Sybil 1997

Le texte évangélique

Jean 1, 35-42

35 Le lendemain, Jean se trouvait de nouveau au même endroit ainsi que deux de ses disciples. 36 Fixant son regard sur Jésus qui déambulait, il s’écria : « Voici l’agneau de Dieu ». 37 Deux de ses disciples l’entendirent ainsi parler et se mirent à suivre Jésus. 38 S’étant retourné et les ayant aperçu en train de le suivre, Jésus leur dit : « Que cherchez-vous? » Ceux-ci lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : maître – où demeures-tu? » 39 Il leur dit : « Venez et vous verrez ». Ils allèrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui cette journée-là. C’était environ quatre heures de l'après-midi. 40 André, le frère de Simon Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient été à l’écoute de Jean et avaient suivi Jésus. 41 Il va d’abord trouver son propre frère, Simon, et lui dit : « Nous avons trouvé le messie », ce qui signifie « oint » ou Christ. 42 Il l’amena à Jésus. Fixant son regard sur Simon, Jésus lui dit : « Tu es Simon, fils de Jean. Désormais, on t’appellera Céphas », ce qui signifie Pierre.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jusqu'où ira cette parole?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Parler, ne jamais se taire

C’est une histoire dont on hésite à parler. Il s’agit d’une mère qui ose dire dans le journal : nous avons un fils qui est devenu un criminel. La situation n’est pas facile à vivre. Elle et son mari ont perdu beaucoup d’amis, sans parler de ceux qui les fréquentent avec une certaine gêne. Pourtant, qu’est-ce que ces parents pouvaient faire de plus? Nombreuses rencontres avec des médecins, des travailleurs sociaux, des psychiatres, des intervenants en centre jeunesse et en centre de désintoxication, des avocats, des procureurs de la Couronne, des juges, des policiers.

Ce fils est né comme beaucoup d’autres enfants dans un milieu aisé. Il a connu toutes les opportunités possibles, a reçu tous les services offerts par les établissements publics et privés, avait des parents éduqués. Mais, depuis le plus jeune âge de son fils, raconte la mère, elle a vécu ses crises de colère, ses comportements destructeurs, ses propos haineux qui, accompagnés de mensonges chroniques, ont fait place à des vols, à la consommation d’alcool, de drogues, de conduite de véhicules sans permis et de comportements dangereux, pour finalement arriver à la fréquentation des gangs de rues. Elle s’est battue à espérer que son fils reprenne un jour le droit chemin et qu’il gagne sa vie honorablement. Mais en vain. Comment ne pas sombrer dans la dépression et le désespoir, si on tient un tant soit peu à son fils? Le cœur reste brisé à jamais.

J’ai tenu à essayer de relire l’évangile de ce jour avec cette situation crève-cœur en tête. Car s’il existe des situations que l’évangile de ne peut pas éclairer et y apporter un peu d’espoir, alors il n’est pas la bonne nouvelle qu’on proclame. Pourtant, l’évangile de ce jour avec son récit des premiers disciples qui se joignent à Jésus semble si éloigné de nos misères quotidiennes. Prenons le temps d’écouter ce qu’il raconte.

Il n’y a pas beaucoup de paroles dans ce récit de l’évangile selon Jean, mais ce sont des paroles qui portent. « Voici l’agneau de Dieu ». Pour nous, cela ne veut presque rien dire, à part de désigner un comportement de troupeau. Ce n’est qu’en parcourant l’histoire biblique qu’on découvre que ce symbole est loin de représenter quelqu’un qui n’a pas de personnalité et qui suit les autres. Saviez-vous que, dans la tradition juive, l’agneau de Dieu pouvait représenter Moïse, en raison du jeu de mot avec le mot araméen « talya » qui peut signifier à la fois serviteur et agneau; Moïse a été considéré comme le serviteur de Dieu, son leader dans la libération d’Égypte. Parlant de libération d’Égypte, c’est encore l’agneau qui joue un rôle important, car en aspergeant les linteaux de la porte de son sang, les Hébreux échappaient à l’ange de la mort qui parcourait l’Égypte. Alors dire de quelqu’un qu’il est l’agneau de Dieu, c’est dire qu’il est le nouveau Moïse, le leader d’une nouvelle libération, celui qui permettra de traverser les forces de la mort. En entendant cela, qu’auriez-vous fait?

Dans notre récit, deux disciples, dont André, écoutent cette parole de Jean Baptiste et se mettent à suivre Jésus. Pourquoi, pensez-vous? Leur cœur est en recherche. Ils désirent une réalité meilleure. Autrement, la parole de Jean Baptiste n’aurait eu aucun écho en eux. Le récit se continue ainsi : s’étant retourné et les ayant aperçu en train de le suivre, Jésus leur dit : « Que cherchez-vous? ». Quelqu’un qui lit cette phrase dans son original grec aura remarqué que le mot « s’étant retourné » (strephô) est utilisé pour parler de conversion, de prise de conscience engendrant un regard nouveau (voir Jn 12, 40; Jn 20, 14.16). En d’autres mots, le fait même que des disciples veulent le suivre fait prendre conscience à Jésus qu’il est appelé à être un maître, un leader. Tout cet effet domino déclenché par une simple parole de Jean Baptiste.

Continuons avec la suite du récit. Le dialogue des deux disciples avec Jésus peut paraître déroutant : « Maître, où demeures-tu? »; « Venez et vous verrez ». La question des deux disciples signifie : qui es-tu? La réponse : cheminez avec moi, faites l’expérience d’une communauté de vie avec moi et vous aurez au terme votre réponse. En fait, cette réponse n’est obtenue qu’au terme de toute une vie. Mais l’évangéliste schématise les choses, si bien que dès le lendemain André va dire à son frère Simon : « Nous avons trouvé le messie ». Parler de messie, c’est parler de réponse à toutes nos prières, c’est parler d’espoir comblé, c’est parler de problèmes résolus. Vous pouvez comprendre la réaction de Simon de se rendre auprès de Jésus où il se fera dire qu’il sera le rocher, le fondement de ce groupe qui croit en ce messie.

Il y a beaucoup de choses incroyables dans ce récit. Une seule parole de Jean Baptiste, et deux disciples se mettent à suivre Jésus, et ce dernier découvre en quelque sorte sa mission. André dit une simple phrase, une phrase qui transformera son frère Simon en un pilier de communauté. Qu’est-ce qui se serait passé si Jean Baptiste n’avait pas parlé, si les deux disciples n’avaient pas dit : « où demeures-tu? » et si André n’avait pas parlé à son frère? Nous vivrions dans un monde différent. Pourtant, Jean Baptiste n’était qu’un petit juif exalté qui a fini ses jours en prison, André est vite tombé dans l’oubli, et Simon n’était qu’un simple pêcheur sans instruction. Mais les transformations opérées par leur parole demeurent. Enfin, que faire avec cette parole que Jésus est le messie au terme de quelques heures passés auprès de lui. L’évangéliste schématise, car c’est après sa crucifixion et sa mort que cette parole sera vraiment proclamée.

Revenons à cette mère qui pleure son fils en prison. Quel courage d’avoir pris la parole en public, d’avoir surmonté un quelconque sentiment de honte ou de culpabilité. Il est important que cette parole soit dite, car elle fera son chemin dans les cœurs prêts à la recevoir. Cette parole a déjà aidé solidifié son couple. Elle soutiendra d’autres familles. Elle nous aidera aussi à oser parler, à ne pas nous taire. En cela, elle est du même niveau que celle de Jean Baptiste et André. À sa façon, elle est un cri pour la venue d’un messie. Ce messie ne peut venir si on ne l’a pas d’abord appelé de toutes ses forces.

 

-Décembre 2014