Sybil 2006

 

Le texte évangélique

Lc 19, 1-10

1 Comme Jésus était entré dans la ville de Jéricho, il se mit à la traverser. 2 Or, il y avait là un homme, appelé Zachée, qui était chef des douaniers et il était riche. 3 Il cherchait à savoir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas en raison de la foule et de sa petite taille. 4 Alors courant en avant de lui, il monta dans un sycomore pour le voir, car il devait passer par là. 5 Quand il arriva sur les lieux, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, dépêche toi de descendre, car aujourd’hui je dois demeurer dans ta maison. » 6 Alors il s’empressa de descendre et l’accueillit avec joie. 7 En observant la scène, tout le monde maugréait en disant : « Il est allé loger chez un homme qui vit dans le péché. » 8 Se tenant debout, Zachée dit au Seigneur : « Voici la moitié de ma fortune, Seigneur, je la donne aux pauvres, et si j’ai extorqué quelqu’un, je le rembourse au quadruple. » 9 Jésus dit alors à son sujet : « Aujourd’hui cette famille a vécu la libération, parce que Zachée aussi est un fils d’Abraham. 10 En effet, le nouvel Adam est venu chercher et libérer ce qui était perdu. »


 

 

 

 

 

 

 

 

Qu'est-ce qui peut nous faire descendre de notre position de comfort?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Accepter de se laisser aimer

Des tensions déchirent le milieu politique canadien : des provinces s’insurgent que l’on inclut les ressources naturelles dans le calcul de la contribution de chacune pour un partage de la richesse. Il y a peu de temps, lors de la réunion des pays riches dans le cadre du G8, des groupes de pression ont manifesté bruyamment et ont exprimé leur raz le bol devant les injustices du monde. À l’échelle locale, des groupes engagés crient sur la voie publique : « Taxons les riches. » Dans cette recherche d’un monde meilleur, n’est-ce pas là un refrain familier?

Par l’imagination, faisons un petit jeu. Remplaçons le G8, ou les provinces riches ou les gens riches par Zachée. Nous connaissons le récit. Jésus lève les yeux et dit : « Zachée, dépêche toi de descendre, car aujourd’hui je dois demeurer dans ta maison, je veux vivre la communion avec toi, je t’aime. » Et Zachée distribue la moitié de sa fortune aux pauvres sans qu’on lui demande quoi ce soit, et promet un remboursement avec un taux d’intérêt de 400% pour toute injustice qu’il aurait pu commettre. Quelle approche est la meilleure face aux riches d’aujourd’hui: celle de Jésus ou celle de nos contemporains? Mais, dira-t-on, la méthode de Jésus est impraticable et unique à ce Fils de Dieu. Vraiment?

Quand nous regardons l’ensemble de notre vie, pouvons-nous trouver un tel moment où quelqu’un a posé son regard sur nous pour nous dire : « Je veux demeurer avec toi, je prends plaisir à ta présence, je te choisis, je t’aime. » ? Si nous l’avons vécu, que s’est-il passé par la suite? Certainement, un renversement complet de notre monde. Ce qui avant était important, ne l’était plus. Ce qui était avant sans importance, maintenant le devenait. À ce moment, notre valeur personnelle ne provient plus des choses extérieures à nous, mais de cette relation même que nous vivons. N’est-il pas normal que deux personnes qui s’aiment se mettent à tout partager, en particulier tout leur avoir financier? Un cœur amoureux déborde de joie et de générosité. N’est-ce pas ce que vit Zachée?

Mais nous, comment nous situons-nous par rapport à Zachée? Ne disons pas : « Ah! Si j’avais été là à Jéricho, à cette époque! » L’évangéliste Luc ne veut pas parler du passé, mais de notre présent, au point qu’il utilise l’expression Seigneur pour parler de Jésus, expression qu’utilise les chrétiens dans la prière. À travers le regard amoureux que nous pouvons vivre, ne voyons-nous pas ce même regard qui a été posé sur Zachée, si vraiment nous avons la foi? Le « Il me faut aujourd’hui demeurer chez toi » s’adresse à chacun de nous.

Mais alors pourquoi les Zachée sont-ils si rares aujourd’hui? Il me semble que la décision de se laisser aimer est la plus difficile qui soit. Quand l’évangile dit : « Zachée s’empressa de descendre et accueillit Jésus avec joie », il affirme que Zachée a décidé de se laisser aimer. Et c’est ici que nous bloquons parfois. Quelle est notre première réaction quand quelqu’un nous manifeste de l’intérêt? C’est de regarder à des choses que nous avons pu réussir : nous cherchons notre valeur à l’extérieur de nous. Pourtant la foule dit de Zachée : « Ce Jésus est allé loger chez un homme qui vit dans le péché. » Zachée ne peut regarder ce qu’il a accompli. Se laisser aimer, c’est accepter de recevoir sa valeur de cette relation même, en oubliant les erreurs du passé ou ses propres exploits.

Mais à quoi correspond chez nous la phrase de Zachée : « Voici la moitié de ma fortune, je la donne… » ? Quelle est notre fortune ? Pas nécessairement l’argent. C’est notre temps, notre santé, notre énergie, notre culture, nos connaissances, nos habiletés, notre expertise, notre savoir-faire, notre expérience, notre cœur amoureux, notre tendresse, notre compréhension, notre sensibilité, bref tout ce qui fait de nous un être particulier. Accepter de se laisser aimer, c’est accepter de recevoir sa valeur de cette relation, et non plus de ce qui fait de nous un être particulier. C’est ce qu’a vécu Zachée.

Sommes-nous loin du G8 ou des provinces canadiennes riches en ressources naturelles ou de ces riches qu’il faudrait taxer? Pas du tout. Ceux-ci sont le reflet à grande échelle de ce que nous sommes fondamentalement. Rien ne changera dans cette recherche d’un monde meilleur si notre cœur ne change pas profondément, comme celui de Zachée. Depuis longtemps l’amour nous parle et nous dit : « Descend de ton arbre. Je veux demeurer chez toi. » Et nous avons si peur de nous laisser aimer. Si seulement nous osions, tout le reste deviendrait accessoire.

-Juin 2007