Sybil 2010

 

Le texte évangélique

 

Mt 5, 17-37

17 N'allez pas vous imaginer que je suis venu abroger la loi et les prophètes, ces deux grandes composantes de la Bible. Je ne suis pas venu abroger, mais parfaire. 18 Car vraiment je vous l'assure, tant que le ciel et la terre ne disparaîtront pas, pas un seul petit caractère ou un seul petit trait ne disparaîtront de la loi avant que ne se réalise tout ce que je vous ai dit. 19 Quiconque rejette un seul des plus petits commandements et enseigne cela aux gens, cette personne sera considérée comme la plus petite dans le monde de Dieu. Par contre, quiconque les met en pratique et enseigne cela aux gens, cette personne sera considérée comme grande dans le monde de Dieu. 20 Car je vous le dit : si votre morale ne va pas plus loin que celle des spécialistes de la Bible et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le monde de Dieu.

21 Vous avez entendu ce qu’on a dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre, et celui qui tue devra passer en jugement. 22 Mais moi je vous dis : quiconque se met en colère contre son frère, devra passer en jugement. Quiconque traite son frère de cinglé, devra passer en jugement. Quiconque le traite de dément, devra passer par le feu du dépotoir. 23 Si un jour tu apportes ton offrande à l’autel des sacrifices d’animaux et que, là, tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, 24, laisse-là ton offrande devant l’autel, et cours d’abord te réconcilier avec ton frère, puis après va apporter ton offrande. 25 Dépêche-toi de te mettre d’accord avec ton adversaire tant que vous être encore en communication, de peur que ton adversaire te livre au juge, et le juge à son garde, et que tu sois jeté en prison. 26 Vraiment je te l'assure : tu ne sortiras pas de là jusqu’à ce que tu n’aies restitué jusqu’au dernier cent. 27 Vous avez entendu dire : Tu ne commettras pas d’adultère. Mais moi je vous dis: quiconque regarde une femme en la convoitant, a déjà commis l’adultère dans son cœur. 29 Si ton œil droit te fait trébucher, arrache-le et jette-le loin de toi. Car il vaut mieux pour toi perdre un de tes membres que de voir tout ton corps jeté au dépotoir. 30 De même, si ton bras droit te fait trébucher, coupe-le et jette-le loin de toi. Car il vaut mieux pour toi perdre un de tes membres que de voir tout ton corps s’en aller au dépotoir. 31 On a dit : Si quelqu’un répudie sa femme, qu’il lui remette un billet de divorce. 32 Mais moi je vous dis : quiconque répudie sa femme – à l’exception du cas d’union illégitime – la force à l’adultère. Et quiconque épouse une femme qui a été répudiée commet l’adultère. 33 Encore une fois, vous avez entendu ce qu’on a dit aux anciens : Tu ne te parjureras pas, mais du respecteras tes serments au Seigneur. 34 Mais moi je vous dis de ne pas jurer du tout, ni par le ciel, car il est le trône de Dieu, 35 ni par la terre, car c’est le marchepied de ses pieds, ni par Jérusalem, car c’est la ville du grand roi, 36 ni par ta tête, car tu n’es pas capable de rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. 37 Donc si c’est oui, dites simplement oui, si c’est non, dites simplement non. Tout ce qui est ajouté prend sa source dans le mal.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

La loi ne pourra résoudre la totalité du problème

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Les lois peuvent-elles être dangereuses?

Un jour, Jacques était allé rendre visite à des amis. Il était passé minuit quand il décida de prendre la route de retour, une route de plus de 300 kilomètres : sagement, il avait attendu d’être sobre après un repas bien arrosé. Il était très fatigué, mais la nuit s’annonçait calme. Jacques conduisit en respectant scrupuleusement les limites de vitesse. Mais en traversant un village, l’horreur : il accrocha par mégarde un cycliste qu’il n’avait pas vu; avait-il conduit trop près de l’accotement, avait-il mal vu les réflecteurs de la bicyclette, s’était-il assoupi quelques secondes? Il était trop fatigué ou endormi pour le dire. Malgré le choc, il se consola en se disant : j’ai respecté les limites de vitesse et j’étais sobre, je n’ai donc rien à me reprocher.

Nous savons tous que ce qui est légal n’est pas nécessairement moralement bien. Même plus. La loi peut nous leurrer en nous entretenant dans le mensonge. Prenez un élu municipal qui donne de juteux contrats à un entrepreneur unique avec lequel il joue régulièrement au golf et prend de somptueux repas au restaurant, et se fait rénover sa maison personnelle à moindres frais, et cet élu municipal crie sur tous les toits qu’il n’a rien fait d’illégal. Le mensonge, c’est de nous faire croire que notre conduite peut continuer, parce qu’elle est légale. C’est dans ce contexte que nous allons relire l’évangile de ce jour.

Précisons tout de suite le monde de Matthieu. Les biblistes s’entendent pour dire que cet évangile s’adresse à des chrétiens d’origine juive, et donc des gens issus d’une religion ayant plus de 600 lois qui réglaient leur vie quotidienne. Et il y avait ces Pharisiens, juifs orthodoxes, qui pouvaient discuter des heures sur des plantes achetées au marché pour déterminer sur lesquelles il fallait payer une dîme, et sur lesquelles il n’était pas nécessaire, un peu comme on discutait autrefois sur ce qui était péché et ce qui ne l’était pas. Que dit donc Jésus? Ce qu’il dit peut sembler contradictoire; d’une part on lit : « Pas un seul petit caractère ou un seul petit trait ne disparaîtront de la loi avant que ne se réalise tout ce que je vous ai dit. », et d’autre part : « Je ne suis pas venu abroger la loi et les prophètes, mais parfaire. » Quel est donc le message de Jésus?

Quand on regarde la vie de Jésus, on se rend compte qu’il a pris ses distances par rapport à plusieurs lois juives, par exemple celle relative au sabbat, pourtant élément central de la loi mosaïque; il reproche même à ses compatriotes de se servir de cette loi pour ne pas aider leur prochain. Cette distanciation par rapport à la loi s’est poursuivit dans les premières communautés chrétiennes où des débats orageux ont eu lieu entre des conservateurs qui voulaient garder intactes les traditions juives et des gens comme saint Paul qui soutenait qu’on ne devait pas les imposer à des chrétiens d’origine non juive, par exemple la circoncision, et mettait l’accent sur la liberté chrétienne. Derrière ce débat, Matthieu, comme tout bon juif, sent un danger, celui que des chrétiens d’origine juive jettent par-dessus bord toute loi, et donc toutes leurs traditions, et se retrouvent ainsi sans point de repère moral. On peut imaginer la même situation chez un musulman pieux à qui on dirait : le Coran, c’est fini; la mosquée, c’est fini. Matthieu est d’ailleurs le seul évangéliste à mettre dans la bouche de Jésus l’affirmation que la loi va demeurer et que quiconque la jette à la poubelle mérite lui-même d’être jeté à la poubelle. Mais dans un deuxième temps, il rectifie le dire en disant : ceux qui ont jeté la loi mosaïque par-dessus bord n’ont rien compris, car Jésus est venu proposer une manière de vivre que toutes ces lois ont exprimé maladroitement, mais qui étaient en fait leur visée ultime. Regardons cela de plus près.

La loi sur le meurtre, qui demande de ne pas tuer, visait en fait à maintenir des relations fraternelles et cordiales avec les autres au point que la qualité de ces relations a préséance sur toutes les exigences religieuses et liturgiques. La loi sur l’adultère, qui restreignait l’homme à la possession d’une seule femme pour contrer la polygamie, visait en fait à maintenir un amour de son conjoint qui soit vrai et sincère, un amour de tout son cœur et de tout son corps. La loi sur la répudiation, qui visait à protéger les femmes qui se retrouvaient à la rue sans soutien, en officialisant le divorce et en autorisant un autre homme à l’épouser (la loi juive permettait seul à l’homme de répudier une femme pour de multiples motifs, y compris celui d’avoir raté un repas), visait en fait à maintenir un amour éternel où deux être ne deviennent qu’une seule chair. La loi sur les serments, où on jurait par un être ou un objet cher de dire la vérité, visait en fait à maintenir la valeur d’une parole qui est toujours vraie.

On comprend dans ce contexte l’ambiguïté de la loi. Chez les intégristes Pharisiens, la fidélité à la loi telle qu’écrite a entretenu le mensonge d’une vie authentique devant Dieu. Nous vivons dans une société où les lois sont nombreuses et tendent à se multiplier. Il est normal pour une société de droit de baliser ainsi le vivre ensemble. Mais le danger est de penser que ces lois suffisent pour faire de nous des êtres authentiques. Et pour quelqu’un qui veut être fidèle à l’Esprit répandu par Jésus, jamais une loi ne pourra encadrer l’appel à aimer.

 

-Novembre 2010