Sybil 1999

Le texte évangélique

Matthieu 15, 21-28

21 Et quittant Gennésareth, Jésus se retira vers les régions de Tyr et Sidon. 22 Or, voici qu’une femme cananéenne, étant arrivée de ces confins, s’était mise à pousser des cris : « Prends-moi en pitié, maître, fils de David, car ma fille est sous l’emprise de pulsions mauvaises ». 23 Mais lui ne répondit pas un mot. Après s’être approchés de lui, ses disciples insistèrent pour dire : « Débarrasse-toi d'elle, car elle est derrière nous à nous casser les oreilles ». 24 Mais Jésus leur répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». 25 Cependant, la femme s’était mise à se prosterner tout contre lui avec ses mots : « Maître, aide-moi ». 26 Jésus lui répliqua : « C’est mal de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiots ». 27 Elle reprit : « C’est vrai, maître, mais il y a aussi que les chiots mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». 28 Alors, prenant la parole, Jésus lui dit : « Ma chère dame, comme ta foi est grande! Qu’advienne ce que tu veux! ». Et sa fille fut guérie exactement à ce moment-là.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les événement peuvent créer une brèche dans nos certitudes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Jusqu’où vont nos frontières?

Je suis souvent fasciné et intimidé par ceux qui sont sûrs d’eux dans leur compréhension du monde, pour qui le bien est clairement à droite, et le mal clairement à gauche. L’un d’eux répondait récemment à une interview. Il s’agit d’un écrivain anglais qui a produit deux biographies de l’ancienne première ministre de Grande Bretagne, Margaret Thatcher. Le Brexit? Les Anglais ont une idée claire où ils iront en dehors de l’Union européenne. Pourquoi est-il devenu catholique alors qu’il était anglican, et que sa femme l’est demeurée? Parce que l’Église anglicane a décidé d’ordonner des femmes prêtres en 1992, un geste qu’il considère anti-œcuménique vis-à-vis de l’Église catholique et sectaire. Le pape François? Il n’est pas aussi fort intellectuellement que Benoit XVI ou Jean-Paul II. Un exemple, l’encyclique Laudato Si présente des arguments mal ficelés. Et ces déficiences intellectuelles ont également un impact sur l’organisation, ce qui est source de confusion. Voilà l’exemple d’un homme où tout doit être blanc et noir, sans zone grise. Il est représentatif de tant d’autres, et il se détache de ceux qui se posent continuellement mille et une questions, pour qui la vérité appartient au monde du clair obscur. C’est avec ce cadre que nous aborderons l’évangile de ce jour.

Le récit d’une Cananéenne, avec une fille qui semble aux prises avec une maladie mentale, expliquée par une possession démoniaque, est un moment dans une longue séquence dans l’évangile. Cette séquence commence par une multiplication des païens sur le bord du lac de Galilée, à laquelle participe 5 000 personnes et dont il reste 12 corbeilles de pain, et se termine par une deuxième multiplication en territoire grec, la Décapole, à laquelle participe 4 000 personnes et dont il reste 7 corbeilles de pain. Pour qui sait décoder les multiples symboles, la signification est claire. Tous les gestes de Jésus évoquent l’eucharistie. La première eucharistie implique les compatriotes Juifs, où ils sont cinq mille, car les cinq pains ont été multipliés mille fois (une myriade désigne l’infini), et les 12 corbeilles qui restent permet de nourrir les descendants des 12 tribus d’Israël; la deuxième eucharistie avec les quatre points cardinaux, multipliés mille fois, implique les non Juifs ou païens de cette terre, et les 7 corbeilles qui restent rappellent les 7 Grecs au service des tables dans le Actes des Apôtres (appelés à tort « diacres »), responsables des non Juifs. Comment une communauté chrétienne, d’abord juive, en est-elle venue à intégrer des étrangers à l’eucharistie? Deux passages dans cette séquence l’expliquent : d’abord, une parole de Jésus sur le pur et l’impur (un étranger est impur pour un Juif) affirmant que rien ne peut rendre une personne impure, et que seul ce qui sort du cœur et de la bouche peut être impur; ensuite, le récit sur la Cananéenne. Regardons de plus près.

Rappelons d’abord que l’évangéliste Matthieu est un Juif et, s’il faut en croire les biblistes, ayant écrit son évangile à Antioche, une communauté judéo-chrétienne très conservatrice. C’est de cette communauté que sont sortis des gens, appelés Judaïsants, qui voulaient imposer le respect de toutes les lois et coutumes juives à ceux qui se faisaient baptiser, incluant la circoncision, les prescriptions alimentaires, les rites cultuels, et se sont attaqués au travail de saint Paul qui prônait une grande liberté et pour qui la foi au Christ suffisait. Quelle est la position de Matthieu? Elle est dans ce récit de la Cananéenne. Elle est païenne, ou si on veut, une infidèle. Or, cette païenne est capable de reconnaître la messianité de Jésus, puisqu’elle l’interpelle comme « Fils de David ». Mais sa prière est sans succès sans l’intervention des disciples, puisque depuis la mort de Jésus, ils sont devenus ses médiateurs, un rôle dans une communauté structurée auquel Matthieu tient beaucoup. C’est ici qu’il évoque l’objection de plusieurs judéo-chrétiens de son milieu pour qui la mission de Jésus, et de ses disciples, était destinée aux Israélites, et non pas aux païens. Quelle est sa réponse? Oui, les Juifs ont la priorité dans l’enseignement de Jésus, mais les miettes qui restent de cet enseignement sont suffisantes pour nourrir les païens et les amener à reconnaître en Jésus leur maître ou Seigneur. Voilà ce qu’il met dans la bouche de la Cananéenne. Et sa conclusion est claire avec l’exclamation de Jésus : Que ta foi est grande! Dès lors, comment peut-on refuser le baptême à des gens d’une telle foi (le baptême est représentée par la fille remise debout), et par la suite, comment peut-on refuser l’eucharistie (voir la deuxième multiplication des pains).

Le portrait que Matthieu brosse de Jésus, et par là de la communauté chrétienne, est celle d’un homme qui avait une idée claire de sa mission, limitée aux seuls Israélites. Et voilà qu’un événement, la rencontre d’une femme païenne, vient tout chambouler. Deux réactions sont possibles : se cantonner dans ses convictions, ou s’ouvrir à l’événement, l’accepter comme une nouvelle question. D’après Matthieu, Jésus a choisi la deuxième option et l’a accueillie comme parole de Dieu, et c’est ce que Matthieu propose à sa communauté. Bien sûr, la deuxième option est déstabilisante, et oblige à tout redessiner son monde. L’intégration des païens dans les premières communautés chrétiennes a représenté un défi colossal, et beaucoup de chrétiens juifs ne se reconnaissaient plus dans ce nouveau paysage. Mais cela a permis à nous, aujourd’hui, d’être aussi disciples de Jésus.

À une autre échelle, beaucoup plus grande, nous sommes confrontés à la rencontre de migrants qui cognent à nos portes. Voilà une nouvelle Cananéenne. Et nous pouvons dire : notre première responsabilité est envers les nôtres, pas envers les étrangers. Nous pouvons préférer comme notre Anglais que les choses demeurent en blanc et noir, et que nous contrôlions seuls notre destinée pour éviter la confusion. Mais qu’allons-nous répondre si certains ont une foi plus grande dans la destinée de notre pays que nous-mêmes? Bien sûr, l’intégration est un défi colossal, et faire le tri entre le bon grain et l’ivraie n’est pas évident. Par contre, si cela ouvrait la porte à la guérison de nos enfants, comme ce fut le cas de la fille de la Cananéenne, si cela donnait à nos enfants un pays meilleur et plus riche, comme l’intégration des non Juifs a donné une communauté chrétienne meilleure et plus riche. Mais notre foi va-t-elle jusque là?

 

-André Gilbert, août 2017