Sybil 2001

Le texte évangélique

Jean 6, 51-58

51 Je suis le pain vivant provenant de Dieu. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours. Et le pain que je donnerai, c’est mon existence charnelle pour la vie de l’univers.

52 Les Juifs se chicanaient donc et disaient: « Comment celui-là est-il capable de nous donner son existence charnelle à manger? » 53 Alors Jésus leur répond: « Vraiment, je vous l’assure, si vous ne mangez pas l’existence charnelle du nouvel Adam et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. 54 Qui croque dans mon existence charnelle et boit mon sang a la vie sans fin, et je le ressusciterai au dernier jour. 55 Car mon existence charnelle est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment une boisson. 56 Qui croque dans mon existence charnelle et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. 57 Comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par lui, ainsi celui qui me croque vivra de même par moi. 58 Tel est le pain qui vient de Dieu, il est différent de celui qu’ont mangé vos pères, car ils sont morts. Celui qui croque ce pain vivra pour toujours.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui mange ma chair et boit mon sang
a la vie éternelle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Faire passer le temps… ou vivre

Je connais Constance, une vieille dame dans un centre d’accueil qui se dit bien entourée et qui reçoit de bons soins. Elle apprécie ses compagnons et ses compagnes de table. Quand je lui demande à quoi elle occupe ses journées, elle me répond : « Je lis ou je regarde la télé, ça aide à passer le temps. » Ce dernier bout de phrase me laisse songeur, car elle parle d’ennuie, et de fuite en avant pour tromper l’ennui : comme on voudrait que le temps passe plus vite.

Robert, c’est l’un de ses fils. Il occupe un bon poste au gouvernement et se dit très occupé. « C’est très bien d’être occupé comme ça, répète-t-il, car la fin du jour arrive plus vite. » Mais quand vient le soir, il regarde le sport à la télé pour oublier sa journée et la fatigue accumulée, avant de s’endormir. Et à chaque année qui passe, il compte les années qui lui restent avant sa retraite. Et c’est ainsi que viendra la vieillesse et le moment où il se posera la question : mais qu’est-ce qui a vraiment été vécu?

Que diriez-vous à Constance et Robert sur l’art de vivre? Aujourd’hui, l’évangile de Jean apporte sa réponse qui est quelque peu surprenante. Vous voulez la vie, vous voulez vivre? Croquez à l’existence charnelle de Jésus, buvez son sang. Avant de vous écriez bizarre, ou « pas rapport », prenez le temps d’écouter ce que Jean a à dire.

Pour vous rappeler le contexte du récit de ce jour, Jésus a nourri mystérieusement la veille une grande foule avec les cinq pains d’orge et deux poissons que quelqu’un avait avec lui, et ce fut une telle réussite que la nourriture était disponible à volonté et, malgré tout, il en resta douze corbeilles de pain. Alors, évidemment, les gens veulent revivre l’expérience. Mais là le ton change. Jésus invite les gens à se mettre au travail pour trouver une autre sorte de pain, un pain qui procure une vie sans fin, un pain que lui seul peut donner. Et quand les gens disent : bien sûr qu’on veut de ce pain qui donne une vie sans fin, donne-le nous, Jésus répond : mangez-moi! Vous devinez facilement la surprise des gens et leur question : comment est-ce possible? Essayons donc de comprendre de quoi il s’agit ici.

Si vous êtes chrétiens de longue date, vous pouvez pensez : c’est pas compliqué tout ça, c’est ce que je fais chaque dimanche quand, à travers l’hostie, je communie au corps et au sang du Christ. Très bien. Mais alors j’ai une question pour vous : si cette communion est la façon pour vous de recevoir une vie exceptionnelle, comment notez-vous la différence entre votre vie et celle des autres qui ne sont pas allés communier? Et je vous dirai que Constance et Robert ont communié régulièrement. Ma question ne se veut pas insidieuse, mais veut mettre en garde contre une vision magique des choses : communier à l’hostie n’est pas du même niveau que prendre un comprimé de vitamine B ou une dose de glucosamine, en admettant qu’une vitamine divine existe. Mes parents m’ont raconté qu’un jour ils ont demandé à un prédicateur de retraite combien de temps demeurait le corps du Christ une fois l’hostie dans la bouche, ce qui a suscité un éclat de rire dans l’auditoire. Mais vous, qu’auriez-vous répondu? La vision du corps du Christ comme un objet magique nous conduit dans un cul de sac. Essayons de revoir les choses avec les yeux de l’évangéliste Jean.

Il nous présente un Jésus qui dit : « Qui croque dans mon existence charnelle et boit mon sang a la vie sans fin. » Je traduis le mot chair par existence charnelle, car il désigne tout ce que Jésus est, sa manière de vivre. Le sang désigne sa vie, mais en particulier sa vie donnée jusqu’à accepter la souffrance et la mort. La chair de Jésus n’est pas comme une statue qu’on regarde, mais c’est une existence concrète qu’on accepte d’embrasser, de faire sienne, d’incorporer comme on croque une pomme. Et qu’est-ce qui caractérise cette vie? Bien sûr, il y l’amour sans limite et sans condition qui a marqué chaque décision de sa vie. Mais il y a aujourd’hui un autre aspect que je veux souligner : chaque seconde de sa vie était quelque chose qu’il recevait comme un don, comme une parole de Dieu, comme un moment à vivre pleinement. Du temps mort ou neutre, i.e. du temps qui ne sert à rien et dont on peut attendre qu’il passe, ça n’existe pas. C’est ici un des immenses enjeux de la vie.

À chaque seconde de sa vie, on peut dire : oui, je veux vivre cette seconde, je veux l’accueillir de tout mon cœur, elle fait partie de moi, ou à l’inverse dire : je vais me boucher le nez et fermer les yeux en attendant autre chose, je vais rêver à autre chose pendant ce temps, je vais essayer de dormir ou de m’enivrer. Et il est facile de comprendre pourquoi on veut fuir ces secondes : elles sont remplies soit d’ennui, soit d’angoisse, soit de souffrance. Pourquoi j’agirais autrement?

Pourtant, il y a des gens qui agissent autrement. Sur le plan humain, une personne qui est en amour trouve souvent chaque instant merveilleux. Mais quand est-il sur le plan spirituel? C’est plus mystérieux. Pour beaucoup de chrétiens, il y a le sentiment que leur vie et que le temps qui passent sont habités par une présence reliée en leur foi en Jésus ressuscité; il y a le sentiment que leur vie et les événements de la vie ont une dimension qui les dépassent; il y a le sentiment d’être aimé de manière unique et que le secret de la vie est cette histoire d’amour. Alors ces chrétiens comprennent les multiples sens de l’expression : « Qui croque dans mon existence charnelle… a la vie sans fin. » Ils goûtent à l’intimité de Jésus ressuscité en communiant à ce qu’ils connaissent de sa vie. En même temps, ils croquent dans les événements de leur propre vie, parce qu’il s’agit de la suite de cette vie qu’a assumée de tout son être le Nazarénien.

J’ai parlé de chrétiens. Mais il y a quelque chose d’universel ici. Je lisais récemment un reportage sur les Oglala Lakota, un peuple Sioux du Dakota du Sud, qui ont encore une plaie béante d’ouverte à la suite du massacre de 1890 à Wounded Knee et des injustices successives dans le non respect des traités sur leur territoire. Peut-on être surpris du taux élevé d’alcoolisme? Peut-on être surpris du taux élevé de suicide, comme en fait écho le suicide de cette belle jeune fille de 15 ans qui s’est égorgée l’été dernier, n’en pouvant plus de cette souffrance devant son sentiment de nullité? Alors comment se fait-il que Martinez, une femme molestée par un oncle alors qu’elle était jeune et qui se retrouve en prison pour le commerce de marijuana, participe à des classes de sobriété, commence à sentir l’esprit au fond d’elle-même et à faire confiance aux visions qui montent en elle? Et par la suite elle dirigera un mouvement pour retrouver la simplicité et l’âme originelle de son peuple, tout en se tenant pacifiquement debout avec leurs revendications.

Le texte de ce jour est largement utilisé dans le contexte de l’eucharistie chrétienne. Vous comprendrez que réduire les paroles de Jésus sur le pain de vie à une invitation à aller communier comporte quelque chose de biaisé, voire faux. Tout d’abord, manger symboliquement le corps et le sang du Christ veut d’abord exprimer ce qui se passe tous les jours dans ma vie, où je croque à ma vie comme Jésus l’a fait lui-même, et par là je fais un avec lui. Ensuite, ce geste proclame ma foi que dans ma vie biologique, psychologique et sociale, il y un mystère à l’œuvre qui me dépasse. Et n’allons pas imaginer cette vie dont parle Jésus comme des globules oranges qui couleraient avec les globules blanches et rouges dans notre sang; cette vie est indissociable de la vie humaine dans sa pleine grandeur devant Dieu, comme fut celle de Jésus.

Quand on regarde les détails de sa vie, on est devant un choix : y plonger et l’assumer ou la fuir, i.e. choisir de vivre ou choisir de mourir. Quel est le vôtre?

 

-Août 2012