Sybil 1999

Le texte évangélique

Jean 10, 1-10

1 Vraiment, vraiment, je vous l’assure, celui qui n’essaie pas d’entrer dans l’enclos des brebis en passant par la porte, mais en l’escaladant par un autre endroit, celui là est un voleur et un bandit. 2 Mais celui qui essaie d’entrer en passant par la porte, voilà le berger des brebis. 3 À lui, le portier accepte d’ouvrir et les brebis obéissent à sa voix, et les brebis qui lui appartiennent, il les appelle chacune par leur nom et les amène dehors. 4 Quand il a fait sortir toutes celles qui lui appartiennent, il marche devant elles et les brebis se mettent à sa suite, car elles reconnaissent sa voix. 5 Par contre, elles ne suivront pas un étranger, elles les fuiront plutôt, car elles ne reconnaissent pas la voix des étrangers. 6 Voilà ce que Jésus leur dit en image, mais eux ne comprirent pas ce qu’il leur disait. 7 Jésus reprit donc de nouveau : « Vraiment, vraiment, je vous l’assure, je suis la porte (le berger) des brebis. 8 Tous ceux qui sont venus [avant moi] sont des voleurs et des bandits. Mais les brebis ne les ont pas écoutés. 9 Je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera libéré. Il marchera et trouvera du pâturage. 10 Le voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire, alors que moi je suis venu pour qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient l'aient de manière débordante.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Est-ce ça un leader?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Les vrais et les faux leaders

Nous observons actuellement un curieux phénomène appelé populisme. Et ce phénomène permet à certains leaders de se détacher des autres. Le plus remarquable est certainement Donald Trump aux États-Unis qui a reçu l’appui de beaucoup de gens qui se sentent déclassés et en veulent à l’élite. Mais on peut ajouter d’autres noms. En France, il y a Marine Le Pen qui se fait la voix de la France profonde déroutée par le nouveau visage du pays qu’elle ne reconnaît plus, imputant la responsabilité à l’immigration. Recep Erdoğan, en Turquie, a su canaliser la peur des gens après certaines attaques terroristes et une tentative de renversement du régime pour s’arroger tous les pouvoirs politiques. On peut ajouter Rodrigo Duterte aux Philippines qui a promis de régler de manière draconienne le problème de la drogue en éliminant sans procès tous ceux qui y seraient prétendument liés. La liste des leaders pourrait s’allonger. Ce qu’il y a de commun avec tous ces noms, c’est qu’ils prétendent tous parler au nom du peuple et exprimer sa volonté profonde. Ils proposent des solutions simples, que les gens peuvent comprendre, à des problèmes complexes. Pour qui veut être disciple de Jésus, on ne peut s’empêcher de poser la question : mais est-ce là un exemple à suivre? Est-ce cela le vrai leadership? Est-ce le modèle proposé par Jésus lui-même? Et si on croit que Jésus représente l’homme authentique, la véritable humanité, ne peut-on pas conclure qu’un leadership radicalement différent du sien est destructeur de l’humanité? L’évangile de ce jour nous donne l’occasion de réfléchir sur ce point.

L’évangile nous présente deux allégories, celle du berger et du voleur/bandit, et celle du berger et de l’étranger. Résumons. Contrairement au voleur et au bandit qui prennent des raccourcis, le berger rejoint son troupeau par le chemin auquel on s’attend, la porte. Contrairement à l’étranger, le berger connaît par leur nom chacune des brebis, il prend l’initiative de les pousser hors de l’enclos, il marche devant elles pour indiquer le chemin, et les brebis suivent, car elles reconnaissent sa voix. Puis, comme dans toute allégorie, il faut interpréter les symboles. La porte et le berger, c’est Jésus. Les brebis sont évidemment la communauté chrétienne. Tout berger, qui n’épouse pas le modèle proposé par Jésus (la porte), est un imposteur. Par contre, s’il épouse ce modèle, il sera une source de libération, et amènera les gens à trouver ce dont ils ont vraiment besoin. Grâce à lui, les gens deviendront des chercheurs de vérité et des gens qui aiment leur frère, ce qui se résume par avoir la vie et une vie surabondante1.

Voilà la catéchèse du quatrième évangile. On ne saura jamais ce qu’a vraiment dit Jésus et ce qu’il en reste dans la source que l’évangéliste utilise. Mais la trace laissée par tous les évangélistes et ce que l’érudition moderne a pu soutirer de l’histoire de Jésus nous livre le portrait d’un leader qui, pendant deux ans et demi, est allé à la rencontre des gens là où ils étaient, les a écoutés et a su les comprendre, a vécu la compassion devant leur misère, les connaissait par leur nom, a su les remettre en marche, a redonné vie à ce qui était mort, a insufflé un souffle d’espérance, et en même temps, s’est montré exigent, invitant à le suivre sur un chemin où on ne peut beaucoup se reposer, lui-même prenant les devant, et acceptant librement d’y laisser sa vie par amour. C’est le modèle du leader qu’il nous a laissé.

Le quatrième évangile est une composition complexe, probablement écrit en plusieurs phases2. Et comme un récit est souvent marqué par ce que vit le narrateur, nous pouvons voir dans ce récit des pans d’histoire de cette communauté qu’on appelle parfois : la communauté du disciple bien-aimé. Vers l’an 60 ou 65, au moment où l’évangéliste complète la première itération de son œuvre, la Palestine est en pleine ébullition avec les mouvements nationalistes d’insurrection contre l’occupant romain, ce qui conduira à la chute de Jérusalem en l’an 70. Les membres de la communauté chrétienne ont certainement subi la pression des leaders nationalistes qui avaient plus souci de leur cause que du bien des gens. En plus de cela, il y a la pression régulière de leurs confrères juifs lorsqu’ils vont ensemble à la synagogue et qui leur rappellent l’autorité de Moïse et de tous les grands leaders de la communauté juive. Pour l’évangéliste, tous ces leaders sont des imposteurs, des gens qui sont entrés par la porte d’en arrière sans vraiment avoir pris le temps de connaître les gens, qui n’agissent pas au grand jour, mais utilisent la subversion.

Une trentaine d’années se sont écoulés quand la communauté doit quitter leur milieu familier de la Palestine alors qu’ils ont été expulsé des synagogues, qu'ils doivent émigrer pour des raisons de sécurité et se rendre en Asie mineure, plus précisément à Éphèse, dans la Turquie actuelle. Dans ce contexte, l’évangéliste, connu aussi traditionnellement sous le nom de Jean le presbytre, révise son récit, car le contexte a changé. C’est ainsi qu’apparaît la mention du berger qui pousse les brebis dehors, une allusion à leur émigration de Palestine. Et la communauté doit affronter un nouveau type de défi, la division des leaders au sein même de l’Église. Car les Judéo-chrétiens, ce groupe de Juifs chrétiens dont a fait partie Jacques, le frère de Jésus, croient que les lois juives, en particulier la circoncision et les rites de pureté, s’appliquent toujours pour le chrétien. Et ils exercent une grande influence à travers l’Église d’Antioche. De plus, l’Église d’Antioche est très structurée, et comprend mal ce groupe un peu mystique qui parle de lumière et d’amour. C’est ainsi que l’enclos devient un enclos avec de multiples troupeaux, et là les brebis doivent distinguer leur berger de l’étranger. Comment se fait cette distinction? Par la reconnaissance de la voix, i.e. ce qu’est le berger, ce qu’il dit, ce qu’il fait, correspondent à ce qui nous meut intérieurement, à ce qu’est notre être profond. C’est ce que le berger viendra libérer pour que nous trouvions la vie.

Deux mille ans plus tard, il faut réécrire ce récit. Il faut le réécrire non seulement dans le contexte de l’Église actuelle, mais également dans le contexte de l’humanité en général. Car au terme, les gens doivent trouver la vie, qui se définit selon l’évangéliste par la recherche de vérité et l’amour du frère. Et c’est le rôle du leader, tant religieux que laïc, d’y conduire. Quelqu’un qui n’est mu que par une idéologie ou une cause, et non pas d’abord par la connaissance et l’amour profond des gens, est un imposteur; son action ne peut être que destructrice. L’Église, autant que l’univers entier, regroupe une grande diversité de gens, et donc une grande diversité de leaders. Et il sera normal que certains reconnaissent la voix de tel ou tel leader, mais considèrent étranger tel ou tel autre; comme dit l’évangéliste lui-même, « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures » (Jn 14, 2). Mais tous doivent avoir le même but, qui fut celui de Jésus comme leader : donner aux gens ce dont ils ont vraiment besoin, ce qui implique parfois « pousser les gens dehors » de leur zone de confort, prendre le temps de connaître chacun par son nom et de les aimer, mais nul besoin d’être autoritaire, car les gens croient en lui, ont confiance en lui et volontairement embarque dans le voyage auquel il les convie.

Où se situent les Donald Trump, Marine Le Pen, Recep Erdoğan et Rodrigo Duterte dans ce modèle? Où se situent nos leaders religieux? Où nous situons-nous nous-mêmes, comme leader religieux ou laïc, ou comme parent? C’est à chacun de répondre.

 

-André Gilbert, avril 2017


1 Voir notre analyse de la vie selon Jean.

2 Voir Voir M. E. Boismard, A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles, T. III - L’évangile de Jean. Paris : Cerf, 1977, p. 263, ainsi que R.E. Brown, La communauté du disciple bien-aimé. Paris: Cerf (Lectio Divina, 115), 1983.