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Sybil 2008

Le texte évangélique

Matthieu 5, 13-16

13 Vous, vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd ses propriétés, comment pourra-t-il exercer son rôle? Il ne sert à rien, sinon à être jeté dehors pour être piétiné par les passants. 14 Vous, vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut pas passer inaperçue; 15 on n’allume pas une lampe pour ensuite la placer sous un meuble, mais on la place sur son support pour qu’elle éclaire tous ceux de la maison. 16 Ainsi, que votre lumière brille devant les autres, pour qu’on voie vos bonnes actions et qu’on y reconnaisse la qualité d’être extraordinaire de votre père divin.

Des études

Comment être aussi visible que la tour Eiffel?


Commentaire d'évangile - Homélie

La mission d’être visible

Les journaux nous font vivre les émotions les plus diverses. Il y a quelques jours, ils nous annoncent que des groupes armés djihadistes sèment la terreur au Burkina Faso, ce pays d’Afrique de l’Ouest pourtant pacifique. Un lundi matin de janvier, des hommes armés ont attaqué Naraogo, ont fait irruption au marché public du village, pour ouvrir le feu sur les marchands de mil et de beurre d’arachide, et sur leurs clients. Bilan : 32 morts. Les assassins se sont ensuite repliés sur un autre village, Alamou, abattant quatre autres civils dans leur fuite. Comment ne pas avoir le coeur brisé devant tant d’horreurs? Et tout cela ne contribue-t-il pas à vicier l’image de l’Islam?

Dans le même journal et le même jour, une chroniqueuse raconte l’histoire d’une femme qui a fondé une maison appelée : La rue des femmes, qui offre un toit et une aide d’urgence aux femmes itinérantes, mais entend surtout soigner leurs blessures invisibles. Plus de 1 000 femmes chaque année sont accueillies et soignées, et ont accès à une multitude de services (psychothérapie, art-thérapie, yoga, chorale, etc.) qui leur permettent de se reconstruire, peu importe le temps que cela prendra. Et on peu entendre le récit d’histoires personnelles, comme celle de Kim, une femme autochtone, abusée pendant toute son enfance par son père, avant de vivre pendant plusieurs années avec un conjoint violent, et qui, après avoir perdu un emploi qu’elle aimait, s’est retrouvé dans la rue à consommer du crack. Lorsqu’elle est arrivée à La rue des femmes, personne ne pouvait l’approcher. Elle dormait dans les lits d’urgence, parfois par terre sur le plancher de la cuisine. Ce n’est que progressivement qu’on a réussi à l’apprivoiser, à lui donner un espace pour se reconstruire, et après une thérapie réussie, a pu retourner au travail. Une telle chronique est essentielle pour qu’on aperçoive ceux et celles qui sont lumière du monde.

Voilà deux nouvelles, l’une qui suscite la panique, l’autre l’espoir. Pourquoi ne pas lire l’évangile de ce jour dans ce contexte? Nous sommes devant un récit de Matthieu qui nous parle du premier grand discours de Jésus sur une montagne, comme Moïse au Sinaï. Mais au lieu de nous donner les dix commandements, le nouveau Moïse nous donne d’abord les Béatitudes : « Heureux ceux qui ont une attitude de pauvre, heureux ceux qui acceptent d’être affligés, heureux les gens doux... ». Mais ce nouveau Moïse ne présente pas seulement l’attitude fondamentale du chrétien, mais il illustre le comportement attendu par des exemples concrets, par exemple : il ne suffit pas de ne pas tuer, mais traiter l’autre d’idiot n’est pas digne d’un chrétien. Mais Matthieu est un véritable pasteur. Il connaît cette communauté de juifs chrétiens à qui il s’adresse; il veut vraiment qu’elle vive l’enseignement de Jésus. Aussi prend-il une approche particulière. Regardons de près.

Matthieu sait que, vers l’an 80 et 85, au moment il publie son évangile, beaucoup de baptisés ont perdu leur élan initial, ils ne se sentent plus motivés, d’autant plus que le retour promis de Jésus n’arrive pas. Et surtout, étant d’origine juive, ils sont désorientés maintenant que la Loi est devenue désuète; sans point de repère, même leur amour fraternel s’est attiédi. Que fait donc Matthieu? Avant de leur offrir de multiples exemples de l’agir que Jésus attend du chrétien et qui remplace la Loi, il doit d’abord leur expliquer son importance. Aussi emprunte-t-il l’image du sel qui perd ses propriétés, et ne peut plus donner de saveur aux aliments ou aider à les conserver, ou encore servir d’engrais ou de catalyseur pour les fours; dans ce cas, il faut le jeter dehors. Tout le monde comprend à travers l’image du sel qu’un chrétien qui ne se comporte plus comme un chrétien a perdu son identité et ne peut plus vivre sa mission, et donc n’a plus sa place dans la communauté et mérite d’être mis à la porte.

Après cette mise en garde, Matthieu fait une grande affirmation : le chrétien est lumière du monde. Qu’est-ce que cela veut dire? Une première réponse considère son aspect négatif : tout comme une ville sur une haute montagne ne peut pas être cachée, ainsi le chrétien n’a pas le droit de se défiler devant sa mission. Pour faire saisir l’importance de cette mission à la quelle le chrétien ne doit pas se dérober, l’image de la ville sur une montagne est empruntée au prophète Isaïe que les Juifs de la communauté connaissaient bien, où le prophète parle des temps messianiques où le monde entier se rassemblera sur les hauteurs de Jérusalem pour recevoir la lumière de la parole de Dieu. On ne peut se dérober devant une mission si importante.

Une deuxième réponse considère l’aspect positif : être lumière du monde implique qu’on soit visible, qu’on soit au bon endroit, et non pas dans un lieu où on ne pourra pas exercer notre mission. Matthieu utilise l’image de lampe qui fait partie des accessoires essentiels de la maison et qu’on ne mettait sûrement pas sous un meuble, mais sur un support central permettant d’éclairer toute la pièce.

Maintenant, Matthieu peut conclure en disant : brillez par vos bonnes actions, car c’est l’être même de Dieu que vous allez révéler ainsi. Bref, être sel de la terre et lumière du monde par son agir, c’est le rôle précis du chrétien, car il a reçu l’enseignement de Jésus sur les béatitudes et sur la façon de vivre avec les autres, et il ne peut se défiler devant cette mission; au contraire, il doit être le plus visible possible, car ce qui est en jeu c’est la révélation au monde de l’identité véritable de Dieu.

Voilà ce que Matthieu dit à ces membres de la communauté qui sont démotivés et désorientés. Nous aujourd’hui qui recevons la même parole, comment réagissons-nous? Personnellement, quand je regarde la terreur répandue par les djihadistes et leur gâchis, je me demande : la lumière du Sermon sur la montagne se répandra-t-elle un jour sur notre monde? Au moment où je suis porté à désespérer, je relis la chronique sur la Rue des femmes qui est pour moi cette lumière qui éclaire nos nuits; car cela me rappelle que de manière moins spectaculaire l’amour et la compassion s’infiltrent de multiples manières en ce monde; et j’y vois la trace de Dieu.

Et tout à coup je prends conscience : moi aussi je suis porteur de cette lumière par mon agir. Je n’ai pas à hésiter à être visible, car cela permettra à d’autres de croire que ce Dieu soi-disant compatissant existe vraiment, car il agit; et cela permettra de garder espoir dans l’avenir.

 

-André Gilbert, Gatineau, janvier 2020

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