Sybil 1999

 

Le texte évangélique

Mt 16, 21-27

21 À partir de ce moment-là, Jésus commença à indiquer à ses disciples qu'il lui fallait se rendre à Jérusalem où il souffrirait beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des spécialistes de la Bible, se ferait tuer, mais serait remis debout le 3e jour. 22 Pierre le prit alors avec lui à l'écart et commença à lui faire des reproches: «Mais Dieu est avec toi, maître! Cela ne t'arrivera certainement pas!» 23 Jésus se retourna et dit à Pierre: «Va t-en, Satan! Tu me crées des obstacles, car ta manière de voir les choses ne correspond pas à celle de Dieu, mais à celle des hommes.» 24 Puis, en s'adressant à ses disciples, il dit: «Si quelqu'un veut devenir mon disciple, qu'il s'oublie lui-même, qu'il prenne la croix qui est la sienne et qu'il chemine avec moi. 25 Car si une personne cherche à garder son existence telle qu'elle est actuellement, elle finira par la perdre. Par contre, une personne qui, inspirée par moi, a accepté de laisser aller l'existence qui était la sienne, la retrouvera. 26 Car à quoi sert-on de gagner l'univers entier si on y laisse ensuite sa peau; ou encore, que peut-on donner en échange pour retrouver l'existence qui était la sienne. 27 Aussi, le nouvel Adam doit venir avec toute la qualité d'être extraordinaire de son Père, accompagné des messagers de Dieu, et à ce moment-là il rendra à chacun selon ses actes.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Réussirons-nous un jour à tout contrôler?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Tout contrôler, et en même temps tout perdre

Je ne connais personne qui ferait de l'évangile de ce dimanche son passage favori, un passage qu'il relirait régulièrement, comme pour goûter à la force de sa sagesse: "souffrir", "être tué", "prendre sa croix", "perdre sa vie", "recevoir selon sa conduite". Tous les ingrédients sont réunis pour faire revivre un christianisme qu'on a vomi à partir des années 60. À moins d'être masochiste, on ne peut désirer de nouveau une telle voie.

Et pourtant, ce passage ne renfermerait-il pas le secret pour un destin extraordinaire, pour une vraie vie dans tout ce qu'elle peut donner? Nos images d'autoflagellation, de vie diminuée et de pain de misère ne seraient-elles pas totalement fausses? Des slogans comme "il faut faire des sacrifices" ne passeraient-ils pas complètement à côté de ce que dit Jésus? Tout d'abord, que signifie "se renier soi-même", "prendre sa croix", "perdre sa vie"?

Il me semble que la piste la plus féconde pour comprendre les interpellations de Jésus est celle de notre besoin de contrôler, contrôler notre vie, contrôler notre environnement. Vous savez qu'avec les pulsions sexuelles c'est l'un des grands besoins qui nous habitent. Il est même à la source du progrès de notre monde: réussir à contrôler les forces hostiles, réussir à contrôler nos sources de ravitaillement, réussir à contrôler ce que sera demain. On ne donnerait pas cher à une compagnie qui ne contrôlerait pas ses intrants et ses extrants. Pourtant, n'y a-t-il pas ici pour notre humanité un écueil?

Chacun pourrait faire l'exercice de nommer ce qu'il contrôle ou de ce qu'il aimerait contrôler. Qui ne voudrait pas exercer un contrôle absolu sur son travail, sur son emploi. Les syndicats ne sont-ils pas nés de ce besoin? Mais qu'arrive-t-il quand ce besoin de contrôle, soit du côté patronal, soit du côté syndical, devient un absolu en soi? Il n'y a plus d'évolution, plus de nouveauté, plus d'écoute d'idées originales, plus d'adaptation aux nouvelles conditions du marché, plus de remise en question de pratiques courantes, même plus d'appel à des nouvelles capacités des gens. Le contrôle érigé en absolu va non seulement tuer l'entreprise, mais tuer aussi tout le personnel.

Comme parents nous voudrions contrôler le destin de nos enfants, et cela pour leur bien. Comme nous voyons grands, comme nous désirons pour eux un destin fabuleux, comme nous ne voudrions surtout pas qu'ils connaissent les difficultés que nous avons eues, nous essayons de baliser leur chemin, de leur indiquer la voie à suivre, de les protéger d'une série de maux. Le problème, c'est quand ce désir, sain en soi, se fige en exercice de contrôle. Il me revient en mémoire le destin tragique du cinéaste Claude Jutras. Au lendemain de l'obtention de son diplôme de médecine, il dit à son père médecin: "Voilà mon diplôme de médecine, prends-le, c'est ce que tu as voulu, tu l'as eu. Maintenant, adieu!" Il s'orienta alors vers sa carrière de cinéaste, avant d'être victime de l'alzheimer. Le père exerçait un contrôle sur son fils, il a tout perdu.

Quand je perds le contrôle d'une réalité, j'ai l'impression de mourir. Dans le monde politique, il y a des faiseurs d'images qui exercent un contrôle absolu sur ce qui se dit et s'écrit sur un personnage. Perdre ce contrôle implique la mort du personnage.

Par définition, le contrôleur veut conserver ce qui existe, et par là peut empêcher qu'adviennent des réalités nouvelles. Il y a comme une dialectique entre le contrôle des choses et la vérité des choses. Retournons à Jésus. La mention du destin tragique qui l'attend n'est qu'une façon de dire: "Je veux rester fidèle à ma vérité et à la réalité des choses, même si cela implique que je perde le contrôle sur le sort de ma vie". Parce qu'il n'a pas essayé de tout contrôler sur son chemin, il a laissé advenir la vie. Planifier sa vie est une chose, la contrôler est une autre. Il y a comme une semence de mort dans le contrôle.

L'enjeu de ma vie, c'est d'accepter de me laisser "brûler" par les paroles de mes enfants, des mes collèges, de ma conjointe, des médias, de tout ce qui peut contenir un filon de vérité, et cela implique d'accepter de ne pas les contrôler, cela implique de "s'oublier soi-même", de se "désaisir de sa vie". Voilà ma méditation actuelle, voilà ce que notre société et l'ensemble de l'Église devraient méditer. C'est la condition de laisser advenir une vie surabondante qu'on ne soupçonne pas.

 

-Avril 2002