Sybil 1998

Le texte évangélique

Lc 16, 19-31

19 Il y avait un homme qui était riche, portait des vêtements pourpres et de lin fin et s'adonnait chaque jour à des célébrations fastueuses. 20 Voilà qu'un mendiant du nom de Lazare avait été jeté devant son portail; il était couvert d'ulcères 21 et désirait combler sa faim avec ce qui tombait de la table du riche. Mais ce sont les chiens qui allaient plutôt vers lui pour lécher ses plaies. 22 Le mendiant finit par mourir et fut emporté par les messagers de Dieu à côté d'Abraham. Le riche mourut également et fut mis dans un tombeau. 23 Alors qu'il était au séjour des morts et qu'il se retrouvait avec de grands tourments, en levant les yeux il aperçoit au loin Abraham ainsi que Lazare à côté de lui. 24 Alors il lui cria: «Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare plonger le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchir la langue, car je souffre au coeur de cette flamme.» 25 Abraham lui répondit: «Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu toutes les bonnes choses au cours de ta vie, alors que pendant ce temps Lazare ne recevait que les mauvaises. Par contre, maintenant et ici, il est consolé alors que toi tu connais la souffrance. 26 Et avec tout cela, entre vous et nous, un immense gouffre a été posé afin que ceux qui désireraient passer de chez nous à chez vous en soient incapables, tout comme ceux qui voudraient traverser de chez vous à chez nous.» 27 Alors il réagît en disant: «Je t'en prie donc, Père, envoie Lazare dans la famille de mon père, 28 car j'ai cinq frères, et je voudrais qu'il apporte un témoignage, afin qu'ils ne se retrouvent pas eux aussi dans ce même lieu de torture.» Mais Abraham lui répond: «Ils ont Moïse et les prophètes, ils n'ont qu'à les écouter.» Lazare reprit: «Non, père Abraham, par contre si quelqu'un du monde des morts vient les voir, à ce moment ils changeront de vie.» 31 Mais il lui réplique: «S'ils sont incapables d'écouter Moïse et les prophètes, alors ils ne seront pas davantage convaincus par quelqu'un qui ressuscite des morts.»


 

 

 

 

 

 

 

 

Voir les choses autrement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Avoir su...

 Une première lecture du récit du riche et de Lazare suscite un certain malaise. À écouter le narrateur de la parabole, j'avais le sentiment de réentendre le commentaire frustré et un peu envieux de quelqu'un qui, en regardant les yachts luxueux entassés à la marina de Monaco lors du dernier grand prix de Formule 1 disait: "Ma bande de riches, vous allez crever un jour, et sous terre on verra bien ce que vous et vos richesses allez devenir". Est-ce là tout ce que l'évangile de ce dimanche a à nous dire?

Essayons tout de suite d'éliminer certains malentendus. Le récit se divise en 2 moments: sur cette terre, puis dans l'au-delà. Sur cette terre, on met en contraste une situation de rêve où quelqu'un possède tout ce que la vie peut offrir, et à l'opposé, un être pauvre et malade dont la situation est pire que celle des chiens. Notons qu'il n'y a chez le riche aucune expression d'un refus quelconque d'aider. Dans l'au-delà, les situations sont renversées: Lazare partage les joies du banquet céleste aux côtés d'Abraham, tandis que le riche reste sous terre, en proie à des tourments qui le font crier au secours. Dès lors s'instaure entre Abraham et le riche un dialogue qui se résume à 2 choses: tout d'abord, après la mort, le sort de chacun est fixé définitivement selon l'ordre proclamé par les béatitudes, ensuite, l'Écriture est suffisante pour connaître le sort qui attend chacun après la mort.

Une lecture superficielle du récit comporte plusieurs pièges. Premier piège: s'imaginer être devant une description de ce qui nous attend vraiment après la mort, i.e. un ciel où on mange avec les saints, un enfer où on souffre terriblement, et l'absence de purgatoire pour donner la chance à certains d'évoluer. Deuxième piège: s'imaginer être devant un exercice de justice rétributive; le riche a connu les plaisirs de la vie, c'est maintenant au tour du pauvre, comme si on disait: le Québec a connu tellement d'hiver, un jour ce sera son tour d'avoir un climat comme la Floride. Troisième piège: s'imaginer qu'on reproche au riche de ne pas avoir été généreux; jamais Abraham ne formule un tel reproche.

La clé du récit est donnée par sa finale et par tout le contexte des chapitres qui précèdent. Les invitations à un changement de vie se succèdent, et voici un récit qui présente l'envers de la médaille, i.e. le monde vu par Dieu en opposition avec la façon tout humaine de le voir. Que de fois les psaumes avaient déjà crié combien, ce que les hommes admiraient, était méprisé par Dieu, combien ce qui était sage pour les hommes, était folie pour Dieu, combien Dieu prenait soin du pauvre et du malheureux. Le changement de vie proposée ici consiste à revêtir les lunettes de Dieu sur la réalité des choses. Ces lunettes permettent de voir le monde à l'envers.

Il n'est pas facile de parler de changement de vie. Dans notre parabole, le changement de vie du riche lui aurait permis de voir avec ses nouvelles lunettes le pauvre qu'il n'avait jamais vu jusque là, même s'il était à sa porte. Mais on ne peut directement se convertir, comme on décide de changer de parti politique: comment peut-on se sortir d'une forme d'aveuglement? Comment Paul de Tarse, sur la route de Damas, aurait-il pu se rendre compte qu'il faisait fausse route? D'après notre parabole, même le miracle de morts qui reviennent ne peut donner ce changement de vie.

Le changement de vie est comme l'inspiration: il est une réalité qui travaille de l'intérieur, sans qu'on puisse la commander ou la contrôler. Les grandes conversions, celles qui changent bout à bout une vie, à la manière de saint Paul, sont rares. Mais ce dont nous faisons plus souvent l'expérience, ce sont les "petites conversions", celles qui ne changent pas l'orientation fondamentale d'une vie, mais qui permettent de découvrir des incohérences par rapport à cette orientation fondamentale, ou qui révèlent des horizons nouveaux par rapport à cette orientation.

Tirés de ma vie personnelle, j'ai quelques exemples. À 7 ans j'étais un petit batailleur jusqu'au jour où, après avoir été tabassé par un plus fort, celui que j'avais précédemment cloué au sol m'a dit avec compassion: "As-tu mal?" Mon univers s'est écroulé. À 25 ans, lors d'un jeu de rôle où chacun essayait de devenir riche, ma dynamique s'est soudainement arrêtée lors d'une transaction quand quelqu'un m'a dit: "Ne trouves-tu pas que si nous nous mettions tous ensemble, ce serait plus facile?" À 50 ans, j'ai suivi une session de S. Covey afin de devenir un gestionnaire plus efficace et quelle ne fut pas ma découverte en entendant cette parole: "Tu peux essayer de faire les choses plus rapidement, mais cela ne contribuera qu'à te conduire plus vite dans un cul de sac, tant que tu n'auras pas d'abord nommer la grande priorité de ta vie, et surtout t'assurer que c'est là où tu te diriges actuellement."

On ne peut contrôler un changement de vie. Il ne s'agit pas du tout de céder à un faux sentiment de culpabilité et d'entrer dans un programme éthique très élevé, mais bien plutôt de s'ouvrir à ce qui gémit tout doucement au fond de son coeur, à enlever les obstacles qui l'empêchent de prendre son élan. Il s'agit fondamentalement de devenir l'être qui n'est toujours qu'un germe en nous, et qui est notre moi véritable dans toute sa splendeur. L'homme riche s'est fait illusion toute sa vie. Il ne découvre son être véritable qu'après la mort, quand au coeur de son épreuve il s'ouvre à Lazare, ou se soucie de ses frères. Avoir su...

 

-Juin 2001