Sybil 2000

 

Le texte évangélique

 

Jn 18, 33-38

33 Alors Pilate entra de nouveau dans la salle d'audience. Il fit appeler Jésus et lui dit: «Tu est le roi des Juifs?» 34 Jésus lui répondit: «Dis-tu cela de toi-même ou un autre t'a dit cela à mon sujet?» 35 Pilate lui rétorqua: «Suis-je Juif, moi? Ta propre nation et les grands prêtres t'on remis entre mes mains. Qu'as-tu fait?»

36 Jésus lui fit cette réponse: «Le royaume qui est le mien ne se trouve pas dans ce monde. Si mon royaume se trouvait dans ce monde, mes subalternes se seraient battus pour empêcher que je sois livré aux Juifs. Non, mon royaume n'est pas de ce côté-ci.» 37 Pilate lui dit alors: "Ainsi donc tu es tout de même roi!" Jésus répondit: «C'est toi qui dit que je suis roi. Pour ma part, sache que je suis né et venu dans ce monde pour témoigner en faveur de la vérité. Tout être qui est habité par la vérité est réceptif à ce que je dis.» 38 Pilate lui dit: «Qu'est-ce que la vérité?»

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

Chercher, fouiller, trouver

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Les chercheurs de vérité

La fête du Christ Roi, en fin d'année liturgique, oriente facilement notre imaginaire vers ce moment de triomphe: le monde christianisé, entourant son roi, au milieu de chants joyeux et d'acclamations. On a beau s'empresser de "spiritualiser" tout cela, il reste qu'il y a en chacun de nous une force de fond qui aimerait voir "son monde" s'imposer. Jean Paul II, au début de son pontificat, lors de son voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, a clairement formulé le voeu d'une rechristianisation de l'Europe, et cela pour des motifs extrêmement nobles, voire touchants.

J'ai cependant la nette perception que l'évangile selon Jean de cette célébration, à travers le dialogue de Jésus et Pilate, nous amène dans une autre direction, presqu'à l'opposé.

Contrairement à la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, la rencontre de Jésus et de Pilate est un échec: Jésus ne pourra rien donner au procurateur romain et, pour ce dernier, Jésus est une source d'embarras. Pourquoi un tel échec? A mon avis, la première raison est son refus d'assumer personnellement la question sur l'identité de Jésus: à la question de Jésus (Dis-tu cela de toi-même...), il répond: «Suis-je Juif, moi?». En fait, il se défile, il refuse de prendre position, il écarte certaines grandes préoccupations existentielles, et ce moment résume probablement tant d'autres moments de sa vie. C'est d'autant plus troublant que Pilate peut représenter certains aspects de nous-mêmes.

Il y a à mon avis une deuxième raison, sans doute plus importante encore, à l'échec du dialogue. Jésus dit: «Tout être qui est habité par la vérité est réceptif à ce que je dis.» En d'autres mots, seulement une personne qui cherche la vérité par toute sa vie peut s'ouvrir à ce que dit Jésus. Que répond Pilate? «Qu'est-ce que la vérité?», sous-entendu: qu'est-ce que cette baliverne?

Qu'est-ce donc que cette vérité, dont parle Jean? La décrire est si peu évident qu'il vaut mieux commencer par dire ce qu'elle n'est pas: «Le royaume qui est le mien ne se trouve pas dans ce monde». En effet, on ne parle pas ici de ce que cherche l'enquêteur qui veut faire la lumière sur les faits ou du savant qui essaie de comprendre des processus physiques ou chimiques complexes. C'est beaucoup plus englobant que cela et engage profondément toute la personne. De même, on ne peut l'imposer de force. «Si mon royaume se trouvait dans ce monde, mes subalternes se seraient battus pour empêcher que je sois livré aux Juifs. Non, mon royaume n'est pas de ce côté-ci.» dit Jésus. Les inquisiteurs du Moyen Âge voulaient instaurer la vérité doctrinale, mais ils n'étaient pas des chercheurs de vérité.

Il y une autre description négative de la vérité: elle n'est pas fixe, ficelée un fois pour toute. C'est qu'elle est sans cesse en cheminement, sans cesse confrontée à des réalités parfois difficiles à comprendre, qui interrogent sans offrir de réponses. Que vit Jésus, lui qui autrefois s'émerveillait de la Providence de Dieu, maintenant qu'il est confronté au mystère du mal et de sa déchéance sociale? C'est probablement ici que nous, avec tous les Pilates du monde, nous achoppons: comme on ne la maîtrise pas, elle apparaît inatteignable.

Malgré la difficulté d'en parler, nous avons pourtant le sentiment d'être discrètement des chercheurs de vérité, ne serait-ce que par les conflits intérieurs que nous vivons, où nous cherchons gauchement un peu de lumière. J'ai longuement médité cette question, jusqu'à ce que l'évangéliste lui-même me rappelle cette réalité inouïe: la vérité échappe à toute définition, car elle s'identifie ultimement à l'être de Dieu, ou dans les mots de Jean, à Jésus lui-même. Nous sommes engagés dans une quête qui a un horizon infini, où chaque réponse appelle plusieurs autres questions, car il s'agit d'une longue marche vers Dieu. Prendre conscience de sa propre quête de vérité, c'est découvrir la présence au plus profond de soi de celui qui a dit: «Je suis né et venu dans ce monde pour témoigner en faveur de la vérité», ou encore: «Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie».

Voilà le royaume dont parle Jésus. Un royaume souvent très peu populaire, très peu fréquenté. Quel paradoxe! Il y a pourtant ici le germe le plus puissant pour transformer le monde, car il amorce un mouvement sans fin. Mais il faut savoir que ce germe est ici à l'oeuvre au moment où on accepte de ne plus tout contrôler (Ta propre nation et les grands prêtres t'on remis entre mes mains).

La fête du Christ roi s'adresse à tous les chercheurs de vérité. Elle célèbre non pas le triomphe anticipé du christianisme, mais la foi que nous avançons mystérieusement vers la personne du Christ Jésus, parce qu'une parcelle de lui nous habite, et que nous n'aurons de repos qu'en lui.

 

-Août 2000