Sybil 2001

Le texte évangélique

Marc 12, 28-34

28 Après avoir entendu sa discussion avec les Sadducéens et reconnaissant qu’il leur avait bien répondu, un des spécialistes de la Bible s’approcha de Jésus pour l’interroger : « Parmi tous les commandements, quel est le plus important? » 29 Jésus lui donna cette réponse : « Voici le premier : Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, 30 et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ton intelligence et de toute ta force. 31 Voici le deuxième : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. » 32 Le spécialiste de la Bible reprend : « Très bien, maître, tu as eu raison de dire qu’Il est l’unique, et à part Lui il n’y a rien d’autre. 33 De plus, l’aimer de tout son cœur, de toute sa capacité de discernement et de toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, tout cela est plus grand que tous les sacrifices d’animaux et toutes les offrandes au temple. » 34 Alors, remarquant qu’il avait répondu sagement, Jésus lui dit : « Tu n’es pas loin du monde de Dieu. » Et plus personne n’osait l’interroger.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les divers visages de la religion ne sont pas faits pour rester éternellement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Faire le ménage avec nos religions

Récemment, Mohamed Morsi, président récemment élu d’Égypte, a déclaré devant le scandale provoqué par un film dénigrant l’Islam (l’innocence des musulmans) : « La liberté des hommes s’arrête là où commence la loi de Dieu. » En d’autres mots, la religion et les lois religieuses ont une priorité sur tout ce qui est humain, incluant la liberté humaine. Qu’en pensez-vous? À l’opposé, j’ai le souvenir d’un oncle qui, voulant se disculper d’être un catholiques non pratiquant et connaissant mon intérêt pour la Bible, me disait : « Dans le fond, ce que la religion chrétienne nous demande, c’est de nous aimer les uns les autres, n’est-ce pas? » Selon vous, lequel de M. Morsi ou de mon oncle a raison? Et si c’était ni l’un ni l’autre… Laissez-moi expliquer en relisant avec vous l’évangile de ce jour.

Un scribe ou spécialiste de la Bible pose une question à Jésus sur le plus grand de tous ces commandements qu’on retrouve dans la Bible, dont certains évaluaient le nombre à 613, 248 consistant en des commandements positifs (« fais ») et 365 en des commandements négatifs (« ne fais pas »). Dans ce contexte, on comprend l’importance d’établir des priorités. Vous connaissez la réponse de Jésus qui se divise en deux parties : d’abord la reconnaissance que Dieu est unique et l’appel à l’aimer de tout son être, une reprise de la prière « Chéma Israël » qu’un Juif reprenait matin et soir, puis l’amour du prochain considéré comme un autre soi-même. Le scribe, retrouvant dans la réponse de Jésus des passages tirés de la Bible, s’empresse de l’appuyer avec d’autres passages. Jésus conclut qu’il a tout à fait raison, mais ajoute que s’il n’est pas loin du monde de Dieu, il n’y est pas tout à fait encore. Question : mais voyons, que manque-t-il à ce scribe qui est pourtant très bien?

Pour bien comprendre la réponse de Jésus, il faut d’abord se demander : pourquoi parle-t-il d’un premier commandement, puis d’un deuxième? Est-il en train d’établir un ordre de priorité, si bien que le premier passe avant le deuxième, et qu’en cas de conflit, le premier a préséance? Ce serait mal connaître l’ensemble de son message. Notons que Jésus ne parle pas d’abord d’amour de Dieu, mais d’unicité de Dieu : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Qu’est-ce que cela veut dire? Quand on dit d’une réalité qu’elle est unique, on affirme qu’il n’existe rien d’autre de comparable. Et dans le cas de Dieu, on doit admettre deux choses : puisqu’il n’y a aucune réalité dont nous faisons l’expérience qui se compare à lui, sa compréhension nous échappe, il demeure un mystère; de plus, Dieu étant par définition un absolu, il ne peut être que le seul absolu, tous les autres étant des idoles ou faux dieux : pouvoir, argent, autorité, plaisirs, honneur, gloire, lois, etc. Parmi les idoles ou les faux dieux, il faut même ajouter la religion, quand celle-ci prétend être un absolu alors qu’elle n’est qu’une expression socioculturelle d’une expérience religieuse sans doute authentique, mais avec toutes les limites des gens qui l’expriment à ce moment. Rappelez-vous que plus tôt dans la journée Jésus a fait le ménage au temple de Jérusalem. Accepter de vivre avec un absolu qui demeure un mystère, donc qu’on ne maîtrise pas vraiment et éliminer tous les faux absolus, est extrêmement difficile : parlez-en aux Hébreux marchant dans le désert sous la direction de Moïse et demandant d’avoir une religion agraire et de rendre un culte au veau d’or, un réalité qu’ils maîtriseraient mieux qu’un Dieu dont il ne pouvait dessiner le visage. Pourtant, c’est la condition essentielle pour entrer dans le monde de l’amour, l’amour de Dieu et l’amour des autres. Voilà pourquoi Jésus ne peut pas lancer son invitation à l’amour sans d’abord parler de l’unicité de Dieu. Laissez-moi expliciter davantage.

Vous connaissez le « Big Bang », du moins, vous en avez entendu parler. C’est la théorie la plus répandue dans le monde scientifique pour expliquer la naissance de l’univers, et surtout pour expliquer pourquoi les astres s’éloignent continuellement les uns des autres, comme propulsés à partir d’un même point, une explosion originelle. Dans le « Big Bang » il y a deux éléments essentiels : tout d’abord l’énergie centrale inouïe, puis l’espace ou le vide infini qui permet une expansion infinie. Si le « Big Bang » reflète quelque chose de Dieu, on ne sera pas surpris de constater qu’il peut servir d’analogie pour comprendre la réalité spirituelle de Dieu dans nos vies : tout part du centre de nous-mêmes, du plus profond de notre cœur. S. Paul écrit : « L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné. » (Rm 5,5) Par la suite, l’histoire humaine devient l’expansion de cet amour qui vient de Dieu même, à l’image de l’univers. Pour permettre cette expansion, il faut de l’espace, et donc la mort de tous les faux absolus; car ceux-ci mentent en disant : je vais étancher ta soif, je vais combler tes besoins, je vais enfin te permettre de t’assoir et te reposer. Cet amour est en expansion infinie tout comme l’univers, car elle vient de Dieu et ne peut être étanché que par Dieu lui-même. Voilà pourquoi « tu aimeras le Seigneur ton Dieu » est le premier commandement, il est l’origine et la fin de tout ce qui existe. Par contre, personne n’a vu Dieu, et donc on ne peut aimer concrètement une réalité qui nous échappe. La première lettre de Jean dit ceci : « Si quelqu'un dit: "J'aime Dieu" et qu'il déteste son frère, c'est un menteur: celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas. » (1 Jn 4,20) En d’autres mots, l’amour de Dieu passe nécessairement par l’amour du prochain. Ainsi, amour de Dieu et amour du prochain sont indissociablement liés : la seule façon d’aimer Dieu c’est de commencer par aimer celui ou celle qui est à côté de moi. Plus précisément, chercher à découvrir les vrais besoins des gens et y travailler constitue le chemin vers Dieu. Penser plaire à Dieu en multipliant les gestes dit religieux est une immense illusion : « Aimer Dieu de tout son cœur, …aimer le prochain comme soi-même, tout cela est plus grand que tous les sacrifices d’animaux et toutes les offrandes au temple. » dit le scribe de l’évangile.

On comprend maintenant la réponse de Jésus. Une vie humaine, la mienne comme la vôtre, doit prendre conscience de tous les faux absolus de sa vie et les refuser comme absolus, et cela se fait en affirmant que l’Absolu est unique et n’est en rien comparable à tout ce que nous connaissons. Cela permet d’être attentif à ce qui gronde dans notre cœur, comme un immense volcan, un amour intense qui ne demande qu’à s’exprimer, comme le « Big Bang ». Cet amour a les dimensions de l’univers et ne pourra être rassasié que par l’infini de Dieu, car il a pour origine Dieu lui-même, mais il ne peut s’exprimer qu’à travers les êtres humains qu’il rencontre et dont il essaie de combler des besoins véritables.

En quoi le président égyptien Morsi, dont nous avons parlé au début, a-t-il tort? C’est d’imaginer une opposition entre les lois religieuses et les besoins humains : si les lois religieuses s’opposent aux besoins humains, elles sont alors des idoles ou des faux absolus, car les besoins humains véritables prennent leur source en Dieu même, et cela inclut la liberté. En quoi mon oncle, dont j’ai également parlé au tout début, a-t-il tort en disant que la religion chrétienne se résume à nous aimer les uns les autres? C’est de réduire la foi chrétienne en un ensemble de préceptes moraux à respecter. Mais, direz-vous, qu’il y a-t-il de mal à ces magnifiques principes moraux de l’amour. Le mal, ce sont les faux absolus des principes. L’amour n’est pas une question de principe, c’est l’abandon à ce qui jaillit du plus profond de notre cœur, un volcan dynamique dont la lave ne suit pas de chemins tracés d’avance, mais suit les méandres de la réalité changeante.

Dernière question : qu’est-ce qui manque au scribe ou spécialiste de la Bible dont Jésus apprécie la réflexion, selon s’écrit l’évangéliste Marc? Deux choses. La première, il n'a pas encore découvert que ce n’est pas d’abord l’être humain qui aime, mais c’est Dieu a pris l’initiative d’aimer en intervenant dans notre humanité, et que le commandement de l’amour qu’il nomme a un visage, celui de Jésus. La deuxième, l’amour qui s’épanouit va rencontrer la souffrance et la mort, et que cette mort ne contredit pas l’amour, mais l’ouvre sur une dimension infinie. C’est ce qu’a vécu Jésus.

Après avoir dit tout cela, qu’est-ce que je veux retenir de cet évangile de Marc? D’abord, m’émouvoir en prenant conscience que toute la vie de Jésus est l’expression de l’amour de Dieu, qu’il appelait « papa », et du prochain qu’il essayait sans cesse de remettre debout. Ensuite, ce qui a habité Jésus m’habite également. Mais cela amène la question : dans quelle mesure suis-je prêt à laisser libre court à cette formidable énergie amoureuse, et donc à faire le ménage avec toutes mes religions?

 

-Octobre 2012