Sybil 2002

Le texte évangélique

Luc 9, 11-17

11 En apprenant où se trouvait Jésus, les foules le suivirent. Alors, après les avoir accueillis, Jésus se mit à leur parler du monde de Dieu, et il soignait les gens qui avaient besoin de guérison. 12 Or, le jour avait commencé à décliner. Après s’être approchés de Jésus, les Douze lui dirent : « Renvoie la foule pour qu’elle aille dans les villages tout autour et fasse halte dans les fermes pour trouver des victuailles, car nous sommes ici dans un lieu désert. » 13 Jésus leur répondit : « Donnez-leur vous-même à manger ». Ils répliquèrent : « Nous n’avons pas plus que cinq pains et deux poissons, faudrait-il alors partir acheter de la nourriture pour tout ce peuple? » 14 En effet, il y avait environ cinq mille personnes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les s’étendre par groupe d’environ cinquante. » 15 Ils firent ainsi et le tout le monde s’étendit. 16 Prenant les cinq pains et les deux poissons et levant les yeux au ciel, Jésus prononça sur eux la bénédiction et les rompit, puis se mit à les donner aux disciples pour qu’ils les offrent à la foule. 17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et on emporta les morceaux qu’ils avaient eus en excédent, douze paniers.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sang est source de vie, qu'on doit donner pour rester en vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

La matière, un obstacle ou une réalité sainte pour nos vies?

Avez-vous peur du sang? Il y a des événements qui vous rappellent constamment la réalité du sang. Je l’ai vécu récemment. Tout a commencé par une jambe sensible et un peu raide, s’est poursuivie par le haut de la jambe enflée et douloureuse, jusqu’à un état d’affaiblissement général qui m’amène à l’urgence de l’hôpital. Diagnostic : thrombose de veine profonde, phlébite et, pour couronner le tout, une embolie pulmonaire qui affectait les deux poumons. C’est la réalité d’un sang trop épais qui a développé de gros caillots et m’entraînait vers une mort certaine. La voie de la guérison était toute tracée : il fallait rendre plus liquide ce sang en utilisant des anticoagulants, d’abord par des injections de daltéparine sodique, puis des comprimés de warfarine. Et l’ajustement des doses impliquait des prises de sang, d’abord quotidien, puis légèrement plus espacé, mais régulier. Qu’on ait peur ou non du sang, il fait intrinsèquement partie de notre vie, et donc de nous, et il faut le regarder en face.

Regarder le sang en face, c’est bien ce que propose la liturgie de ce jour avec la célébration du Corps et du Sang du Christ. Et pour guider cette célébration, on a retenu le récit communément appelé « la multiplication des pains ». On peut facilement passer à côté du message de ce récit en se disant trop vite : « Ah oui! C’est Jésus qui fait un autre miracle extraordinaire en multipliant les pains pour nourrir des milliers de personnes. » Examinons d’un peu plus près ce récit.

Le premier réflexe que nous devrions avoir devant un récit c’est de regarder son contexte. Or, Jésus vient d’envoyer les Douze en mission pour proclamer le Royaume de Dieu et faire des guérisons. Notre scène commence quand les Douze reviennent de mission et que Jésus veut se retirer avec eux à Bethsaïde. Quand vous entendez le mot retraite, n’allez pas imaginer un temps de repos, mais attendez-vous plutôt à un temps d’intimité et de formation. Car ce qui suivra offrira à Jésus l’occasion de montrer à ces disciples ce qu’est être pasteur et ce qu’est la mission. Avant d’aller dans le détail, allons quelques versets plus loin et considérons la scène qui suit le geste de Jésus nourrissant la foule. C’est ce qu’on appelle la profession de foi de Pierre qui proclame que Jésus est le Christ de Dieu et qui est suivi par l’annonce par Jésus de sa mort prochaine. Luc nous situe déjà après Pâques, d’abord avec ce Jésus de la multiplication des pains qui n’a plus besoin d’être informé de l’état des provisions, puis avec cette proclamation de foi qui n’aura vraiment lieu avec toute sa plénitude qu’après la résurrection de Jésus. D’ailleurs deux thèmes dominent son évangile par la suite, la mort prochaine de Jésus et la préparation des disciples à leur rôle.

Que nous indique tout ce contexte? L’attention se porte avant tout sur les disciples, leur rôle, leur mission, et donc sur nous. Voilà le cadre avec lequel il faut relire le récit de la multiplication des pains.

Jésus commence par parler aux foules du Royaume de Dieu et à redonner la santé aux gens qui en avaient besoin. C’est exactement la mission qu’il avait confié plutôt aux disciples. Il donne donc ici l’exemple de ce qu’ils devront faire. Quand les disciples lui feront remarquer d'une manière très pastorale qu’il est temps de laisser partir les gens pour trouver gîte et couvert dans les environs en raison de l’heure tardive, que leur dit Jésus? « C’est à vous de les nourrir. » Les disciples seront responsables d’organiser la foule par groupes pour former ainsi diverses communautés. Et après que Jésus eut béni le pain et l’ait partagé, ce sont eux qui distribueront le pain et le poisson aux gens. Le récit de la multiplication des pains est un récit sur le rôle et la mission du disciple de Jésus, et donc un récit sur nous. Ce n’est même pas un récit de miracle, puisque trois éléments fondamentaux d’un récit de miracle sont absents : un requérant malheureux qui demande de faire quelque chose pour lui, l’expression de la foi du requérant, et enfin l’étonnement ou l’émerveillement à la fin de l’action de Jésus. Vous chercherez en vain l’émerveillement dans notre scène. Car celle-ci parle de nous. Quand les disciples objectent à Jésus leur demandant de nourrir les foules: « Nous n’avons que cinq pains. », c’est nous qui disons : « Que puis-je faire devant toutes ces maladies, toutes ces guerres, tous ces besoins dans le monde? Je n’ai que deux mains et deux jambes ».

Bien sûr, par eux-mêmes, les disciples n’auraient pu réussir ce que Jésus leur demandait. Mais que fait exactement ce dernier? Prenant les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, les bénit, les rompit. Que signifie bénir? Dans le monde juif, on dit habituellement : « Béni soit Dieu. » Les paroles de Jésus disent donc que le pain et le poisson, et à travers eux toute la matière, sont saints et sont présence de Dieu. Que signifie rompre? Rompre, c’est partager. L’existence du pain, du poisson et de toute la matière vise d’abord à être partagée avant de nous sustenter. Comme disciples de Jésus, il nous revient de croire d’une foi profonde que cette matière dans laquelle nous sommes immergés est sainte, elle est lieu de présence de Dieu et de rencontre de Jésus ressuscité. Elle a été reçue, et comme elle a été reçue, elle doit être partagée. Avec cette foi, oui vraiment, nous pourrons nourrir l’univers et guérir une multitude de blessures.

Quand nous célébrons le Corps et le Sang du Christ, nous proclamons : la matière est sainte. Il est dommage qu’à cette occasion certains restreignent leur imagination à cette petite hostie blanche dans une atmosphère hautement pieuse, très en retrait de la vie réelle. Au contraire, c’est le moment de regarder le corps, notre corps, le corps du Juif Jésus de Nazareth, et de dire : béni sois tu. Ce corps est bon, la sensualité est bonne, la tendresse est bonne. Bien sûr, tout cela peut être dénaturé. La pornographie existe. La gloutonnerie existe, et là on pourrait dire que le corps est un obstacle. Mais justement, on ne pourrait parler de pornographie ou de gloutonnerie si on n’était pas d’abord conscient que le corps est sain et qu’il est lieu de partage. Le sang est saint, car il est un élément du corps. Voilà tout ce que symbolise l’eucharistie.

N’ayons pas peur de regarder notre corps et notre sang en face. Car si n’osons pas les regarder, quelque soit leur état, nous ne pourrons pas trouver le mystère même de Dieu, et du visage qu’il nous a laissé en Jésus. Dès lors, impossible d’être disciple.

 

-Mai 2013