Sybil 2001

Le texte évangélique

Luc 18, 1-8

1 Jésus leur racontait une histoire inspirée de la vie pour dire qu’il leur fallait prier en tout temps et ne pas se décourager. 2 « Il y avait quelqu’un qui était juge dans une ville. Il n’avait pas peur de Dieu et n’avait d’égard pour aucun être humain. 3 Or, il y avait également dans cette ville une veuve qui allait le voir en lui disant: "Fais-moi justice face à mon adversaire". 4 Mais il ne voulait rien savoir pendant un certain temps. Après quoi il se dit à lui-même : "J’ai beau ne pas craindre Dieu ni avoir d’égard pour un être humain, 5 mais parce que cette veuve m’importune, je lui ferai justice, afin qu’à la fin elle ne vienne pas toujours m’importuner." » 6 Le Seigneur dit alors : « Écoutez ce que vient de dire ce juge injuste. 7 Et Dieu ne prendrait pas la défense de ses élus qui crient vers lui jour et nuit, alors qu’il montre sa patience envers eux? 8 Je vous assure : il prendra promptement leur défense. Cependant, quand il viendra, le Nouvel Adam trouvera-t-il la foi sur la terre? »


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cheminer, c'est aussi réorienter sa prière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Obtenir tout ce qu’on demande, ou réaligner ses désirs?

Dans le Yucatan, au Mexique, on trouve encore des descendants Mayas qui pratiquent l’ancienne tradition de la prière adressée à Chaak, le dieu responsable de la pluie, source de vie. Sur l’autel des offrandes qui représente le monde, on dispose dans un ordre très strict la nourriture ainsi que des coupes de balché, une boisson fermentée faite d’écorce d’arbre et d’eau sacrée cueillie d’une caverne. La nourriture consiste en 13 miches de pain, des tortillas épaisses faites de 13 couches de masa, une pâte de maïs, pour représenter l’au-delà au-dessus de soi. Le pain est enveloppé dans le bakaalché, une feuille de vigne locale, et est cuit dans un trou appelé pib, large comme une tombe et creusé près de l’autel. Pour présider la cérémonie, il y a le shaman, hmem, accompagné de 4 petits garçons accroupis aux 4 coins de l’autel disant : hmaa, hmaa, hmaa, et d’un cinquième garçon au centre, disant : lek, lek, lek, pour imiter le chant des grenouilles les soirs de pluie. Tous ces éléments sont importants pour que Chaak daigne bénir la communauté et lui donner cette pluie bienfaisante pour les récoltes, et ainsi permettre une autre année de vie à la communauté.1

On peut regarder avec une certaine sympathie cette tradition Maya, mais, au fond de nous, nous nous sentons très loin d’une telle pratique, et surtout nous ne croyons pas qu’elle apporte quoi que ce soit. S’il pleut, cela n’a rien à voir avec le rite religieux, n’est-ce pas? Pourtant, dans un passé récent, les « rogations » (du latin : demander), ces jours de prières pour les récoltes, faisaient partie du calendrier liturgique catholique du printemps. Elles n’ont pas vraiment été abolies, mais la réforme liturgique les a confiées en 1969 à la discrétion des conférences épiscopales. Peu importe, la prière adressée à Chaak ou à Dieu vise la même chose, l'infléchir pour qu’il nous donne quelque chose dont nous avons besoin. N’y aurait-il pas quelque chose qui cloche dans tout ça?

L’évangile de ce jour offre le cadre parfait pour aborder cette question. Une lecture rapide nous donne ceci : Jésus nous exhorte à prier sans cesse à l’image de cette veuve qui a obtenu ce qu’elle voulait d’un juge très dur, parce qu’elle été persévérante; à nous de faire la même chose avec foi. Ai-je bien résumé ce qu’on retient de l’évangile après une première lecture? Cette lecture pose un problème. Vous êtes vous poser la question : pourquoi être persévérant? Si on revient à notre façon de lire l’évangile, on se dit : à force de persévérer dans la prière, Dieu va finir par céder. La pluie? On l’aura. Vraiment? Dieu est-il comme un vieillard un peu dur d’oreille à qui il faut répéter les choses? Cela contredit d’autres passages des évangiles où Jésus invite son auditoire à ne pas imiter ceux qui s'imaginent qu'en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter, car Dieu sait bien ce qu'il nous faut, avant même que nous lui demandions (voir Matthieu 6, 8). Mais alors, de quelle persévérance parle-t-on ici, de quelle foi s’agit-il? Relisons comme il faut l’évangile.

Il est impossible de comprendre ce passage de Luc sans nous replonger à l’époque où il a écrit son évangile, soit vers l’an 80 ou 85. L’effervescence qui a suivi la mort-résurrection de Jésus, en particulier l’attente de son retour imminent, s’est un peu atténuée : alors que Paul, dont Luc fut le compagnon, semble attendre de son vivant le retour du Christ (voir sa lettre 1 Corinthiens 15, 51-53, écrite vers l’an 56), les chrétiens semblent maintenant vivre une certaine lassitude qui entraînera plus tard chez certains la tentation de ne plus croire à cette Parousie ou ce monde nouveau (voir la 2e lettre de Pierre 3, 9, écrite vers l’an 125). En quoi consiste ce retour du Christ ou ce monde nouveau? Pour Paul, c’est la dernière étape dans la lutte contre le mal et la victoire finale sur lui (voir 1 Corinthiens 15, 24-25). Avec ce que nous savons aujourd’hui, il est évident que ce n’est pas demain la veille.

Sachant cela, nous faisons une lecture différente du début de l’évangile : Jésus leur racontait une histoire inspirée de la vie pour dire qu’il leur fallait prier en tout temps et ne pas se décourager. Le contexte est celui d’une lutte incessante et courageuse contre le mal, dans l’espérance de ce monde nouveau. On pourrait se dire : la corruption a toujours existé et existera toujours, et on baisse les bras. Mais c’est ici que Jésus intervient avec son histoire du juge et de la veuve pour affirmer que si un juge sans cœur a pu donner finalement à la veuve ce qu’elle voulait, combien plus un Dieu Père et bon soutiendra-t-il ses enfants, appelés ses élus, dans cette lutte pour un monde nouveau, à condition bien sûr qu’ils continuent d’y croire. C’est justement ici le problème. Les choses prennent du temps, les améliorations sont parfois imperceptibles, les échecs sont nombreux, la tournure des événements n’est pas ce que nous avions anticipée, et la foi est mise à rude épreuve. Et tout comme Dieu est infini, tout comme notre univers est infini, n’est-il pas possible que notre marche vers ce monde nouveau ait les mêmes proportions?

L’insistance de Jésus sur la foi m’a toujours surpris. Mais de plus en plus, la foi m’apparaît fondamentale, car elle nous permet de rester en vie. Notre regard est tellement limité que toute une dimension de la vie nous échappe. Saviez-vous qu’il y a 225 millions d’années l’océan Atlantique n’existait pas, et que depuis ses rives s’éloignent d’environ 2.5 centimètre par année? Impossible d’observer personnellement cet éloignement. C’est à l’image de la foi : nous savons des choses, mais sans pouvoir réellement voir. Récemment, je prenais plaisir à un match de tennis où la vedette Rafael Nadal tirait de l’arrière 1-4 dans la deuxième manche, et faisait face à un bri d’égalité qui aurait ensuite permis à son adversaire de servir pour le match. En temps normal, j’aurais dit : les œufs sont cuits, il va perdre, et je serais passé à autre chose. Mais comme c’était un match en différé et que je savais qu’il avait fini par gagner, j’ai pu admirer son combat jusqu’à la fin. C’est à l’image de l’aventure humaine. Dieu connaît le résultat final, pas nous. La foi, c’est ce qui nous permet de nous battre jusqu’à la fin, sans voir l’issue, mais sachant que l’issue, quoi qu’elle soit, sera bonne.

Il nous reste un dernier point à clarifier. Que veut dire exactement Jésus lorsqu’il parle de la patience de Dieu dans la phrase : « Et Dieu ne prendrait pas la défense de ses élus qui crient vers lui jour et nuit, alors qu’il montre sa patience envers eux? » Luc a inséré notre passage dans cette longue marche de Jésus vers Jérusalem où il donne son enseignement sur la façon de vivre pendant son absence, une marche qui parle du cheminement humain nécessaire pour le suivre là où il veut aller. Tout cheminement prend du temps. Elle implique bien souvent des corrections de parcours, et même des réorientations de sa vie. Ce que nous demandons dans la prière nous reflète. Si nous changeons, notre prière changera. La patience de Dieu, c’est le temps qui nous est donné pour évoluer, réorienter notre vie, nous laisser transformer par la perspective à laquelle nous a ouvert Jésus, si bien qu’un jour il n’y aura plus de différence entre la prière de Jésus et la nôtre. Dans ma prière, je nomme beaucoup de gens, ma famille, mes proches, des gens du travail, mais je les nomme pour que je sache leur apporter ce dont ils ont vraiment besoin, pas qu’ils gagnent la Loto; la véritable prière nous implique toujours.

Jésus a-t-il prié pour la pluie? Venant de la Galilée où on cultivait le blé, il a certainement souhaité que la pluie tombe comme tous les fermiers de la région. Mais sa véritable prière est reflétée à Gethsémani quand il demandait à Dieu la force de bien vivre les événements qui s’annonçaient et demandaient à ses disciples de faire la même chose. Ajuster sa vie, et donc sa prière, à ce monde nouveau est l’œuvre d’une vie, et donc exige énormément de persévérance. Mais il n’est jamais trop tard pour commencer. Alors, qu’attendons-nous?

 

-Octobre 2013


1 Secrets of the Maya Otherworld, Alma Guillermoprieto: National Geographic Magazine, août 2013. Pour le texte complet, copier l'adresse suivante dans votre navigateur: http://ngm.nationalgeographic.com/2013/08/sacred-cenotes/guillermoprieto-text