra d'abord réapprendre à se connaître. –

p. 676-677

Lettre à Maria Tuinzing. Westerbork, samedi 7 août et dimanche 8 août 1943
(extrait) Beaucoup, ici, sentent dépérir leur amour du prochain parce qu'il n'est pas nourri de l'extérieur. Les gens, ici, ne vous donnent pas tellement l'occasion de les aimer, dit-on. « La masse est un monstre hideux, les individus sont pitoyables », a dit quelqu'un. Mais, pour ma part, je ne cesse de faire cette expérience intérieure: il n'existe aucun lien de causalité entre le comportement des gens et l'amour que l'on éprouve pour eux. Cet amour du prochain est comme une prière élémentaire qui vous aide à vivre. La personne même de ce « prochain » ne fait pas grand-chose à l'affaire. Ah ! Maria, il règne ici une certaine pénurie d'amour et, moi, je m'en sens si étonnamment riche ; je serais bien en peine de l'expliquer aux autres.

p. 890

 

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