Sybil 1998

Le texte évangélique

Mc 5, 21-43

21 Après que Jésus eut fait la traversée pour se rendre sur l'autre rive, une grande foule se rassembla autour de lui sur le bord du lac. 22 À ce moment, arrive un des chefs de synagogue du nom de Jaïre qui, en le voyant, se jette à ses pieds 23 et le supplie instamment en lui disant: « Ma petite fille est mourante, j'aimerais que tu viennes étendre les mains sur elle pour qu'elle soit libérée et qu'elle vive. » 24 Jésus partit donc avec lui.

Or une foule nombreuse le suivait et le serrait de près. 25 Voici qu'une femme qui était affligée d'un écoulement de sang depuis douze ans, 26 avait beaucoup souffert aux mains de plusieurs médecins et avait dépensé tout ce qu'elle avait sans que cela lui apporte quoi que ce soit, sinon d'aller de mal en pis, 27 après avoir entendu parler de Jésus, sortit de cette foule par derrière lui et toucha sa tunique. 28 En effet, elle se disait: « Si j'arrive à toucher au moins à ses vêtements, je serai libéré. » 29 Aussitôt, son sang cessa de couler et elle sût alors à travers son corps qu'elle avait été guérie de sa maladie. 30 Reconnaissant immédiatement au fond de lui-même qu'une énergie surprenante s'était exprimée à travers lui, Jésus se retourna vers la foule pour dire: « Qui a touché à mes vêtements? » 31 Ses disciples lui rétorquaient: « Regarde cette foule qui te presse de près, et tu demandes: "Qui est-ce qui m'a touché?" » 32 Il regardait tout autour pour voir qui qui avait fait ça. 33 Toute craintive et tremblante, sachant ce qui lui était arrivé, la femme alla se prosterner devant lui et lui dit toute la vérité. 34 Jésus lui dit: « Ma fille, c'est ta foi qui t'a libéré. Pars en paix et sois guérie de ta maladie. »

35 Au moment où Jésus disait ces choses, des gens de chez le chef de synagogue arrivent pour lui dire: « Ta fille est décédée. Pourquoi veux-tu encore déranger le maître? » 36 Ayant saisi cet échange, Jésus dit au chef de synagogue: « N'aie pas peur, aie seulement la foi. » 37 Puis, il ne laissa personne l'accompagner, si ce n'est Pierre et Jacques, ainsi que Jean, le frère de Jacques. 38 Lorsqu'ils arrivent à la maison du chef de synagogue, Jésus observe le tapage, les pleureuses ainsi que tous leurs cris. 39 En entrant dans la maison, il leur dit: « Pourquoi faites-vous tout ce tapage et pleurez-vous? L'enfant n'est pas morte, elle dort. » 40 Mais les gens se moquaient de lui. Après avoir chassé tout le monde, il prend avec lui le père et la mère de l'enfant ainsi que ceux qui étaient avec lui, puis il pénètre dans la pièce où se trouvait l'enfant. 41 Saisissant la main de l'enfant, il lui dit: « Talitha koum », ce qui se traduit par: fillette, je te le dit, éveille-toi! 42 Et aussitôt la fillette se leva et pouvait marcher, car elle avait douze ans. Les gens furent stupéfiés et complètement extasiés. 43 Mais Jésus insista fortement pour que personne ne le sache. Puis il demanda qu'on lui donne à manger.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

Condamnée par le destin ou tremplin pour vivre?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Une énergie stupéfiante contre le destin

J'ai été bouleversé récemment en lisant le témoignage d'enseignantes dans un lycée en banlieue de Paris. Ce témoignage ressemblait à celui d'éducateurs dans certaines écoles publiques en milieux défavorisés. Des éducateurs se font violenter. C'est à peine si, sur une heure de classe, on peut enseigner 15 minutes. Aller enseigner, c'est entrer dans une cage aux lions. Il ne faut pas être étonné du nombre de congés pour dépression. En même temps, ce qui me surprend, c'est qu'on veuille continuer à enseigner. Pourquoi? Il y a bien sûr le salaire. Mais n'y aurait-il pas plus, n'y aurait-il pas quelque chose qui ressemble à ce qu'on trouve dans l'évangile de ce jour?

Cet évangile présente deux récits imbriqués. Celui de la femme qui avait des pertes de sang est le plus important et explique tout le reste. Elle se bat férocement depuis 12 ans pour recouvrer la santé, au point d'y laisser tous ses revenus. Ce désir de vivre, ce refus d'une vie diminuée est tellement puissant qu'il l'amène à surmonter sa peur et à entrer en relation avec Jésus en perçant le mur créé par la foule. L'évangéliste nous dit que Jésus sentit qu'une énergie stupéfiante est sortie de lui. Le texte grec parle de "dunamis" qui a donné notre mot dynamisme, que les bibles traduisent par force ou puissance, ou parfois miracle, mot que je préfère traduire par énergie stupéfiante. Pour cette femme, ce fut sa deuxième naissance, une naissance qu'elle a choisie elle-même, une naissance qu'elle a préparée. Parler d'énergie est une manière de parler de la foi. Et c'est sous cet éclairage qu'il faut voir le second récit, celui de Jaïre.

La façon dont Marc nous fait ce récit et les symboles qu'il utilise montre clairement qu'il est en train de décrire la situation du croyant. Car la maison dans laquelle entre Jésus c'est l'Église, où il est accompagné par les piliers de la foi que sont Pierre, Jacques et Jean ainsi que les membres de la famille immédiate. C'est cette foi qui porte l'enfant. Les incroyants, ceux qui se moquent de Jésus, ne sont pas invités à entrer. Pour décrire dans le texte grec le geste de Jésus de prendre l'enfant par la main pour la faire se lever, il se sert des mêmes mots que ceux utilisés pour parler de la résurrection. Enfin, s'il demande de nourrir l'enfant, c'est qu'on passe à l'eucharistie qui suit le baptême. Par mon baptême, je suis passé de la mort à la vie, je suis ressuscité avec le Christ et j'ai maintenant part à la table des croyants avec lui. Mais la clé de ce récit comme du premier est le même: c'est l'énergie stupéfiante générée par la foi, la mienne ou celle des autres, qui permet de passer d'un univers de mort à une vie pleine.

Ce qui fait le plus de tort à un être humain, c'est cette perception de la réalité que les gens appellent: destin. J'entends encore des gens dire autour du cercueil de ma belle-soeur morte du cancer à 33 ans: "C'était sa destinée". Mais non. Croire qu'une destinée quelconque mène notre vie, croire qu'une situation diminuée est normale ne peut être qu'un chemin de mort. Or, il faut l'énergie stupéfiante de la foi pour lutter contre cette idée d'un destin. Car la réalité quotidienne, comme celles des enseignants décrits plus haut, est si complexe, si difficile à certaines heures et parfois si effrayante, que seule la foi permet de laisser parler l'énergie vitale qui nous habite, seule la foi permet de laisser monter les désirs profonds que nous portons, seule la foi permet d'espérer le soleil sur l'autre versant de la montagne. La foi brise la logique du destin. Dans le film sur Tina Turner, chanteuse noire américaine, battue et violentée pendant plusieurs années par son mari, on peut voir cette scène où avec un sérénité déconcertante elle résiste enfin aux menaces de son ex-conjoint révolver en main: grâce aux conseils et à l'aide d'une amie, elle est entrée en quelque sorte dans le monde de la foi, elle est née à elle-même.

Pour Tina Turner, le bouddhisme a été son chemin vers la foi. Pour les éducateurs de milieu défavorisé, divers chemins les ont aidés à trouver cette énergie étonnante. Pour la femme avec des écoulement de sang, pour Jaïre, pour moi, pour vous sans doute, c'est ce contact avec Jésus passé de la mort à la vie que nous l'avons trouvée. Qu'est-ce qui nous empêche d'aller jusqu'au bout de cette formidable force?

 

-Mars 2006