Sybil 2010: En attendant Charlotte

 

Le texte évangélique

 

Mt 2, 13-15.19-23

13 Alors que les astrologues orientaux étaient repartis, Joseph fit un rêve où il entendit ce message de Dieu : « Quand tu seras réveillé, prends avec toi l’enfant et sa mère et fuis en Égypte, car Hérode est le sur le point de se mettre à recherche de l’enfant pour le faire tuer. » 14 Quand il se fut réveillé, il prit avec lui l’enfant et sa mère et partit de nuit pour l’Égypte. 15 Il y séjourna jusqu’à la mort d’Hérode. Ainsi on parvint à l’intelligence complète de la parole du Seigneur à travers le prophète qui disait : « D’Égypte j’ai appelé mon fils. »

19 Quand Hérode fut décédé, Joseph fit un rêve en Égypte où il entendit ce message de Dieu : 20 « Quand tu seras réveillé, prends avec toi l’enfant et sa mère et mets-toi en marche vers la terre d’Israël, car ceux qui cherchaient à atteindre à la vie de l’enfant sont morts. » 21 Lui, après s’être réveillé, prit avec lui l’enfant et sa mère et rentra en terre d’Israël. 22 Mais apprenant qu’Archélaüs régnait en Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de partir vers cette région. Après un avertissement reçu dans un rêve, il partit pour la région de la Galilée. 23 Là, il s’établit dans une ville appelé Nazareth, et ainsi on parvint à l’intelligence complète de la parole du prophète qui disait qu’il serait appelé Nazôréen.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Tout comme Joseph, Marie et Jésus en route vers l'Égypte

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Souviens-toi: ton père était un immigrant

Quatre cent cinquante migrants tamouls sur un bateau en mer depuis trois mois ont finalement accosté récemment sur la côte ouest du Canada. Voilà un autre épisode d’une histoire qui se poursuit depuis des millénaires. Combien de gens déplacés par des conflits armés ou des catastrophes naturelles peut-on compter depuis les débuts de l’humanité? Seulement depuis la dernière guerre mondiale, on peut établir une longue liste : 40 millions de gens déplacés en Europe au lendemain de ce conflit, Palestiniens fuyant le conflit Israélo-palestinien et se retrouvant pendant des années dans des camps de réfugiés, l’exode de masse de Vietnamiens à la suite de la guerre du Vietnam et qui est à la source de ces « boat people », deux millions de personnes qui se réfugient dans les pays voisins, en particulier le Zaïre, à la suite du génocide rwandais. C’est comme si être déplacé, se réfugier quelque part pour continuer à vivre faisait fondamentalement partie de notre histoire collective.

C’est cet aspect de notre histoire qui est évoqué dans le récit évangélique retenu pour la liturgie de ce dimanche. Joseph et sa famille doivent s’exiler en Égypte pour fuir la fureur du roi Hérode le Grand, et attendre son décès avant de revenir en terre d’Israël. Et même à ce moment, la peur de son fils, Hérode Archélaüs, qui règne sur la Judée où se trouve Bethléem, les amèneront au nord du pays, en Galilée, dans le petit village de Nazareth. Cette histoire racontée par Matthieu fait partie de ce qu’on appelle les récits de l’enfance que nous offrent seulement Matthieu et Luc. Et il y a un certain consensus chez les biblistes modernes pour donner peu ou aucune valeur historique à ces récits. On pourrait même ajouter que le récit d’aujourd’hui est incohérent, puisque Joseph aurait dû avoir peur également de se rendre à Nazareth en Galilée, car un autre fils d’Hérode, Hérode Antipas, celui-là même qui fera décapiter Jean Baptiste, y régnait. Mais ce n’est pas œuvre d’historien que veut faire Matthieu, mais œuvre de théologien et de catéchète. Regardons de plus près.

Pourquoi ce séjour en Égypte? Si nous nous rapportons à l’histoire du peuple juif telle que nous la connaissons à partir de l’Ancien Testament, nous savons que ce peuple, depuis Joseph, fils de Jacob, a séjourné plusieurs générations en Égypte comme esclave, et c’est sous la direction de Moïse qu’il a recouvré sa liberté, tout en vivant ce long et difficile exode dans le désert où il reçut de Dieu les dix commandements, avant d’entrer en terre promise, en terre d’Israël, comme le résume le Deutéronome : « Tu prononceras ces paroles devant Yahvé ton Dieu: "Mon père était un Araméen errant qui descendit en Égypte, et c'est en petit nombre qu'il y séjourna, avant d'y devenir une nation grande, puissante et nombreuse." » (Dt 26, 5) Or le but des récits de l’enfance est d’annoncer d’avance qui est Jésus et ce qui l’attend comme adulte. La catéchèse de Matthieu dit donc ceci : Jésus est solidaire de son peuple en partageant cet exode, en connaissant l’errance et l’itinérance, et il aura à subir les foudres des autorités qui voudront le tuer; tout cela prépare le début de son ministère où on verra qu’il est le nouveau Moïse qui donnera une nouvelle Loi sur la montagne (sermon sur la montagne), et fera entrer un nouveau peuple dans un nouveau Royaume.

Que faire d’une telle catéchèse? Parler de Jésus, c’est aussi parler de nous. Ne sommes-nous pas ses disciples, ne ressemblons-nous pas au maître. Comment réagit Jésus devant les gens qu’isole la société, tels les malades ou les percepteurs d’impôt, ou encore devant des étrangers comme la Samaritaine ou la Syro-phénicienne? Son cœur s’ouvre, il entre en dialogue, il aime, il donne. On a habituellement une telle attitude que si on a fait soi-même l’expérience d’avoir été marginalisé, d’avoir été étranger, d’avoir vécu une forme d’itinérance où on eu besoin de la sympathie et de la compassion des autres. C’est d’ailleurs ce que dit le Lévitique : « L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avec été étrangers au pays d’Égypte. Je suis Yahvé ton Dieu. » (Lv 19, 34) Si nous n’avons pas nous-mêmes fait l’expérience d’être étranger ou d’être forcé à l’émigration, alors c’est seulement en nous ouvrant le cœur à ceux qui vivent cet expérience, à nous mettant à l’écoute de leur vécu, que nous pourrons développer les même attitudes que notre maître. Et à ce moment, à travers ces étrangers, nous verrons Joseph, Jésus et Marie sur la route d’Égypte.

Des gens déplacés qui doivent se réfugier ailleurs feront probablement partie pour toujours de notre histoire collective et nous avons peu de contrôle sur ces événements. Mais nous pouvons toutefois nous ouvrir le cœur et l’intelligence à leur destin, comme Jésus l’a fait, et même leur partager notre maison pour créer la famille élargie, la famille des enfants de Dieu, la sainte famille. Est-ce là notre désir?

 

-Août 2010