Sybil 2001

Le texte évangélique

Matthieu 3, 13-17

13 En ce temps-là Jésus se rend auprès de Jean dans le Jourdain, arrivant de la Galilée, pour être baptisé par lui. 14 Mais Jean s’opposait énergiquement à lui avec ces mots : « Alors que c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, pourquoi viens-tu ainsi vers moi? » 15 Alors Jésus lui rétorqua : « Laisse faire pour le moment. Car c’est ainsi que nous posons l’action juste qui est nous est demandée. » Dès lors Jean le laissa faire. 16. Après son baptême, Jésus remonta aussitôt de l’eau. Or, voici que les cieux s’ouvrirent et Jésus vit alors l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe sur lui. 17 Et une voix des cieux dit : « Voici mon fils bien-aimé, que j’ai jugé bon de choisir. »


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abandonner la terre ferme et ses peurs, et renaître à un monde nouveau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Poser l’action juste au sein de l’injustice

Elle s’appelle Caroline. Son histoire peut ressembler à celle de certains retraités. Pendant plusieurs dizaines d’années, sa vie a été exigeante. Elle et son mari ont travaillé fort pour bâtir leur petite entreprise. Ils ont pris des risques, ils ont connu des moments d’angoisse. Ils ont également eu trois enfants qu’ils ont soutenus très fort tant humainement que financièrement. Mais tous ces efforts en valaient la peine, car d’abord ils aimaient leurs enfants et voulaient leur assurer un avenir, et ensuite ils pourraient un jour se reposer et jouir du fruit de leur travail, entourés de leurs enfants et de leurs petits enfants. Et coup de chance, ils découvrent un jour ce magnifique chalet à vendre, un peu isolé, qui donne sur la baie d’un lac vaste aux milles tentacules. Un petit coin de paradis. C’est ici que nous prendrons notre retraite, se réjouit Caroline.

Le temps de la retraite arriva. Ils vendent leur maison et s’installent dans leur chalet qu’ils rénovent et agrandissent avec de grands efforts, au point qu’elle est même plus spacieuse que ce qu’ils ont quitté. Il y aura de la place pour tous les enfants et les petits enfants, se dit Caroline. Enfin, le paradis! Mais voilà, à la suite d’une visite chez le médecin et d’une batterie de tests, elle reçoit le diagnostic : diabète. Un peu atterrée, elle en informe toute sa famille. Mais c’est une battante, elle saura y faire face. Elle a toujours mangé santé, et se priver d’un certain nombre de choses n’est pas très difficile. Elle contrôle maintenant son diabète, et sa taille est celle d’un mannequin. Malheureusement, au cours d’une autre visite chez le médecin et d’une autre batterie de tests, le diagnostic tombe : cancer du sein droit. C’est l’horreur! Suivent plusieurs visites chez des spécialistes et les traitements de radiothérapie et de chimiothérapie. Les perspectives changent. Le combat qu’elle doit mener fait un peu oublier son petit coint de paradis. C’est maintenant un jour à la fois. Et finalement, après plus d’un an, elle semble en rémission, jusqu’à ce que survienne un autre diagnostic : c’est maintenant le sein gauche qui est atteint. Caroline est totalement dévastée, elle n’en peut plus. Pourquoi moi? Qu’est-ce que j’ai fait de mal? Elle ne peut plus retenir sa colère. À une amie elle ose lui lancer au visage : « Toi, tu es grosse, tu ne fais pas la moitié de mes efforts pour bien te nourrir, et voilà tu es en bonne santé, et moi j’ai le cancer. C’est tout simplement injuste! »

J’arrête ici mon récit tiré de faits réels, parce que je ne sais pas ce que sera la suite. Mais c’est dans ce contexte que je veux relire l’épisode du baptême de Jésus chez Matthieu pour y chercher avec vous un peu de lumière.

Je ne veux pas refaire ici toute l’analyse biblique. Mais il me faut rappeler deux points. D’abord on oublie que le sens premier du verbe grec baptiser (baptizō) est : plonger dans l’eau, s’immerger, sombrer, se noyer. Le baptême implique donc abandonner ou quitter quelque chose, voire mourir à quelque chose. Bien sûr, on quitte pour renaître à une réalité nouvelle. Mais l’un ne va pas sans l’autre. Pour être baptisé, Jésus quitte sa Galilée natale, et si vous lisez plus loin le texte de Matthieu, vous apprendrez qu’il va quitter la maison familiale de Nazareth, et donc son travail, pour se rendre à Capharnaüm, là où l’attend l’inconnu.

Deuxièmement, le texte de Matthieu est identique à celui de Marc, sauf sur un point : Jean Baptiste s’oppose presque violemment au projet de Jésus demandant le baptême, car c’est le monde à l’envers : c’est plutôt lui le Baptiste qui a besoin de se faire baptiser par Jésus, seul capable de donner l’Esprit saint. Évidemment, cette scène ne remonte pas au Jésus historique, car Jean ne connaît pas vraiment Jésus, et c’est seulement après Pâques qu’on saura que Jésus est celui qui envoie l’Esprit saint. Mais Matthieu se fait probablement l’écho de chrétiens de sa communauté un peu scandalisés ou choqués que Jésus, celui qu’on considère le Messie, Sauveur du monde, se fasse baptiser par quelqu’un qui lui est inférieur, alors que normalement le baptisé est disciple de celui qui donne le baptême, le maître; comment Dieu, maître de l’univers, a-t-il pu permettre ça? Nous pouvons peut-être ne pas comprendre la réaction des premiers chrétiens, mais pensons à toutes les anomalies de la vie qui ne suivent aucune logique : un étudiant, avec son doctorat en poche, prêt pour une carrière brillante, se fait tuer lors d’une marche de santé le soir par des voyous qui circulent en voiture et qui ont envie d’un peu de sensations; quelqu’un qui s’entraîne, mange bien, bref prend bien soin de sa santé, se retrouve soudain avec un cancer. Et cela, bien sûr, me ramène à Caroline.

Quelle réponse nous propose Matthieu à travers la bouche de Jésus? « Laisse faire pour le moment. Car c’est ainsi que nous posons l’action juste qui est nous est demandée. » N’est-ce pas un peu décevant comme réponse? Ce que Jésus dit au fond : C’est un mystère, tout ce que nous pouvons faire, c’est d’accepter la situation telle qu’elle est et Dieu nous aidera à trouver ce qu’il faut faire. L’expression « action juste » traduit le grec dikaiosynē qu’on traduit habituellement par justice. Mais la justice dont il s’agit ici n’est pas cette justice distributive qui donne à chacun ce qu’il mérite. La racine grecque du mot est : dik, qui signifie direction; il s’agit de la direction d’une action, comme cette flèche qu’on lance et qui cherche sa cible. Une action juste est comme une flèche qui a atteint le centre de la cible. Cette cible n’est pas établie d’avance, on la trouve en s’ouvrant aux événements de la vie et en écoutant en silence la voix la plus profonde de sa conscience. C’est pourquoi il est faux de penser que nos vies sont basées sur un scénario écrits d’avance, tout comme il est faut de penser que la vie de Jésus a suivi un chemin tracé d’avance. A chaque instant, il faut chercher l’action juste à poser.

Avec tout ça, que pouvons-nous dire à Caroline? Oui, c’est vrai, il n’y a rien à y comprendre, c’est un monde fou. Il y a quelque chose d’injuste dans ta situation. Prend le temps de vivre ta révolte. Mais n’oublie pas ceux et celles autour de toi qui t’aiment. N’oublie pas la personne que tu es et cette vie qui t’a été donnée. Prend le temps de faire silence et d'écouter le fond de ton cœur. Ouvre les mains, accepte de perdre le contrôle de ta situation, abandonne toi au silence, accepte même d’être même un peu noyée et à moitié morte. Alors peut-être entendras-tu cette voix qui désire ton bien, qui te poussera à chercher l’action juste dans une situation si difficile, qui te fera remonter à la surface.

Il y a bien des années tu as été baptisée. On t’a symboliquement noyé dans l’eau pour que tu remontes à la lumière. Aujourd’hui, il t’est demandé de vivre en toute vérité ce baptême. D’une certaine façon, cela n’a rien de religieux, c’est l’essence même de toute vie dans le monde. Écoute ce que Matthieu dit de Jésus : remonté de l’eau, il a senti la force de l’Esprit en lui, l’Esprit qui disait combien il était tendrement aimé, et maintenant capable d’aller avec amour vers les autres. C’est ce qui t’attend, toi aussi. Ce n’est pas un chemin facile. Mais il ouvre sur une vie que tu ne soupçonnes même pas. Le plus humain d’entre nous, Jésus de Nazareth, a prolongé toute sa vie son baptême, en particulier dans la nuit du 6 au 7 avril de l’an 30, alors qu’il avait 36 ans, en posant l’action juste dans un procès injuste. Il est entré dans une vie infinie et a ouvert à tous les portes de la vie, à toi, à ton conjoint, à tes enfants, à tes petits enfants. Est-ce le chemin que tu veux prendre?

 

-Décembre 2013